3 novembre 1908 : Ce diable d’Américain Ambrose Bierce

Il ne croit pas en Dieu mais aime à fréquenter le Diable. La guerre le dégoûte mais cet ancien engagé volontaire ne cesse d’en parler. S’il écrase de son mépris les journalistes, il gagne pourtant sa vie grâce aux quotidiens de la Côte Ouest.

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L’écrivain et journaliste américain Ambrose Gwinett Bierce

L’Américain Ambrose Gwinett Bierce n’est pas à une contradiction près. Peu importe ce que l’on pense de lui, de ses engagements, de ses ruptures. Il balaie tout d’un revers de main. Sa plume audacieuse et acerbe produit des écrits crus et cruels. Et les lecteurs séduits par son style original en redemandent.

Traumatisé par la guerre de Sécession où il a été blessé à la tête, cet ancien lieutenant des armées nordistes ne cesse d’évoquer la fureur des combats, l’atrocité des blessures, les cris des mourants, la stupidité des vainqueurs et le désespoir des vaincus.

Il sort de ce conflit profondément pessimiste sur la nature humaine et jette ses pamphlets très bien écrits à la tête de lecteurs qui se posent avec lui des questions sur l’avenir de l’Occident en général et de l’Amérique en particulier.

Bretteur infatigable, il s’engage dans un combat contre les pratiques des sociétés de chemins de fer. Dans de longs articles vengeurs, il défend aussi bien les expropriés spoliés que les ouvriers employés pour des salaires de misère à la pose des rails. Il provoque le scandale lorsqu’il dénonce la corruption de certains parlementaires et exige le remboursement des avantages financiers accordés à ces entreprises par les pouvoirs publics.

Dans une Amérique où le pire et le meilleur se côtoient en permanence, il est publié avec régularité par le magnat de la presse William Randolph Hearst dans le San Francisco Examiner. Le richissime homme d’affaires apprécie son indépendance d’esprit et sait qu’il peut gagner beaucoup d’argent avec ces feuilles qui apportent des informations et des commentaires que les lecteurs ne peuvent trouver ailleurs. La contestation devient une source de profits comme une autre.

Arrivé à 66 ans, c’est un homme révolté qui publie une nouvelle édition de son Dictionnaire du Diable.

Quand on tourne les pages de ce recueil d’aphorismes qui font sourire mais ne cessent de déranger, nous avons entre les mains l’oeuvre ultime d’un homme qui a quitté sa femme puis perdu deux de ses enfants.

Un homme fasciné et épouvanté par la mort qu’il côtoie de près dans sa vie comme dans sa production littéraire.

En dansant la gigue autour d’une tombe dans laquelle il refuse de tomber avant d’avoir fait d’ultimes pieds de nez à tous les puissants de ce monde, il propose ces définitions provocantes :

Les journalistes ?

 » Ecrivains qui se fraient un chemin jusqu’à la vérité à force de suppositions puis la dispersent par une tempête de mots.  »

L’amitié ?

 » Une embarcation assez grande pour porter deux personnes par beau temps, mais une seule en cas de tempête. »

Au moment où l’Amérique s’apprête à se choisir un destin après Theodore Roosevelt, il faut faire un bout de chemin avec Ambrose Bierce.

Avec lui, on oublie ses a priori sur les Etats-Unis et ce pays soi-disant « neuf » et on s’engage sur une route très imprévisible qui, comme toutes les routes, n’est jamais qu’un « ruban de terre le long duquel on passe d’un endroit où il est ennuyeux de rester à un endroit où il est futile de se rendre  » !

31 octobre 1908 : Le lynchage

L’homme est paniqué. Il court dans tous les sens. Dès qu’il essaie de quitter la place de cette petite ville du Tennessee, la foule compacte et hostile le repousse violemment et l’oblige à rejoindre le centre du carrefour. A cet endroit, l’attend un arbre, une grosse branche et une corde avec un noeud coulant. Pendue à une autre branche se balance déjà la mère de l’homme, les mains attachées dans le dos, la tête pendante contre le corps, la nuque brisée.

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Lynchage d’une femme noire aux USA, au début du XXème siècle

L’homme est noir. On l’accuse d’avoir volé un cheval, on a reproché à sa mère d’avoir pris sa défense. Un « tribunal » composé à la va-vite par ceux qui souhaitaient le plus en découdre ce jour-là a rendu la sentence : c’est la mort par pendaison puis le bûcher (pour « purifier » les corps, disent-ils).

Les enfants blancs rient. Le maître d’école leur a donné leur après-midi pour assister au spectacle. Le shérif s’éponge le front. ll a bien essayé de transférer les prisonniers devant une Cour dans la ville principale du comté mais la foule lui a fait comprendre que la justice des hommes devait s’effectuer sur place. Le shérif est élu, il est pragmatique et il a cédé. Lui, il sait que l’homme noir n’a rien fait. Il a même une idée du nom du vrai coupable. Mais il ne veut pas d’histoires. Et puis, il est seul, il a peur de cette foule, de ces concitoyens qui hurlent un fusil dans une main et une bouteille dans l’autre.

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Une scène de lynchage, aux Etats-Unis dans les années 1900

Le pasteur est dans son temple, il cache les enfants de l’homme noir. Il sait que si les enfants sont retrouvés, leur sort sera aussi terrible que celui de leur père.

Il prie, il prie pour cette Amérique du début du XXème siècle, ce pays qui aime la liberté et a lutté contre l’esclavage. Il prie pour les Noirs qui ont été libérés dans les Etats du Sud auxquels leurs anciens maîtres réservent un destin parfois plus affreux que celui qu’ils connaissaient avant la guerre de Sécession.

L’homme d’église est à genoux. Il entend, venant du dehors, les hurlements de bête du père des jeunes enfants noirs réfugiés dans la maison de Dieu. Il sait qu’avant la pendaison, il y a des humiliations, des tortures de plus en plus sadiques.

Le pasteur a honte, honte de ne pouvoir rien faire, honte de cette Amérique dure pour les faibles, honte de ce peuple sudiste qui se venge sur les Noirs d’une guerre civile perdue.

Dans quelques jours, il votera. Il votera pour un nouveau président des Etats-Unis. Il écartera le candidat démocrate favori dans les Etats du Sud. Il donnera sa voix aux Républicains du Nord en espérant qu’un jour, l’un d’entre eux délivrera les Noirs de leur cauchemar infini.

Dehors, le silence se fait. L’homme noir est mort.

Une larme coule sur la joue du vieux pasteur. Il serre les enfants dans ses bras et leur dit : « quand vous serez grands, il faudra vous regrouper avec les autres Noirs et jurez-moi que vous vous battrez pour votre dignité, pour vos droits ! Dieu l’exige ! « 

28 octobre 1908 : Le parcours sans faute du Président Roosevelt

Où que l’on porte son regard sur le bilan de cette présidence, tout semble avoir réussi à Theodore Roosevelt.

L’économie ?

Un début de krach boursier en 1907 et un commencement de récession ont été enrayés à temps par des décisions pragmatiques d’injection de fonds -privés – dans les banques fragilisées et d’assouplissement de la loi anti-trust. Une législation bancaire est en cours d’élaboration et le pouvoir envisage la création d’une Réserve fédérale.

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Le Président T. Roosevelt et sa famille

Le social ?

 » La Maison Blanche qui est propriété de la nation traite de la même manière tous les citoyens honorables de la nation. En même temps, j’ai souhaité faire comprendre aux ouvriers que je résisterai comme du silex à la violence et au désordre qu’ils pourraient créer, tout autant qu’à l’arrogante avidité des riches et que j’agirai aussi vite contre les uns que contre les autres.  »

Les Américains ont apprécié cette politique du juste milieu. Elle est un réconfort pour les mineurs appauvris qui se sont mis en grève, il y a deux ou trois ans, et ont trouvé un allié dans le pouvoir fédéral doté d’un récent ministère du travail. Elle rassure aussi les milieux d’affaires qui savent pouvoir trouver un appui en cas d’entrave à la liberté du travail et d’entreprendre.

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Theodore Roosevelt :   » Je me méfie de l’arrogante avidité des riches ! « 

La nature ?

Roosevelt a compris que le contrôle des ressources naturelles comme l’eau, notamment dans l’Ouest, était indispensable pour éviter des utilisations anarchiques et un gaspillage généralisé. Il a donc placé l’Etat fédéral à même de prendre des mesures en matière d’irrigation et de gestion des bassins.

Un vaste programme de création de parcs nationaux a été engagé : on peut maintenant admirer une flore et une faune éblouissante à Crater Lake, à Wind Cave ou à Mesa Verde.

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T. Roosevelt visite un parc national

L’international ?

Rappelons simplement que Théodore Roosevelt a obtenu le prix Nobel de la paix pour la médiation qu’il a effectué avec talent entre la Russie et le Japon lors du conflit de 1905.

Un très bon Président donc.

Mais comme si cela était trop beau pour être vrai, comme s’il voulait finir sa vie politique sans s’user, Roosevelt a décidé… de ne pas se représenter.

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Un Président heureux de laisser tomber la politique !

Il prépare actuellement son prochain safari et préfère quelques coups de fusil dans la savane africaine à une nouvelle campagne électorale.

Roosevelt laisse un homme plus terne et moins populaire que lui, William Howard Taft, reprendre le flambeau du parti républicain.

Pendant ce temps, la grande Flotte blanche tourne autour du monde. Sur ordre de la Maison Blanche, quatre puissantes escadres de cuirassés de l’US Navy sont parties faire une démonstration de la force navale des Etats-Unis. Dans tous les ports de la planète -Trinidad, Rio, Punta Arenas, Honolulu, Auckland, Yokohama, Colombo… ils sont accueillis par des foules joyeuses.

Des foules qui sont persuadées que, maintenant, l’Amérique peut sauver le monde.

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Theodore Roosevelt sur le cuirassé USS Connecticut

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