6 mars 1909 : Lorsque l’enfant disparaît…

Les familles nombreuses disparaissent peu à peu. En cherchant bien dans quelques régions à tradition très catholique comme la Bretagne, on en distingue encore quelques-unes mais cela devient une exception.

La famille française typique compte un enfant. Notre pays, il y a un siècle, pouvait s’appuyer sur un million de naissances par an pour peupler ses campagnes, remplir ses usines et pourvoir ses régiments. Aujourd’hui, le chiffre de 740 000 est péniblement atteint et ne permet guère de compenser les décès.

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La France ne progresse plus guère en nombre d’habitants et reste, mise à part la région parisienne, lyonnaise ou lilloise, un grand pays vide.

Cela ne laisse pas d’inquiéter les autorités qui craignent une Allemagne qui s’accroît chaque année de 800 000 garçons et filles.

Réunion aujourd’hui autour du directeur de cabinet de Clemenceau, Etienne Winter pour examiner les mesures à prendre pour enrayer le phénomène et pousser les Français à faire plus d’enfants.

Les fonctionnaires convoqués font part de leur surprise :

– Vous n’imaginez tout de même pas que l’Etat va être garant de la taille de la progéniture dans chaque foyer ! Nous ne rentrons pas dans les chambres à coucher !

– L’essentiel de ce qu’on pouvait faire a déjà été fait (Ndlr : réponse très courante dans les réunions administratives) : par la loi Roussel, nous nous sommes assurés de la sécurité sanitaire des enfants placés en nourrices ; nous travaillons à rendre les maternités plus sûres ; des dispensaires aident les femmes qui ont des difficultés à allaiter leurs marmots… Bref, la France fait peu d’enfants mais elle soigne ceux qu’elle a déjà. Tout cela contribue à faire reculer la mortalité infantile et garantit donc une jeunesse plus nombreuse.

Winter et moi, nous reprenons :

– Il faut aller plus loin. Il convient de vraiment favoriser les familles nombreuses. Il faut trouver un moyen pour que les employeurs versent plus systématiquement des primes aux femmes qui accouchent, à celles qui allaitent et élèvent leurs enfants.

Un vieux chef de bureau du ministère des finances nous coupe magistralement :

– Je vous vois venir. Au départ, l’idée est généreuse : on veut aider les jeunes mamans pour qu’elles fassent plus d’enfants. Mais à l’arrivée, quel sera le résultat ? Les patrons vont constater qu’ils ne sont pas tous égaux face aux charges de familles de leurs employés. Ils vont donc commencer à imaginer des caisses de compensation des versements dont ils doivent s’acquitter : ceux qui ont beaucoup de jeunes femmes seraient accompagnés financièrement par les autres, en suivant un système financier dont je préfère ne pas imaginer la complexité.

Et ces caisses de compensation, et bien je vous le donne en mille, un jour, il faudra les aider avec des fonds publics ! Il faudra que mon ministère s’en mêle ! Vos idées d’aider les familles, c’est à terme, plus de fonctionnaires, plus de paperasse et plus d’impôts. Je suis contre ! 

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5 mars 1909 : Ces pauvres banques mal aimées

« Nous en avons assez d’être au banc des accusés ». Société Générale, Crédit Lyonnais, Crédit Industriel et Commercial : les trois grands banques de dépôts ont leurs représentants dans mon bureau et préparent avec moi leur futur rendez-vous avec G. Clemenceau.

Leur objectif : obtenir un soutien politique sans faille du gouvernement face aux violentes campagnes de presse dont elles sont victimes. Les grands journaux les stigmatisent à longueur de colonnes et emploient le terme infâmant « d’oligarchie financière ».

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Le prestigieux siège du Crédit Lyonnais fondé par Henri Germain

Emile Béthenod, président du Crédit Lyonnais laisse son adjoint nous présenter sa liste de doléances :

 » On nous reproche tout et son contraire. De prêter trop largement et de nous exposer ainsi dangereusement… alors que depuis la « grande dépression » qui a duré de 1873 à 1896, nous faisons bien attention de nous limiter aux investissements à court terme en laissant aux banques d’affaires les émissions d’obligations ou les participations dans les entreprises.

Puisque nous ne faisons que des avances sur titres, des opérations d’escomptes (achats et reventes de traites), de la fourniture de chèques, la presse nous traîne dans la boue en raison de notre frilosité à soutenir le petit commerce et les petits entrepreneurs. Bref, quoi que nous fassions, nous avons toujours tort. »

Je reprends patiemment les éléments du dossier fourni par le ministre des Finances Caillaux :

– Effectivement, les grands capitaines d’industrie trouvent à se financer auprès de la Banque de Paris et des Pays Bas ou de la Banque de l’Union Parisienne. Mais les « petits », où peuvent-ils aller pour obtenir des crédits ? Nulle part.

En outre, il est admirable de drainer l’épargne des Français vers les emprunts russes ou l’Empire Ottoman mais ces sommes pourraient être mieux utilisées à moderniser les équipements du pays.

– Mais Monsieur le conseiller, c’est ce que nous faisons déjà !

– Pas vraiment. Pour l’agriculture, par exemple, nous avons été obligés de créer les sociétés de crédit agricole par les lois de 1894 et 1899.

– Soutenir le monde des paysans, ce n’est pas notre métier.

– Sans doute, mais si vous n’aidez ni les commerçants, ni les paysans, ni les petits patrons, il ne faut pas vous étonner que la presse finisse par vous lâcher.

Emile Béthenod, en digne successeur du grand banquier Henri Germain, reste très calme :

– Nous avons près de 600 000 déposants qui nous font confiance. J’y vois la preuve vivante que nous arrivons à satisfaire le plus grand nombre.

S’il faut aller plus loin, je ne suis pas opposé à la création d’une commission réfléchissant à la mise en place de banques plus… populaires.

Je saisis la balle au bond :

– Et bien voilà, je trouve l’idée excellente ! Il faudrait que les services de M. Caillaux travaillent avec vous à créer des « banques populaires ». Le nom sonne bien, vous ne trouvez pas ? 

24 février 1909 : La crise économique est terminée !

La crise économique semble s’achever. Les bons chiffres sont là : 359 millions de francs d’exportations au mois de janvier dernier contre 318 au même mois de l’année précédente. Les importations progressent aussi et passent de 510 à 524 millions.

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Le bureau du ministre des Finances Joseph Caillaux, rue de Rivoli

Le chômage qui touchait une bonne partie de la population recule. Les carnets de commande des patrons se remplissent. Et le ministère des finances souligne que les rentrées fiscales se révèlent excellentes.

« Qu’avons-nous fait pour en arriver à ces résultats fameux ? » Je pose cette question à notre ministre des finances Caillaux. Il me répond avec beaucoup de franchise :

« Rien ! Nous n’avons rien fait. Tout au plus, nous n’avons pas mis le pays en guerre et nous avons essayé d’équilibrer le budget de l’Etat en étant économes des fonds publics. Mais fondamentalement, nous avons attendu que la crise se passe. Après les périodes de vaches maigres, viennent celles des vaches grasses. C’est comme dans la Bible. Il faut être patient.  »

Comme conseiller plus spécialement chargé du ministère de l’Intérieur, je suis impressionné par cette impuissance érigée en règle de conduite. A la place Beauvau, chaque affaire criminelle, chaque trouble à l’ordre public, doit recevoir une réponse des pouvoirs publics. A la question : « Que fait la police?  » Je ne peux jamais répondre :  » Rien ! » Et c’est pourtant la réponse que fait le ministre des finances pour son domaine.

Caillaux insiste :

– Ce n’est pas moi qui passe les commandes aux entreprises sauf pour les achats de matériel militaire ; ce n’est pas moi non plus qui prend les décisions d’embauche. Je ne fixe aucun prix, n’intervient pas à la Bourse, ne manipule pas la monnaie. En cas de malheur, je peux tout au plus accepter de délivrer des crédits pour les indigents… et encore, je préfère que ce soit les communes qui s’en chargent.

– Vous avez donc une vision très réductrice de votre rôle ?

– Mon cher conseiller, je sens votre ironie et vous savez que je n’ai pas la réputation d’être discret. Mais nous ne pouvons diriger tout ce qui se passe dans le pays ! Ce que les Français attendent de nous, c’est déjà que l’Etat soit correctement administré : pas de guerre, peu d’impôt, une police qui trouve les voleurs, une justice rapide, une école qui apprend à lire, écrire et compter. Pour le reste, nous laissons les patrons, les commerçants, les artisans, les ouvriers se débrouiller pour produire de la richesse.

– Pour vous, c’est cela l’Etat moderne ?

– Etat moderne ? Etat modeste !

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