15 septembre 1910 : Clemenceau pique une colère en Argentine

Une lettre de Clemenceau. Moment de bonheur : mon ancien patron pense à moi ! J’ouvre lentement la missive postée en Argentine où le grand homme fait une série de conférences. Le Tigre m’écrit longuement, je suis flatté, je reste bien l’un de ses confidents.

Je reconnais au fil des cinq longues pages son sens inné de la narration pour me décrire aussi bien la démocratie de cette république sud-américaine, son rêve de faire une ballade à cheval dans la pampa (contre l’avis de son médecin inquiet pour sa prostate), son amour de la nature à perte de vue ou l’importance des femmes dans les foyers …

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Buenos Aires en 1910

Sa description fine et humaniste des asiles d’aliénés argentins « où on laisse, pour une fois, les fous en paix dans un régime de semi- liberté » ne laisse pas indifférent.

Je constate avec amusement que mon ex-patron n’a pas pu s’empêcher de piquer, sur place, une de ses colères qui ont contribué à sa célébrité. Il n’a en effet pas supporté de découvrir que les théâtres sud-américains ne respectaient pas le droit d’auteur. Les pièces françaises ou anglaises y sont jouées sans la moindre autorisation. Clemenceau s’est donc fendu de déclarations tonitruantes dans la presse locale dénonçant ce scandale et a envoyé une mise en demeure aussi sèche que bien argumentée au gouvernement argentin.

Il faut croire qu’en Argentine, on craint autant le Tigre qu’en France puisque que les parlementaires de Buenos Aires se sont réunis d’urgence pour voter un texte mettant leur pays en conformité avec les textes européens.

Pour se plonger dans l’ambiance argentine de 1910, rejoignez le groupe des amis du site « Il y a un siècle »…

4 avril 1910 : Je rends visite à Clemenceau

« En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables ! » Mon ancien patron, Georges Clemenceau auquel je rends visite aujourd’hui dans son appartement du rez-de- chaussée de la rue Franklin, n’a rien perdu de son mordant. Il n’a pas de mots assez durs pour l’actuel ministère même si plusieurs de ses membres travaillaient déjà avec lui avant sa chute.

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Le bureau de Georges Clemenceau, rue Franklin à Paris XVIème

Sa bonne nous verse un thé dans des tasses venant directement de Chine.

Entre deux gorgées, je retrouve son regard vif et moqueur. Quant à son abondante moustache qui cache sa lèvre supérieure, elle trempe légèrement dans le liquide brûlant, avant qu’il ne l’essuie précautionneusement avec une serviette très blanche qu’il garde dans sa main droite pendant toute notre conversation.

En entrant dans la pièce, j’avais mille et un sujets à aborder. Face au grand homme, je retrouve la timidité de mes premiers mois dans son cabinet. Le silence s’installe. Je repense à ses colères mémorables qui me semblent remonter à un passé complètement révolu, absorbé dans l’ambiance sereine de la rue Franklin.

Clemenceau me pose quelques questions sur Briand (« comment se débrouille-t-il sans moi ? »), sur Caillaux (« que complote-t-il contre vous ?) ou sur Poincaré (« un jour, ce monstre froid retrouvera une place de premier plan, quand tous les nuls seront tombés… »). Il passe une main d’esthète -comme une caresse – sur une de ses boîtes à encens japonaise que l’on appelle « kogos ». Il en a toute une collection, de taille et de couleurs variées : sur le bureau, sur les étagères de la bibliothèque murale, et enfin sur le secrétaire à l’angle du salon.

Que lui dire ? Que je préférais travailler avec lui qu’avec son successeur ? Banal… et il s’en doute. Je me sentais plus reconnu sous son règne que sous celui de l’imprévisible Briand : il le sait et le déplore. Je mens un peu en lui racontant que les ministres le citent souvent, j’oublie de dire que c’est parfois par moquerie : il n’en a cure, de toute façon.

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Le petit jardin où Clemenceau fait quelques pas, en face de son appartement

Mises à part ses jeunes amies, Violette et Olive, les filles de l’amiral Maxse , les visiteurs se font rares. Les fonctionnaires dédaignent un homme qui ne peut plus rien pour leur carrière, les patrons se détournent d’un ministre qui n’a jamais aimé l’argent et vit simplement. Seuls les gens du peuple continuent, l’un à lui apporter des oeufs, l’autre à lui laisser un panier de tomates de son jardin, le dernier à réclamer sa présence lors d’une fête en banlieue.

Il revient de lui-même sur ses meilleurs moments à la place Beauvau, évoque ses échecs notamment dans le domaine social où il s’est plus fait remarquer comme briseur de grèves que comme défenseur des ouvriers. Il relativise facilement tout cela et garde même sa bonne humeur en l’évoquant. Il conclut notre rencontre par cette jolie phrase : « la vie est une œuvre d’art. Il n’y a pas de plus beau poème que de vivre pleinement. Échouer même est enviable, pour avoir tenté. »

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15 novembre 1909 : Contempler les cent spectacles de cet enfer

  « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ! » s’exclame Clemenceau qui a accepté de dîner avec nous dans un bouillon du boulevard Montparnasse. Le politicien roué n’a pas de mots assez durs concernant les pénitenciers de l’armée et les procès iniques qui y mènent.

Ce soir, je suis accompagné de Jacques Dhur, journaliste tout feu tout flamme, bretteur infatigable, défenseur des victimes, pourfendeur des puissants : les articles contre l’affaire des fiches au ministère de la Guerre, c’était lui ; les interpellations des parlementaires sur les bagnes et les pénitenciers coloniaux, c’est encore lui.

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Jacques Dhur préface et soutient tous les ouvrages qui dénoncent avec véhémence le bagne

Clemenceau a eu, dans sa jeunesse, une courte expérience du cachot. Opposant au Second Empire, détestant Napoléon III, il s’est retrouvé dans une cellule de la prison de Mazas, à côté du quai de la Rapée, après avoir posé des affiches appelant à une manifestation d’opposition au régime.

Il nous confie : «Dans ma famille, l’enfermement a été l’occasion de forger nos convictions. Benjamin Clemenceau, mon père, a lui aussi subi les foudres de la justice pour avoir trop parlé en public de sa haine de l’Empereur. Il a été conduit à la maison d’arrêt de Nantes puis a failli être déporté en Algérie pour finalement croupir à Marseille.

Pour ma part, en 1862, pendant plus de 70 jours, j’ai vécu dans les geôles parisiennes. Deux mois de mauvais traitements, de nourriture infecte et d’hygiène déplorable : on nous demandait de nous laver dans un grand bain d’eau boueuse et malodorante. J’ai obtenu à grand-peine de n’y rentrer que jusqu’aux genoux !

Je comprends donc, mes chers amis, votre indignation face aux bagnes. »

Jacques Dhur rêve d’articles encore plus flamboyants que ceux qu’il a déjà publiés : «  Il faut parler, dans nos journaux, des plaies de la République, des scandales que l’on étouffe, des faibles que l’on broie. »

Un dernier homme, dans notre groupe de quatre, reste silencieux. Pas encore la trentaine, mince, de constitution un peu fragile, il s’occupe de la rubrique parlementaire au Matin. Un joli style pour des articles qu’il n’a pas le droit de signer. Une curiosité insatisfaite d’homme auquel on demande d’exercer un métier routinier. Il regarde avec envie Jacques Dhur. Il aimerait lui aussi larguer les amarres, si, comme veuf et jeune papa, il n’avait pas une petite Florise à élever seul.

Il nous laisse échanger une bonne partie du repas puis, profitant d’un silence, il prononce une phrase, visiblement préparée de longue date :

«  Je rêve d’aller un jour voir les bagnes, de passer un temps hors la vie, de contempler les cent spectacles de cet enfer qui nous regarderont à leur tour toute notre vie tant que nous ne les auront pas supprimés. Cet affreux nid de serpent nous fait honte et rend les châtiments pénibles à notre conscience. Quand la justice nous demandera d’être juré, nous devrons répondre un seul mot à cette proposition : non ! »

Clemenceau observe avec bienveillance le jeune journaliste et en lui posant la main sur le bras, lui demande : «  rappelez-moi votre nom, cher ami qui parlez si bien ? »

Le chroniqueur parlementaire répond, presque timidement : «  J’ai vingt cinq ans, je m’appelle Albert Londres. »

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« J’ai vingt-cinq ans et je m’appelle Albert Londres… « 

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