27 octobre 1910 : J’écris les discours de Clemenceau

Pour le retour de mon ex-patron, Georges Clemenceau, j’avais préparé deux beaux discours possibles qu’il pouvait prononcer à la gare d’Orsay, en sortant du train.

Le premier document, le plus copieux, évoquait son séjour en Amérique latine, montrait le progrès de l’idée démocratique en Argentine et au Brésil, risquait une comparaison avec l’Athènes de Pericles et les mœurs de notre République parlementaire et finissait par une réflexion aussi prospective qu’audacieuse sur les qualités des chefs d’État de demain dans un monde rétréci par les progrès du télégraphe, du téléphone et qui sait, des aéroplanes.

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Georges Clemenceau revient d’Amérique latine

Le second paquet de feuilles, un peu plus léger, se concentrait sur les universités de Buenos-Aires et celle de Sao Paulo, faisait un point sur l’enseignement à destination de la jeunesse dans le monde occidental et proposait quelques réformes destinées à asseoir un peu plus l’idée de république dans l’esprit des étudiants et futurs citoyens.

Dans les deux cas, j’avais soigné le style et je m’étais inspiré de ce que Clemenceau avait l’habitude de dire. J’utilisais son sens inné de la formule, je respectais son souci de faire des phrases courtes, toutes nécessaires et porteuses d’une seule idée clef. La démonstration devait aussi rester rigoureuse et honnête.

J’avais remis les deux discours, dactylographiés par ma secrétaire, à son frère Albert que je connais bien. Ce dernier m’avait chaleureusement remercié d’avoir rédigé deux séries de feuillets, laissant ainsi le choix au grand homme, en fonction de son humeur du moment. En lisant les lignes préparées, il avait même dit : « On dirait vraiment du Georges dans le texte ! Cela se voit que vous êtes un collaborateur de confiance. »

Inutile de vous dire que j’étais donc impatient de découvrir ce que Georges Clemenceau allait dire aux multiples personnalités qui se pressaient, avec moi, sur le quai de gare, à l’attendre au retour de son voyage. Je serrais la main du préfet Lépine, des ambassadeurs d’Argentine et du Brésil, du directeur de la sûreté générale, M. Hennion, de mon ex directeur de cabinet Winter, de Georges Mandel. Toute la presse était là, la grande et la populaire ; les carnets de journalistes étaient ouverts, les crayons taillés attendaient fébrilement les précieux propos de l’ex président du conseil. Ses phrases issues de « mes » mots, ses idées s’appuyant sur « mon » travail… son succès public allait être ma satisfaction privée.

La porte du wagon s’ouvre. Clemenceau sert tranquillement les mains, fait quelques bises aux femmes proches, sourit, tape sur des épaules, pince un vieil ami. Il rit, souffle d’aise, mais ne dit rien…

Les journalistes s’approchent et deviennent pressants, veulent de l’information chic, de la nouvelle choc. Albert Clemenceau tend avec insistance à son frère mes deux discours, l’air de dire : « tout est là, vas-y ! » Lequel va-t-il choisir ?

L’automobile qui doit conduire le grand homme chez lui, a son moteur qui tourne. Le chauffeur ouvre la porte respectueusement.

Toujours de bonne humeur mais silencieux, Clemenceau commence à prendre place. La petite foule trépigne, exige quelques mots.

Le Tigre jette alors négligemment mes feuillets sur la banquette, sans même les regarder. Hilare et les yeux pétillants, il lance, à tous, cette unique phrase, avant de démarrer en trombe: « Vous direz que… j’ai découvert l’Amérique ! »

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Un groupe sympa pour se plonger un peu plus dans l’ambiance Belle Epoque…

4 octobre 1910 : Ce patron que je n’arrive pas à aimer

Quand Clemenceau est parti, mon estomac s’est noué. Je vois encore son dos bien droit disparaître, une dernière fois, derrière les grilles du ministère place Beauvau où il avait installé son bureau de Président du Conseil. Ce bref salut des gardes attristés puis plus rien. Ce soir de juillet 1909, je restai sur le perron en regardant droit devant moi, hébété.

Le nouveau locataire des lieux -Aristide Briand – devrait pourtant recueillir tous les suffrages. Intelligent, cultivé, il n’a pas les colères homériques et souvent injustes de son prédécesseur. Je n’ai pas non plus entendu de sa part les mots blessants du Tigre (« Arrêtez de raisonner en petit fonctionnaire » ; « Si vous pouviez donner naissance à des bonnes idées plutôt qu’à de nouvelles dépenses ! »).

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Georges Clemenceau ne laisse pas derrière lui que des gens qui le regrettent : une bonne partie de la classe ouvrière a détesté ses méthodes parfois brutales pour mettre fin aux grèves.

Il prend ses décisions après avoir soigneusement pesé le pour et le contre. Il ne se laisse pas non plus aller à un instinct parfois aussi imprévisible que redoutable.

Il m’apprécie de plus en plus. Je ne suis plus pour lui « l’œil et les oreilles du Tigre » resté au ministère pour lui rapporter ses faits et gestes. Contrairement à ce que certains collègues jaloux ont essayé de lui faire croire à sa prise de fonctions, il sait qu’il peut me faire confiance. Clemenceau appartient maintenant à ma vie privée et je suis muet avec lui sur les affaires sensibles que je traite.

Pourtant, rien à faire pour Briand : je n’adhère pas. Que manque-t-il alors au nouveau Président du Conseil ?

Contrairement à l’époque Clemenceau, je ne suis pas dans le premier cercle. Le Tigre discutait avec moi, jusqu’à tard le soir, sur l’Antiquité Grecque ou les États-Unis. Briand ne m’accorde guère de confidences.

Je connais bien la cantatrice Rose Caron, l’amie très proche de Clemenceau. Je n’ai en revanche fait que croiser la comédienne Berthe Cerny, la maîtresse attitrée de Briand.

Le 8 rue Franklin, « la tanière du Tigre » pour reprendre l’expression des collègues, est un endroit où je suis accueilli à bras ouverts toutes les semaines. En revanche, la maison de Briand, à Saint-Cloud, reste pour moi inaccessible.

« Détails que tout cela ! » me glisse le directeur de cabinet. Il me rappelle que c’est moi qui ait été choisi pour entrer le premier en contact avec le nouvel ambassadeur russe Izvolski. Je rétorque : « Normal, je le connais déjà depuis longtemps ! » Mon directeur ajoute : « Et Briand compte sur vous pour l’aider en cas de crise avec les sociétés de chemin de fer ! » Désabusé, je lâche : « Il doit savoir que j’ai un grand-père cheminot et il se rappelle aussi que Clemenceau me confiait déjà le suivi des conflits du travail les plus rudes ! »

Le directeur de cabinet n’a plus d’argument et me donne finalement un conseil : « En fait, vous avez besoin d’être aimé de votre chef. Un rapport professionnel de qualité ne vous suffit pas. C’est une faiblesse mon cher Olivier ! »

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16 septembre 1910 : Argent et politique, mélange trouble

Sale et embêtante affaire. Vous rappelez-vous le sieur Henri Rochette ? « Banquier » aussi habile que véreux. Aux débuts des années 1900, il se proposait de placer vos économies, versait des intérêts mirobolants et savait s’attirer des amitiés aussi nombreuses que bien placées.

En 1908, patatra : tout s’est écroulé car tout cela reposait sur du sable. Le système Rochette ne tenait en fait qu’avec l’arrivée continuelle de nouveaux épargnants, avec la confiance des anciens qui ne devaient pas retirer leurs économies et surtout avec une comptabilité truquée doublée de montages financiers opaques. Le résultat est connu : des millions de francs évaporés, des centaines de petits porteurs ruinés, des personnalités en vue (parlementaires, hauts fonctionnaires, industriels…) éclaboussées par le scandale et accusées d’avoir fermé les yeux sur Rochette et ses combines.


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L’affaire Rochette déborde largement du Palais de Justice

Clemenceau a tout de suite senti que cette triste histoire risquait d’avoir des répercutions jusqu’aux plus hauts niveaux de l’État. Il a donc convoqué le préfet Lépine en lui demandant de trouver un plaignant pour que des poursuites soient engagées.

Si je vous raconte tout cela, c’est qu’une partie de la presse et des députés se déchaîne, ces temps-ci, en prétendant que les dirigeants des années 1908 et 1909 ont poursuivi Rochette pour ruiner ceux qui lui faisaient confiance et étaient souvent dans l’opposition. Ce serait en fait un sombre règlement de compte politique. On cite Lépine et surtout Clemenceau.

Briand m’a convoqué pour me demander ce que je comptais faire compte tenu du fait que je suis le seul membre de son cabinet à avoir servi sous le Tigre.

J’ai donc proposé d’envoyer un télégramme pour prévenir mon ex-patron qui continue sa tournée de conférences en Amérique du Sud.

A la réflexion, un télégramme ne changera pas grand-chose et on imagine mal Clemenceau écourter son voyage pour répondre à ces attaques nauséabondes. Les parlementaires haineux qui veulent salir l’ancien premier flic de France devront attendre son retour.

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