4 novembre 1907: Ces femmes que nous aimons…

 Miss Eden.jpg

Je suis frappé par toutes les conventions qui pèsent sur les femmes.

Elles ne peuvent aimer hors mariage sans subir la réprobation générale (contrairement aux hommes). Elles ne peuvent s’habiller sans porter un corset. Les plus belles carrières administratives, industrielles, diplomatiques ou politiques leur restent de facto fermées.

Et pourtant…elles n’ont jamais été aussi cultivées et prêtes à prendre leur envol.

Miss Ella Carmichael,1906, Musée du petit Palais Paris

Plus de liberté pour les femmes pourrait venir paradoxalement… de certains hommes.

– Léon Blum, jeune et audacieux maître des requêtes au Conseil d’Etat vient de me transmettre un essai « Du Mariage » où il défend une forme de polygamie « naturelle jusqu’à un certain âge ». Il regrette qu’une jeune femme, avant le mariage, « soit réduite à choisir entre le déshonneur et la chasteté forcée ». Le Figaro le soutient dans cette recherche de moeurs plus libres.

– Le couturier Paul Poiret qui s’est rendu célèbre en habillant l’actrice Réjane -inoubliable « Madame Sans Gêne » -pousse nos chères compagnes à abandonner le corset. Il remet au goût du jour les robes longues, pleines de coloris chatoyants. La ligne est effilée. Il se dégage une impression de légèreté et de grâce.

La séduction reste au rendez-vous. Les formes et la démarche sont plus naturelles mais tout aussi sensuelles.

Des fois, je me pose cette question bizarre: Comment réagirais-je si mon chef, voire mon ministre était une femme?

Bon, d’ici à ce que cela arrive…il se passera sans doute beaucoup de temps!

3 novembre 1907: Rodin, une force!

Auguste Rodin 1893 Nadar.jpg

Il est rare de voir un artiste de vrai talent, adulé de son vivant, comme l’est Monsieur Rodin.

Notre sculpteur national est reconnu dans le monde entier. Il est exposé tour à tour à Genève, Bruxelles, Rotterdam, Amsterdam, La Haye, Düsseldorf, Buenos-aires, Montréal, Tokyo, Berlin…

Tout le monde se presse pour venir le voir dans ses ateliers à Meudon, Villa des Brillants, rue Paul-Bert.

On découvre là une vie de labeur acharné: Des nus, des bustes, des morceaux de sculptures par centaines…Rodin a capturé ces corps, ces visages connus ou non, pour produire une humanité unique, une humanité retravaillée, façonnée par un génie moderne re-créateur.

L’artiste au caractère ombrageux dicte à chacun la bonne façon de voir ses oeuvres. Il faut pouvoir les contourner, passer au dessus, en dessous. Rien ne doit échapper au regard. Rodin demande à ce que certains de ses bustes soient perchés sur des colonnes de plus de deux mètres pour accroître leur visibilité. On reste surpris et sans voix devant ces inventions infinies.

Rodin façonne la glaise, façonne la pierre et façonne enfin nos regards.

Balzac, dont la statue commence à être reconnue à sa juste valeur, devient ainsi… son enfant.

Les photographes – l’artiste à tout de suite compris leur utilité dans notre monde moderne – sont invités à diffuser dans chaque métropole internationale les reflets de ses plâtres et de ses marbres.

Les yeux des cinq continents s’émerveillent de cette démesure, de cette partie de France qui croit encore qu’elle peut faire le Monde à sa main.

Auguste Rodin, Helene von Nostitz.jpg

2 novembre 1907: Notre armée est-elle prête?

manoeuvres_04.1193987334.jpg carte fantaisiesbergeret.free.fr      La cuisine… au régiment

Dîner hier soir avec ma hiérarchie et une groupe d’officiers supérieurs connus pour leur fidélité républicaine.

Ce que j’ai entendu lors de ce repas se révèle inquiétant.

La force d’une armée ne se compte pas seulement en nombre de canons ou en qualité des fusils. C’est aussi et surtout la qualité des hommes, le mental des troupes et l’adéquation entre ce que la Nation attend et ce que les militaires peuvent produire.

Sur l’ensemble de ces points, les officiers interrogés sont très critiques. L’armée de 1907 leur semble profondément divisée et démoralisée.

Depuis le « scandale des fiches » -le système qui avait été mis en place (ou couvert?) par l’ancien Chef d’Etat Major, le général André, pour s’assurer de la fidélité républicaine des officiers -, il n’y a pas de régiments où l’on ne soupçonne pas tel ou tel sous officier d’avoir été celui qui remplissait les fiches pour l’Etat major, en liaison avec les loges maçonniques locales.

Certes, l’armée était devenue dans les années 1880, 1890 un refuge pour de nombreuses familles très conservatrices -voire ouvertement anti-républicaines – de notre société. Il convenait dès lors de s’assurer que la progression hiérarchique des officiers ne lésait pas ses membres les plus attachés aux valeurs républicaines.

Pour autant, le système mis en place de suivi des officiers par « fiches » rédigées avec l’aide du Grand Orient, a laissé des traces terribles dans chaque régiment. Que contenait ses fiches? Qui les écrivait? Quels étaient les informateurs? Quelles sont les promotions qui restent justifiées et celles qui ne doivent qu’au favoritisme? Les rumeurs les plus folles courent dans les places militaires et chacun soupçonne son voisin des pires intentions. Cela se traduit par des actes symboliques comme le refus de saluer, des allusions publiques blessantes mais aussi des refus ponctuels d’obéir.

Outre ce climat délétère, les officiers présents à notre dîner regrettent le manque d’innovation, d’esprit d’initiative, des différents corps auxquels ils appartiennent. Pour le tir par exemple, on continue à préférer une position réglementaire rigoureuse au mépris de toute efficacité: Les gauchers doivent mettre leur fusil sur l’épaule droite!

La tenue vestimentaire, les défilés en ordre serré, font l’objet de toutes les attentions aux dépens d’un entraînement militaire réaliste par rapport à un conflit possible.

La cooptation qui continue à être la règle dans l’évolution des carrières ainsi que la vie naturelle de garnisons désoeuvrées par la longue période de paix que nous connaissons, favorise l’émergence de chefs épris de routine, soucieux de plaire en hauts lieux et très conformistes.

Pour couronner le tout, le dîner s’est conclus par l’exposé de la situation de nombreux officiers très catholiques qui ont dû participer à l’opération des inventaires des biens de l’Eglise, lorsque le recours à la force publique s’avérait nécessaire.

Ces officiers ont vécus, nous dit-on, ces inventaires comme un véritable déchirement. Leur volonté d’être loyaux par rapport aux ordres reçus était en totale contradiction avec leurs valeurs et leurs croyances personnelles. Pour eux, faire enfoncer la porte d’une église à coups de crosses, faire évacuer des fidèles agenouillés devant la porte et s’opposant physiquement à l’opération d’inventaire des biens des lieux de cultes, a été très éprouvante et nombreux sont ceux qui ont démissionné après avoir accompli leur devoir.

Je me félicite, en entendant cela, de la politique d’apaisement portée par G. Clémenceau dans une circulaire récente adressée aux Préfets. Notre ministre veille maintenant à ce que les opérations dures des années 1905 et 1906, ne se reproduisent plus et il souhaite que la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat s’applique dans un climat apaisé. Comme il l’avait dit à la Chambre: « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine ».

Pour conclure, notre armée m’inquiète et il faudra que le Gouvernement soit attentif au climat dans les régiments, au moral des officiers, à la reconnaissance de la Nation par rapport à ceux qui choisissent le métier des armes. Si nous ne faisons pas cela, nous pourrions être affaiblis dans un monde qui devient de plus en plus belliqueux.

manoeuvres_01.1193987865.jpg carte fantaisiesbergeret.free.fr 

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑