25 juin 1908 : La France amie de la République turque de demain

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Niyâzî Bey, héros de la révolution jeune-turque qui se prépare

Je suis arrivé il y a cinq jours, par l’Orient Express, à Constantinople, dans le cadre de la mission secrète destinée à  “savoir ce qui se passe dans l’Empire Ottoman, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France”.  

 » Cela fait trois nuits que je ne dors plus !  » . Niyâzî Bey que je rencontre dans le plus grand secret grâce à l’entremise des agents du 2ème bureau (services de renseignements français), est effectivement épuisé. Dans son regard, brille pourtant une flamme intacte, reflet d’une volonté sans faille.

Officier de la IIIème armée ottomane stationnée en Macédoine, meneur du mouvement d’opposition « Jeunes Turcs « , il m’expose les raisons pour lesquelles il souhaite renverser le régime du sultan.

 » – Le régime tyrannique du sultan Abdül-Hamîd est devenu insupportable. Il étouffe les libertés et ne permet pas de sauver l’Empire. A Reval (je devrais dire comme les Estoniens :Tallinn), Nicolas II et Edouard VII viennent de se rencontrer. Personne ne connaît le contenu des entretiens mais les fuites dans la presse laissent penser que les puissances russes et anglaises ont travaillé sur le démembrement de l’Empire Ottoman. Je ne peux admettre une telle chose et puisque nos gouvernants ne réagissent pas, je prends le maquis.

– Vous ne pensez pas que c’est plutôt la propagande allemande qui jette de l’huile sur le feu en donnant une importance et une signification à une rencontre finalement assez banale ?

– Peu importe. La solde des officiers n’est plus jamais versée dans les temps. Les ordres n’arrivent plus en Macédoine ou ils sont contradictoires. Les produits alimentaires atteignent dans tout le pays un niveau jamais égalé et de nombreuses villes connaissent des émeutes contre la vie chère. Le peuple réclame du pain, les lettrés veulent plus de libertés, les peuples non-turcs veulent leur indépendance… et plus personne ne veut du sultan, marionnette aux mains de l’Etranger. L’armée doit prendre la direction des affaires et sauver l’Empire.  »

Les consignes que m’a données le directeur de cabinet de G.Clemenceau sont claires. Je dois ménager tous ceux qui sont susceptibles d’avoir un rôle dans le monde turc de demain. Je promets donc à mon interlocuteur le soutien de la France…         sans bien préciser la forme de notre appui. Je lui demande en retour de préserver les intérêts de notre pays si les Jeunes Turcs arrivent au pouvoir.

Pour sceller notre amitié, je lui propose une pleine valise de billets.  » Pour aider votre mouvement « , dis-je, un peu gêné par ce cadeau manquant un peu de noblesse mais souvent utilisé dans la diplomatie parallèle.

A ce moment, Niyâzî Bey se lève. Il reste souriant mais sa voix s’est durcie.

« Monsieur le conseiller, je ne peux accepter cette obole. Pour nous, la France, c’est la Révolution de 1789, les droits de l’homme et du citoyen, la Patrie des Lumières. Je ne peux recevoir un soutien sous cette forme. C’est une question de dignité.  »

Je lui tends alors la main franchement en le regardant dans les yeux. « Vous avez raison, je suis désolé et ne voulais pas vous blesser « , dis-je. Nous nous séparons en riant et en nous donnant l’accolade.

La France sera l’amie de la République turque de demain.

24 juin 1908 : La France aime les Turcs

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Yvan Aivazovsky (1817-1900)
Constantinople, la mosquée de Tophane

Je suis arrivé il y a quatre jours, par l’Orient Express, à Constantinople, dans le cadre de la mission secrète destinée à  “savoir ce qui se passe dans l’Empire Ottoman, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France”. Je suis reçu aujourd’hui au siège somptueux du Conseil de la Dette publique, présidée par un délégué français.

 » Nous sommes ici chez nous !  » s’écrie, ravi, Georges Marchand, délégué français au Conseil de la Dette Publique.

La Dette Publique, un Etat dans l’Etat. En 1875, l’Empire Ottoman a connu la banqueroute et, sous la pression de ses créanciers occidentaux, a dû ensuite créer cet organisme distinct de son ministère des finances, chargé de garantir le bon paiement des emprunts turcs. 

La Dette Publique a le monopole du commerce du sel, perçoit l’impôt sur les alcools, les soies, la pêche ou les tabacs. Elle est présidée, à tour de rôle, par un délégué français ou britannique. Petit détail : elle emploie à elle seule 6000 fonctionnaires répartis dans 750 agences sur tout le territoire ottoman.

Notre pays ne se contente pas de codiriger la Dette Publique. Il possède aussi l’essentiel de la Régie des tabacs et contrôle ainsi tous les revenus issus de cette production. Il possède enfin la majorité des capitaux de la Banque ottomane, principale institution financière turque.

Au fil des temps, la France est devenue le premier investisseur au sein de l’Empire du Sultan en dépassant largement l’Angleterre et sans être rattrapé par l’Allemagne.

La diplomatie turque utilise le français comme langue administrative ; Constantinople est le siège de plusieurs journaux turcs qui emploient la langue de Molière. Mon hôte achète chaque jour l’un d’entre eux : le Stamboul. 

 » Dans les écoles, dans les banques, dans les ambassades, dans le monde des affaires, au théâtre, on parle français, on pense, on raisonne en français. Partout, on peut payer avec l’argent français. Nous ne dépendons que des tribunaux parisiens. Nous sommes ici chez nous, je vous dis !  » . Georges Marchand est visiblement content de lui.

Je ne suis pas sûr que les Turcs  -fiers de leur civilisation et de leur nation multi séculaire  – apprécient comme cela la situation. Cette arrogance gauloise me gêne. Aucun peuple n’accepte durablement d’être dominé par un autre.

Dans mon carnet de voyage qui servira à faire mon rapport à G. Clemenceau, je note immédiatement cette simple idée :  » Etre, à l’avenir, plus humbles dans nos relations avec les Turcs  » .

23 juin 1908 : Constantinople et l’attirance irrésistible de l’Occident

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Constantinople, vue générale, 1908

Je suis arrivé il y a trois jours, par l’Orient Express, à Constantinople, dans le cadre de la mission secrète destinée à  “savoir ce qui se passe dans l’Empire Ottoman, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France”.

Journée libre dans Constantinople. Vais-je retrouver la belle Aziyadé, cette femme magnifique recluse dans un harem et immortalisée par le roman du même nom de Pierre Loti ?

Un règlement ottoman de 1901 confirme l’interdiction pour les femmes turques de se promener seules dans la rue et de fréquenter les magasins européens. Elles doivent impérativement se dérober à nos regards par un voile long et épais : le tcharchaf.

Et pourtant, ces femmes –  surtout celles des milieux aisés de Constantinople – commencent à apprendre le français, lisent la presse de Paris ou de Londres et souhaitent adopter les moeurs occidentales.

Que reste-t-il du bain turc et des odalisques de Ingres, des descriptions romantiques de Loti ?

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Ingres :  » L’Odalisque à l’Esclave « 

Pour l’instant, mes flâneries dans la capitale ottomane ne me permettent pas d’entrer en contact avec les intérieurs secrets turcs. J’observe en revanche une ville grouillante et cosmopolite (les Grecs, les Arméniens, les Juifs et les Européens sont aussi nombreux que les Turcs musulmans), métropole de plus d’un million d’habitants.

Beaucoup de bruit : la navigation des vapeurs sur le Bosphore est dense, le chemin de fer éventre la ville jusqu’à la gare neuve de Sirkedji et le métro funiculaire entre Péra et Galata fait l’orgueil d’un régime qui se pique d’une modernité qui ne doit rien envier aux pays industrialisés.

La foule se presse sur le pont de bois de Galata où les chapeaux melons côtoient les fez, ces couvre-chefs rouges traditionnels. Quelques dames en robe à corset des beaux quartiers bravent les interdits et traversent la ville s’abritant du soleil sous des parapluies roses pâles ou bordeaux. Un monde urbain très coloré où se mélange bizarrement un XXème siècle très technique et un monde turc qui reste en partie traditionnel. 

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Le pont de bois de Galata

Les odeurs et le plaisir des papilles. Nous sommes dans un pays méditerranéen, on se régale donc de saveurs multiples : meze, grillades, feuilles de vigne farcies, ragoûts (güveç) ou soupe au poulet (tavuk suyu). A midi, je me laisse tenter par la soupe aux tripes présentée par le garçon rigolard d’un café : « je suis heureux de servir une iskembe çorbast pour le charmant monsieur de Paris » annonce-t-il dans un français presque impeccable. D’une main leste, il remplit mon verre d’une boisson marron clair fermentée, faiblement alcoolisée mais très nourrissante : le boza.

Après le déjeuner, je me remets en marche, au gré des vents et du hasard. Je décide de m’éloigner du Grand Bazar. Les effluves des narguilés s’estompent soudain. Je suis dans un quartier administratif  et résidentiel plus calme où se détache un ancien hammam édifié par Soliman le Magnifique : l’Haseki Hürrem. Les eaux vaporeuses et les femmes jadis nonchalamment allongées inspirant Ingres, ont disparu. Les maisons de bois environnantes où se cachait cet Orient mystérieux et fascinant ont brûlé pour laisser la place à une université monumentale en pur style occidental. De jeunes étudiants en sortent, en costume à la dernière mode de Paris, le regard vif et conquérant. En un éclair, je comprends que l’Empire Ottoman et mes rêves romantiques n’existent bientôt plus. Ils sont balayés par cette jeunesse intellectuelle avide de participer au grand festin de la modernité occidentale !

  

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