21 juin 1908 : Vivre dans la crainte du sultan Abdülhamid II

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Le sultan Abdül-Hamîd II, autocrate tout puissant, au pouvoir depuis 1876, dirige l’Empire Ottoman d’une main de fer.

Je suis arrivé hier, par l’Orient Express, à Constantinople, dans le cadre de la mission secrète destinée à  « savoir ce qui se passe dans l’Empire Ottoman, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France ». Notre ambassadeur a discrètement organisé un entretien avec le grand-vizir, sorte de Premier ministre d’un régime… très éloigné d’une démocratie. Ce dernier, marginalisé par le souverain, souhaite se confier à un représentant du gouvernement français.

L’homme a peur.

Cela surprend de voir un personnage puissant craindre un danger presque comme un enfant. Lorsqu’il parle du sultan Abdül-Hamîd, le grand-vizir, son adjoint, s’exprime à voix basse en jetant des regards furtifs aux alentours, par craindre d’être entendu :

 » Je suis le dix-septième grand-vizir depuis l’accession au pouvoir du sultan, il y a plus de trente ans. Abdül-Hamid ne tolère pas que celui qui a la charge de le seconder puisse prendre un peu de pouvoir. Je n’ai aucune possibilité de mener une politique continue. Les grandes décisions ne se prennent plus à la « Sublime Porte », mon lieu de résidence de « Premier ministre » mais au palais de Yildïz où vit le sultan. Je suis encadré, surveillé, par certains collaborateurs que je n’ai pas choisis, qui sont autant d’espions chargés de rapporter mes faits et gestes au sultan.

– Mais que craignez-vous exactement ?

– La mort, tout simplement. Deux de mes prédécesseurs ont connu des difficultés très graves. Sa’îd Pacha a été contraint en 1895 de se réfugier d’urgence à l’ambassade d’Angleterre et Kâmil Pacha s’est placé l’an dernier sous la protection du consul anglais d’Izmir.  »

Le grand-vizir m’explique que l’autorité du sultan s’exerce à travers des conseillers qui lui sont rattachés directement. L’un s’occupe de politique étrangère, l’autre de police, le troisième surveille l’armée… Les opposants au régime qui ne peuvent s’exprimer que de l’étranger, appellent ces personnages « la clique » ou « la camarilla » de Yildïz.

La Sublime Porte n’a plus guère qu’une responsabilité de mise en oeuvre de décisions qui se prennent ailleurs.

Le grand vizir reprend son exposé :

 » Pour contrôler ce qui se passe dans le pays, le sultan utilise un ministère de la police qui s’inspire largement de votre puissant ministère de l’intérieur français. Il est aussi entouré d’un service d’espionnage redoutable formé par les Allemands, passés maîtres en la matière. Il faut ajouter à cela, dans tout le pays, les 120 000 fonctionnaires qui rendent compte au Palais et étouffent toute tentative de rébellion contre le régime. 

– Ce sont des agents publics efficaces ?

– Le grand-vizir Sa’îd Pacha, quand il avait encore la confiance de notre souverain, a su moderniser notre administration. Nous avons un réseau scolaire qui fournit des candidats de qualité pour les postes de serviteurs de l’Etat. Nous sommes fiers d’avoir une Ecole d’administration mais aussi une Ecole de droit et une Ecole des Finances.

– Tout n’est donc pas perdu dans votre Empire !

– On pourrait le penser. Pourtant, nos sujets continuent à dépendre du bon vouloir des agents publics, mal payés et souvent corrompus. Les décisions publiques ressemblent encore trop souvent à des faveurs.

Ce qui me choque le plus, c’est le fait que, dans notre Empire, chacun puisse dénoncer son voisin à la police politique. Nos prisons sont remplies de pauvres gens interpellés et arrêtés sur de simples soupçons. Une bonne part reste détenue au secret, sans jugement.  »

Un secrétaire  -espion du palais impérial ? – entre à ce moment dans la pièce. Le grand-vizir change brusquement de discours. Il s’écrie, à haute et intelligible voix :

 » Notre sultan est un grand homme. Passionné d’architecture moderne, d’opéra italien, il donne les impulsions nécessaires pour faire entrer de plain-pied le pays dans le XXème siècle. Le chemin de fer et le télégraphe s’étendent sur tout le territoire et grâce à lui, la nation ottomane peut devenir un modèle pour le monde musulman.  »

Après avoir pris congé du grand-vizir, je regagne mon appartement du quartier de Beyoghlu à « Stamboul ». Un agent français du 2ème bureau, mon ange gardien de la République française, me suit à quelques mètres. Avant de franchir le seuil de ma porte, il me rejoint et me glisse dans un souffle :

 » Attention, nous sommes surveillés par, au moins, dix agents du sultan ! « .

18 juin 1908 : Départ secret pour Constantinople

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Je pars ce soir dans le train de nuit Orient Express…

  » Savoir ce qui se passe là-bas, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France.  »

Je pars pour Constantinople. Tout est secret. Même Stephen Pichon, le ministre des affaires étrangères n’est pas informé de ce déplacement commandé par G. Clemenceau directement.

Le 2ème bureau et plus précisément le service de renseignements du colonel Dupont m’assistent dans la préparation de ma mission. Ils me fournissent (beaucoup d’) argent, cartes (détaillées), (faux) papiers et s’occupent de mon hébergement sur place. Ils sont en relation avec les puissants services secrets turcs pour que des contacts discrets puissent avoir lieu, là-bas, avec ceux qui comptent dans cet Empire en déclin.

Je reste à Constantinople (les Turcs disent Istanbul et comme tous les occidentaux, je n’arrive pas à m’y faire) jusqu’à dimanche. Je pars en Orient Express ce soir.

Tout le voyage pour réviser ce qu’il faut savoir sur la Sublime Porte :

– un Etat affaibli depuis sa défaite contre la Russie en 1878 qui a donné lieu au désastreux traité de Berlin signifiant la perte de ses territoires balkaniques ;

– un sultan autocrate Abdül-Hamîd II tentant de moderniser son pays par la force et qui vit dans son palais impérial de Yildïz entouré de ses seuls courtisans et d’un réseau d’espions ;

– un mouvement d’opposition dit  » Jeunes Turcs » qui s’efforce de prendre le pouvoir notamment en Macédoine ;

– un immense pays avec une culture multiséculaire et des ressources qui font de nombreux envieux (l’Empire des tsars et l’Angleterre notamment) ;

– une capitale qui vit des mille feux d’une belle époque dans les quartiers riches, animés et cosmopolites de Beyoghlu.

Je pars la tête farcie de chiffres et d’informations stratégiques… et le coeur empli de rêves d’un Orient compliqué et fascinant.

17 juin 1908 : La France n’est pas douée pour le football

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Finale de coupe en Angleterre dans les années 1900

En voilà un beau sport : le football. Des règles assez complexes qui conduisent le joueur à une bonne maîtrise de soi, un espace clos qui permet de concentrer le spectacle sur un endroit donné, de la rapidité, de l’adresse et de l’endurance.

En Angleterre, le football a été, jusque dans les années 1870, le sport des élites, des public schools du Sud. Il fallait que les jeunes gens de la bonne société apprennent à maîtriser leurs pulsions, à contrôler leur énergie et à travailler des gestes techniques sur un terrain relativement étroit appartenant à leur lycée.

La virilité était magnifiée mais à condition de respecter les codes de ce sport. Les élèves pouvaient se dépenser physiquement mais en restant des gentlemen. L’objectif n’était pas forcément de gagner mais plutôt de réaliser de « beaux gestes » et de perpétuer une communauté sportive soudée autour de valeurs communes.

A partir des années 1880 et au delà, le football s’est diffusé sur toute l’Angleterre et les licenciés ont commencé à appartenir au peuple.

La volonté des dirigeants anglais a dès lors été de canaliser la violence populaire potentielle, de privilégier l’adresse par rapport à la force qui devait demeurer contenue. Les ouvriers des usines, les dockers, les employés des entrepôts ont commencé dès lors à se passionner pour le ballon rond en cuir.

Les grandes entreprises, les paroisses, ont fait émerger des équipes dont la célébrité est devenue nationale : depuis les années 1890, 1900, les Anglais connaissent tous les « onze » d’Aston Villa, d’Everton ou de Birmingham.

Le monde de l’argent a rejoint celui du football à ce moment là. A partir de 1880, certains joueurs se sont faits rémunérer par des patrons qui appréciaient l’image du sportif. En 1890, les paris sur le résultat des matchs se sont généralisés. Le football est devenu donc un sport qui admet le professionnalisme (plutôt dans le nord du pays) et qui peut générer des gains importants pour les parieurs et surtout pour ceux qui organisent les paris. Les tenants du sport amateur élitiste du sud de l’Angleterre, déplorent cette situation mais ne parviennent guère à se faire entendre.

Depuis 1880, les joueurs professionnels, au nombre de 1500, sont regroupés dans la Football League et les Britanniques applaudissent des joueurs qui se comportent comme des vedettes. Le football peut servir à l’ascension sociale et ceux qui réussissent servent de modèles aux couches populaires. Leur talent sur l’herbe verte fait rêver des milliers d’ouvriers anonymes, astreints à des travaux pénibles et répétitifs.

Bref, le football est un sport pour l’élite comme pour le peuple. Il donne de l’énergie à des régions entières et exalte le goût de l’effort.

Pas de chance, ce sport peine à franchir la Manche.

Il fait quelques débuts remarqués, depuis une trentaine d’années, dans des ports comme le Havre mais reste, sur le reste de notre territoire national, l’apanage de quelques grands bourgeois. Le footballeur en France demeure un lycéen, un protestant, un négociant juif ou un fonctionnaire. Nos rares équipes sont donc incapables de rivaliser sérieusement avec celles de la Football League. Everton peut écraser n’importe quelle formation gauloise par plusieurs dizaines de buts d’écart.

La France ne se rappelle plus que le football est pourtant né en bonne partie chez elle. On l’appelait la soule ; c’était violent et volontier spectaculaire. Nous autres Français avons oublié que nous savions fort bien jouer à ce jeu sous l’Ancien Régime.

Aujourd’hui, quand nous jouons contre une équipe anglo-saxonne, nous sommes condamnés à aller fréquemment chercher le ballon… au fond de nos filets et nous perdons sur des scores sans appels. La France n’est pas douée pour le football !

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