12 septembre 1908 : Négociation de crise avec l’Allemagne

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La négociation aura lieu dans un salon discret du Victoria Hotel sur « Unter den Linden » à Berlin

L’ambassadeur Jules Cambon a visiblement de l’affection pour moi et prend tout son temps pour me former aux rudiments de la diplomatie. 

 » Mon cher conseiller, les règles à respecter pour mener une négociation de crise sont plutôt simples :

– évaluer avec justesse le rapport de force ;

– trouver un interlocuteur relativement fiable (capacité à décider et à faire respecter les engagements pris) ;

– faire en sorte qu’aucune des deux parties ne perde la face.

– Mais, Monsieur Cambon, dans notre affaire des légionnaires d’origine allemande qui ont déserté d’un de nos régiments stationnés à Casablanca et qui se sont réfugiés au consulat allemand, comment pouvons-nous apprécier ces trois éléments ?

– Le rapport de force est, à court terme, en faveur de la France. Nous avons des troupes permanentes au Maroc, ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne. Notre implantation économique y est plus importante et la communauté internationale préfère voir les Français à Casablanca plutôt que les Allemands. En revanche, à moyen terme, si la crise s’envenime, le rapport de force s’inverse. En effet, globalement, l’Allemagne pèse plus lourd (d’un point de vue industriel, militaire…) que notre pays. Donc, la France pèsera pour un règlement rapide d’un différend que nous ne devons à aucun prix importer sur le continent européen.

Pour ce qui est de l’interlocuteur fiable, là, les choses se compliquent. Autant, d’un point de vue français, nous avons toute délégation du Président du Conseil pour mener la négociation, autant, à Berlin, aucun fonctionnaire civil n’émerge réellement pour préparer avec nous un règlement de cette affaire.

– G. Clemenceau, en nous signant notre ordre de mission, évoquait l’armée ?

– Il a raison. Il faut, au moins au début, éviter les conseillers directs de Guillaume II, trop soumis aux caprices et rodomontades de l’Empereur. L’Etat major présente l’avantage d’une certaine stabilité et indépendance. Un homme comme l’amiral Tirpitz ne fait pas de « cadeau » à la France et ne cesse de vouloir renforcer sa marine pour pouvoir nous écraser un jour. En attendant d’être totalement prêt à un conflit, il souhaite cependant éviter une crise et acceptera sans doute de jouer les intermédiaires. Guillaume II lui fait confiance et il peut « court-circuiter » le Chancelier Bülow si cela nous arrange.

– Mais pourquoi ne pas s’appuyer sur Bülow qui semble pour l’instant préférer une cohabitation pacifique avec la France ?

– Le Chancelier est un homme brillant mais léger. Je m’en méfie et préfère Tirpitz. Lui au moins reste clair et droit dans ses bottes. Bon, mettez votre pardessus, il pleut. Tirpitz nous attend dans un salon discret du Victoria Hotel. Nous allons remonter Unter den Linden. J’ai fait transférer vos valises là-bas. Si la négociation s’éternise, il faut que vous soyez sur place.  »

Nous remontons à pied « Unter den Linden ». Avidement, je regarde cette population berlinoise. Les mêmes chapeaux melon qu’à Paris, des fiacres et des omnibus comme chez nous, des policiers à cheval débonnaires… Une ambiance tranquille d’une ville riche et commerçante. Comment imaginer que ces gens toujours courtois que je croise et qui ressemblent physiquement à des passants parisiens puissent un jour… redevenir nos ennemis ?

A suivre…

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Berlin, « Unter den Linden », le café Bauer en 1908

11 septembre 1908 : le double handicap allemand

En reposant « Pensées et Souvenirs « , les mémoires -très bien écrites- de Bismarck, les images se bousculent dans ma tête. Il est fascinant de constater comment un seul homme a pu ainsi façonner, modeler la destinée de son pays voire celle de l’Europe.

La victoire de Sadowa sur les Autrichiens qui permet à la Prusse de conquérir définitivement une position de leader sur l’échiquier Centre Europe. La neutralité bienveillante de la France de l’époque avec un Napoléon III naïf qui ne comprend pas que le prochain à être « mangé tout cru », cela risque d’être lui. 

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La bataille de Sadowa où l’Autriche est vaincue par la Prusse en 1866

L’Empire allemand, le IIème Reich, qui se constitue sur notre propre sol, dans la Galerie des Glaces du château de Versailles. Cet acte de puissance, cette gloire germanique qui naît sur les décombres d’une France humiliée.

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La fondation du IIème Reich dans la Galerie des Glaces du château de Versailles en 1871

A un moment, les éléments jusque-là épars pour moi s’ordonnent d’eux-mêmes. Bismarck a su construire une Prusse et un Empire puissant. Avec talent, en sachant conjuguer la force industrielle à celle d’une armée bien organisée. Avec rouerie, en jouant notamment sur la faiblesse d’une Autriche incapable d’avoir une ligne diplomatique claire. Avec un certain sens du social en permettant des réformes internes protégeant le monde ouvrier et coupant l’herbe sous le pied des socialistes. 

Mais que devient cette Allemagne sans Bismarck ? Une formidable machine tournant « à vide », risquant à tout moment de s’emballer en mettant en péril les fragiles équilibres européens ? Le fait que l’Empire allemand n’ait pas réussi à trouver de successeur digne du Chancelier défunt n’est-elle pas l’une des sources de l’instabilité actuelle de notre monde occidental ?

 » Bismarck reviens ! L’Europe a besoin de toi !  » pourrait-on s’exclamer après une première analyse.

En poussant un peu plus loin la réflexion, je repense à cette appréciation portée par un jeune fonctionnaire britannique de l’Indian Office (je ne me rappelle plus bien son nom, un certain « Keynes », je crois) qui compare Clemenceau à un « Bismarck français ». La clef pour comprendre la situation actuelle n’est-elle pas dans cette appréciation, cette comparaison stimulante mais, à mon avis, erronée ?

En effet, l’Allemagne n’est-elle pas victime d’un double handicap, dont Bismarck serait, malgré lui, responsable ?

– Construite grâce au génie d’un grand homme, le Reich souffre dès la disparition de ce dernier. Clemenceau, au contraire, doté d’un pouvoir réel beaucoup plus faible que le Chancelier (La Chambre française peut à tout moment renverser le gouvernement alors que le Chancelier ne dépendait que du souverain), n’occupe pas une place aussi indispensable. Son départ du pouvoir ne serait pas un drame équivalent. La France continuerait à avancer, à progresser.

– Clemenceau subordonne l’ensemble de son action à la réalisation d’une France qu’il souhaite « juste ». Bismarck voulait, pour sa part, la réussite de la dynastie et de l’Etat qu’il servait mais sans objectif de justice. Le « social » et la démocratie -réelle- mise en place (les parlementaires allemands sont élus au suffrage universel) n’étaient pas pour lui des buts (ou des idéaux) mais des moyens, des compromis temporaires et pragmatiques, destinés à se plier aux réalités du monde moderne, ni plus ni moins. Bismarck disparu, les « moyens » démocratiques utilisés pour construire l’Etat allemand risquent de se lézarder et ne reste que la seule volonté de puissance germanique, maniée par des apprentis sorciers comme Guillaume II et certains de ses proches conseillers.

Pour régler le différend diplomatique que nous avons avec Berlin en ce mois de septembre 1908, il ne faudra pas oublier ce contexte.

En attendant, je sors de l’hôtel pour visiter la ville de Berlin que l’on me décrit comme magnifique. Je pars à la rencontre des Allemands de tous les jours, si proches de nous par leur façon de vivre, de penser. Ces Allemands légitimement fiers d’une culture fabuleuse que je vais pouvoir découvrir rue après rue, rencontre après rencontre. Ces Allemands qui pourraient, si notre diplomatie réussit, cesser d’être nos ennemis intimes mais devenir -rêvons un peu –  nos frères.

Tout excité, je mets dans ma poche un petit dictionnaire français-allemand « aide mémoire » et en descendant l’escalier vers la sortie, je m’entraîne à parler la langue de Goethe. Je me surprends à articuler à voix basse, avec un mauvais accent, cette jolie phrase un peu bizarre :

« Ich bin ein Berliner ! »

10 septembre 1908 : Soirée avec le fantôme de Bismarck

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Bismarck en 1894

Bref regard circulaire sur les murs de ma chambre d’hôtel : quelques reproductions de scènes de chasse sans intérêt, un crucifix… et surtout, une photographie de Bismarck.

Rêveur, je repense à l’oeuvre du grand homme.

Cette Allemagne qu’il a su constituer d’une main de fer : alors que le Reich n’est juridiquement qu’une alliance perpétuelle d’Etats (Bavière, Prusse, Hesse, Saxe…) qui mettent en commun une partie de leurs droits souverains, le monde entier contemple à présent un Empire puissant, unifié monétairement et militairement.

L’union douanière intérieure -la « Zollverein » – favorise l’expansion commerciale depuis cinquante ans. Le droit interne est aussi profondément remanié, modernisé et codifié : un Code civil en phase avec les exigences sociales du XXème siècle a vu le jour au début de la décennie. Les lois bancaires et industrielles favorisent une puissance économique qui fait de l’Allemagne le premier producteur d’acier au monde, loin devant l’Angleterre. Les universités de Munich, Berlin ou Heidelberg (pour ce citer que celles-là) attirent les étudiants du monde entier persuadés d’y trouver un enseignement du meilleur niveau.

Je reviens sur Bismarck : le portrait mural est bien traditionnel. La fameuse moustache, le regard que l’on imagine bleu et dur, le casque à pointe : presque une caricature.

Décédé depuis dix ans déjà, il était devenu, après son départ du pouvoir en 1890, une légende vivante. Les journalistes ne cessaient de venir recueillir précieusement ses confidences dans sa maison de Sachsenwald, près de Hambourg. Ses commentaires habiles et cruels sur ses successeurs faisaient le tour des salons berlinois et influençaient l’opinion publique.

Un livre sur la table de chevet :  » Pensées et Souvenirs » … toujours de Bismarck, à côté de la traditionnelle Bible. Je sens que le directeur de l’hôtel veut guider ses clients dans leurs lectures ! Pourquoi pas ? J’ai du temps devant moi. Les premiers entretiens avec les fonctionnaires allemands ne sont prévus que pour demain. Il me reste donc une fin de journée et une longue soirée à passer avec le grand homme.

Serviteur d’une troisième République compliquée, je ne peux a priori qu’être attiré par celui qui disait :

 » En politique, il faut suivre le droit chemin. On est sûr de n’y rencontrer personne.  »

A suivre…

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