28 juillet 1909 : Traversée de la Manche et du désert

 » Blériot traverse la Manche, vous, vous allez traverser le désert ! » Le directeur de cabinet du Président du Conseil Aristide Briand me regarde amusé, presque moqueur. Il y a quinze jours, il me revenait de corriger ses notes et de rendre les arbitrages budgétaires concernant son secteur. Aujourd’hui, tout a changé. Il forme son équipe en éliminant soigneusement ceux qui sont « trop » proches de Clemenceau : il ne fait pas bon être surnommé « Olivier le Tigre ». Je représente « l’ancien régime », une époque où la France était dirigée d’une main de fer par un homme qui a fini par lasser.

C’est par la presse que j’ai appris cet exploit de Blériot traversant la Manche en 37 minutes après avoir décollé d’un terrain proche de Calais, en étant face au soleil levant, comme l’exigeait le Daily Telegraph qui vient de lui remettre un prix de 25 000 francs or. Il y a deux semaines, j’aurais sans doute été envoyé pour féliciter ce héros. Le Petit Parisien me donne, en page 4, le nom du fonctionnaire (un ex-collègue du Conseil d’Etat) qui représente Briand et qui assiste aux premières loges, à un événement dont je suis maintenant tenu éloigné.

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Louis Blériot vient de traverser la Manche

C’est aussi par le journal que j’ai pris connaissance de la formation du nouveau gouvernement. Briand cumule la présidence du Conseil et le ministère de l’Intérieur (en éliminant l’ancienne équipe de la place Beauvau), Cochery arrive au ministère des Finances (le brillant Caillaux qui me connaissait bien, disparaît lui aussi), le général Brun remplace l’homme de confiance du Tigre, Picquart, à la Guerre.

Stephen Pichon reste au ministère des Affaires étrangères.  » Pendant trois ans de règne de Clemenceau, vous n’avez cessé de me court-circuiter. N’imaginez pas que je vais vous prendre dans mon équipe ! » Sa réponse à mon offre de service a le mérite d’être claire.

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Stephen Pichon : « N’imaginez pas que je vais vous prendre dans mon équipe ! »

Viviani continue à consolider son tout jeune ministère du travail. « Je vais enfin pouvoir travailler sans la pression d’un Président du Conseil qui ne cessait de tendre les rapports sociaux. Je n’ai nulle intention de prendre à mes côté un homme comme vous qui a accepté de coordonner l’envoi de régiments de dragons pour mater des grévistes ! » Une autre porte se ferme.

L’impression d’être un pestiféré. Ce téléphone qui ne sonne plus, ces groupes de fonctionnaires qui se taisent à mon arrivée, ces regards qui se détournent. Mes demandes de rendez-vous n’aboutissent pas ou alors, je suis reçu, comme aujourd’hui, par des responsables qui entourent leurs réponses négatives d’explications gênées.

« Ce ne sont pas vos compétences qui sont en cause. Mais voilà, vos représentez une époque que tout le monde veut oublier. En servant Clemenceau, vous vous êtes fait des ennemis. Et vos rivaux utilisent votre surnom « Olivier le Tigre » pour montrer votre attachement à un homme que même les radicaux rejettent. Mettez-vous au vert. Faites-vous oublier. »

Demain, j’ai rendez-vous avec Adrien Hébrard, le tout puissant directeur gérant du Temps, le prestigieux – et parfois ennuyeux – journal du soir. Il a déjà publié des articles que j’avais signés avec un pseudonyme.

Adrien Hébrard m’a lui même contacté après, visiblement, une intervention en ma faveur d’un ami commun, le général Gallieni. Il a une proposition à me faire.

A suivre… 

24 juillet 1909 : Mais que va devenir Olivier le Tigre ?

Que va devenir Olivier le Tigre, proche collaborateur du Président du Conseil, maintenant que Georges Clemenceau s’en va ?

Le « placard » ? La révocation ? La fin de ce journal ?

Après la chute brutale et imprévisible du Ministère, un drame humain se joue dans le Paris de juillet 1909.

Les conseils, recommandations, encouragements, offres d’emploi… sont les bienvenus pour aider Olivier le Tigre dans ce moment délicat.

22 juillet 1909 : Le Tigre s’en va

J’examine une dernière fois le contenu du dossier et, sans hésitation, je le jette au feu. Certes, le mois de juillet est pourri mais cela n’est pas arrivé depuis longtemps que les cheminées des locaux du ministère, place Beauvau, soient en activité en plein été.

« Tout doit disparaître ! » C’est le mot d’ordre sans ambigüité du directeur de cabinet Winter. Les fiches de police, les notes blanches, les comptes rendus de réunions officieuses, les rapports annotés ou les commentaires liés aux arbitrages financiers se consument dans les flammes entretenues par deux commis dans lesquels nous avons confiance.

Clemenceau est tombé. Tous les ministres présents à Paris ont remis leur démission au Président Fallières le 20 juillet au soir à la suite d’un vote défavorable de la Chambre sur l’ordre du jour.

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Caricature publiée dans la presse de gauche sur la chute de Georges Clemenceau 

 » Il fallait que je parte. Les parlementaires – y compris les radicaux – ne me supportaient plus. Et je crois que je leur rendais bien. Ce n’est pas notre politique qui est mise en cause mais ma personne.  » commente le Tigre.

Dans la soirée du 20, le drame s’est noué d’un coup. Personne n’a rien vu venir. Une banale interpellation du gouvernement à l’Assemblée sur la situation de la Marine française. Une intervention bien argumentée de Delcassé et puis… patatra, mon Patron perd son sang froid. Il prononce une  succession de paroles malheureuses et une mise en cause personnelle de ce député, ancien ministre des Affaires étrangères, qu’il déteste.

La suite était courue d’avance : les représentants du peuple ne pouvaient admettre des propos désobligeants contre l’un des leurs, Delcassé ayant de surcroît un certain prestige. Il ne pouvait être publiquement rendu responsable d’une hypothétique « humiliation d’Algésiras » pour reprendre les termes de Clemenceau.

Le vote de l’ordre du jour était l’occasion de vérifier si les députés continuaient à accorder leur confiance au gouvernement. Par 212 voix contre et 176 pour, l’ordre du jour était rejeté.

Aujourd’hui, Clemenceau n’est plus qu’un Président du Conseil démissionnaire. Il passe parmi nous, serre les mains, nous rassure sur notre avenir, plaisante et rit souvent de bon coeur, crânement.

Et surtout, il ne cesse de répéter la courte phrase prononcée à la Chambre, dans un silence glacial, quelques minutes après sa chute :

 » C’est bien ! ».

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