Je viens de subir un sérieux revers dans mes activités de recruteur. Deux candidats reçus, deux refus. À ce rythme, je vais bientôt devoir travailler tout seul !
Pourtant, j’avais choisi deux jeunes gens remarquables afin de renforcer mon équipe auprès de Gaston Doumergue et de Raymond Poincaré.
Le premier, Pierre Cot, va avoir 30 ans. Ancien combattant décoré, avocat brillant, agrégé de droit public à 27 ans, il possède une intelligence redoutable et une éloquence qui ferait passer certains de nos ministres pour des poissons rouges.
Le second, Jean Moulin, 27 ans, est déjà sous-préfet d’Albertville. Le plus jeune de France ! On me l’a décrit comme un administrateur exceptionnel. J’étais bien décidé à mettre la main dessus.
J’avais convoqué Cot à onze heures et Moulin à onze heures trente. Mais Pierre, que je connais depuis l’époque où il fréquentait Poincaré, avait tant de choses à me raconter que le second est arrivé avant que le premier soit reparti.
Ils ne se connaissaient pas. Je les ai présentés, puis invités à déjeuner. J’avais déjà choisi mes deux collaborateurs. Il ne restait plus qu’à les prévenir.
— Messieurs, vous allez travailler avec moi ! Nous avons besoin de jeunes cerveaux à l’Élysée et chez Poincaré.
— Mon cher Olivier, a répondu Cot, je crains que ce ne soit impossible.
— Comment cela ?
— Mes convictions ont évolué. Je me rapproche des radicaux. Travailler pour Poincaré me mettrait dans une situation délicate.
— Pierre, vous étiez encore de son côté il y a deux ans !
— C’est bien la preuve que deux ans suffisent pour réfléchir.
J’ai préféré me tourner vers Moulin.
— Et vous, monsieur Moulin ? Vous n’allez tout de même pas me parler de vos convictions politiques ?
— Non, monsieur. Mais je tiens à rester sous-préfet.
— Vous préférez Albertville à Paris ?
— J’y ai mes responsabilités, et j’espère devenir préfet un jour.
— Vous avez vingt-sept ans ! Vous avez bien le temps !
— Justement, monsieur. Autant commencer tout de suite.
Impossible de les faire céder. Et pourtant, quel plaisir de discuter avec ces deux garçons ! Moulin possède un humour discret et dessine des caricatures sous le pseudonyme de Romanin. Je lui ai conseillé de ne pas trop montrer ses œuvres à ses supérieurs.
Quant à Cot, il a découvert que Moulin partageait son goût pour la montagne et le ski. Dès lors, j’ai eu beaucoup de mal à placer un mot. Ils parlaient de la Savoie, d’Albertville et de leurs prochaines excursions.
Au dessert, ils échangeaient leurs adresses.
Moi, j’avais perdu mes deux candidats. Eux semblaient avoir gagné un nouvel ami.
Je les ai quittés avec regret, mais nous sommes convenus de nous revoir. Je tiens beaucoup à Pierre Cot et j’ai immédiatement apprécié Jean Moulin. Je suis persuadé qu’ils feront tous les deux de belles carrières.
Avant de nous séparer, j’ai tenté une dernière fois ma chance auprès du jeune sous-préfet.
— Allons, mon cher Moulin ! Réfléchissez encore. Je vous offre une entrée à l’Élysée, avec la perspective de goûter un jour aux douceurs d’une belle carrière parisienne !
Il a regardé Pierre Cot, puis m’a répondu avec un petit sourire :
— Écoutez, mon cher Olivier, vous me proposez des entrées et des desserts, c’est fort sympathique… Mais moi, je préfère les plats de résistance !


📜 Le coin de l’historien
Jean Moulin (1899-1943) n’a que 27 ans en novembre 1926. Nommé sous-préfet d’Albertville en octobre 1925, il est alors le plus jeune sous-préfet de France. Passionné de montagne, de ski et de dessin, il réalise des caricatures sous le pseudonyme de Romanin. Il vient de se marier avec Marguerite Cerruty, le 27 septembre 1926.
Pierre Cot (1895-1977) est un brillant avocat, ancien combattant décoré, reçu premier à l’agrégation de droit en 1922. D’abord proche de Raymond Poincaré, il évolue progressivement vers la gauche. Élu député radical de Savoie en 1928, il deviendra ministre de l’Air, notamment sous le Front populaire.
Les deux hommes deviendront de véritables amis. Leur rapprochement se situe à la fin des années 1920, autour de leurs convictions républicaines et de leur passion commune pour le ski. Jean Moulin rejoindra à plusieurs reprises les cabinets ministériels de Pierre Cot, notamment en 1933 et en 1936.
En 1940, Jean Moulin refusera de céder aux exigences de l’occupant allemand. Chargé par le général de Gaulle d’unifier les mouvements de Résistance, il présidera en 1943 la première réunion du Conseil national de la Résistance, avant son arrestation par la Gestapo et sa mort quelques semaines plus tard.
La part de fiction : le déjeuner du 2 novembre 1926, les propositions de recrutement et les dialogues sont imaginaires. Les sources historiques divergent sur la date exacte de la première rencontre entre Cot et Moulin, mais leur amitié est bien attestée à partir de la fin des années 1920. La dernière réplique prêtée à Jean Moulin est évidemment un clin d’œil à son destin.


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