25 octobre 1926 : Plongée délicieuse dans l’Histoire de France

Petit moment régressif : je me suis offert un livre d’Histoire de France pour la jeunesse. Un Lavisse, comme il se doit.

L’ouvrage sent bon le neuf, les images sont magnifiques et Jeanne d’Arc se dresse toujours aussi belle et fière sur son blanc destrier. La jeune femme me fascinait adolescent et, adulte, je réalise mieux que son potentiel de « séduction » venait plus des qualités de dessin des illustrateurs modernes que de l’héroïne elle-même, sans doute déjà bien occupée à libérer le royaume, de surcroît dans une ambiance – forcément – très pieuse.

Je file aux dernières pages de façon gourmande. Contrairement aux ouvrages de mon enfance, l’Histoire se finit vraiment bien : Nous avons gagné la Grande Guerre ! Les maréchaux défilent en ordre impeccable devant l’Arc de Triomphe, la foule délirante de joie semble presque jeter des chapeaux en l’air. Foch et Joffre, le bâton de velours à la main, paraissent échanger un regard de vieux complices (qu’ils ne sont pas) derrière un Pétain solennel et ivre de gloire.

Je feuillette à nouveau le bouquin, avec le regard critique du passionné d’Histoire et le recul de celui qui a aussi vu les événements se faire. Nos héros nationaux n’hésitent jamais, ils ne se trompent pas et tout au plus, ils sont mal entourés. L’enchaînement des récits finit par faire sourire : On ne voit, par exemple, pas très bien ce que devient la France après le bûcher de la Pucelle d’Orléans même si on se rassure d’être pris en main par un Louis XI très malin qui arrive opportunément la page suivante.

Les peuples anglais, russes, bataves ou teutons qui nous entourent ne cessent de jalouser nos richesses et passent leur temps à essayer de nous envahir après avoir longuement salivé à nos frontières. Parfois, nous sommes submergés par le nombre ou dépassés par la traîtrise inattendue de certains. Mais, au final, notre beau pays courageux, avec ses paysans aussi robustes que rustiques et surtout ses élites géniales, se redresse toujours.

Le peuple sert les nobles, paie des impôts, souvent trop et finit par se révolter devant les injustices. Heureusement, nous apprenons que la République lui apporte, maintenant, le respect qui lui est dû et devrait réduire sa capacité innée à la jacquerie voire à la Révolution.

Je referme le Lavisse. Le roman français réaliste reste à écrire. Loin des hauts faits d’armes et des victoires sans lendemain.

En attendant, les jeunes générations vont pouvoir continuer à rêver. Jeanne d’Arc, Vercingétorix, Louis XIV et Napoléon nous murmurent inlassablement à l’oreille : « Deviens comme moi un bon Français courageux et dévoué à sa patrie ! »

A bien y réfléchir, l’histoire de France est une aventure extraordinaire. Nous avons été envahis, battus, trahis, ruinés, occupés. Nos rois ont été assassinés, nos armées décimées et nos provinces ravagées.

Mais nous avons toujours fini par gagner.

Je comprends mieux pourquoi les Anglais nous trouvent insupportables.

Le Lavisse, cette magnifique usine à rêve !

Le coin de l’historien

Ernest Lavisse et le roman national

Ernest Lavisse (1842-1922) est l’une des grandes figures de l’enseignement de l’histoire sous la IIIe République. Normalien, historien et universitaire, il a publié des manuels scolaires qui ont accompagné plusieurs générations d’écoliers français.

Son Histoire de France destinée aux écoles primaires, communément appelée le « Petit Lavisse », connaît un immense succès à partir des années 1880. Ses éditions successives présentent des récits courts, des illustrations, des résumés et des questionnaires. L’objectif est de rendre le passé accessible aux enfants, mais aussi de développer leur attachement à la nation et à la République.

Lavisse défend une pédagogie fondée sur les personnages et les épisodes marquants. Les enfants découvrent ainsi Vercingétorix, Clovis, Charlemagne, Saint Louis, Jeanne d’Arc, Henri IV, Louis XIV, les soldats de la Révolution et Napoléon. Ce choix favorise la mémorisation et l’imagination, mais tend à réduire l’histoire à une succession de grands hommes et d’événements politiques ou militaires.

De la défaite de 1870 à la victoire de 1918

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 et la perte de l’Alsace-Lorraine ont profondément marqué l’enseignement de l’histoire à la fin du XIXe siècle. L’école républicaine cherche à former des citoyens patriotes, attachés à leur pays et conscients de leurs devoirs.

Après 1918, les manuels peuvent désormais raconter la victoire française et le retour de l’Alsace-Lorraine. L’édition de 1922 de l’Histoire de France, cours moyen de Lavisse s’achève ainsi sur la Première Guerre mondiale. Cette évolution ne signifie pas que les anciens ouvrages s’arrêtaient tous exactement en 1870 : leur contenu variait selon les éditions et les niveaux scolaires. Elle marque surtout une transformation du sens donné à l’histoire contemporaine.

La victoire occupe une place importante dans la mémoire scolaire de l’après-guerre. Mais elle s’accompagne du souvenir des morts, des destructions et des souffrances. L’enseignement doit désormais concilier la célébration patriotique et les aspirations à une paix durable.

Une histoire qui forme des citoyens, mais simplifie le passé

L’histoire scolaire de la IIIe République n’est pas une pure invention. Elle repose sur des personnages, des événements et des travaux historiques réels. Toutefois, elle privilégie certains faits, simplifie les enchaînements et propose souvent des jugements moraux très affirmés.

La formation de la France apparaît comme une progression presque naturelle vers l’unité nationale et la République. Cette présentation laisse relativement peu de place à l’histoire économique et sociale, à la diversité des populations, aux femmes ordinaires ou aux expériences des vaincus.

C’est ce que les historiens désignent aujourd’hui, avec des significations parfois différentes, par l’expression « roman national ».

Il faut néanmoins éviter de réduire Lavisse à un simple propagandiste. Ses manuels témoignent aussi d’une véritable réflexion pédagogique : comment transmettre à de jeunes enfants un passé complexe, leur donner des repères et éveiller leur curiosité ?

C’est toute l’ambivalence de ces livres : ils ont fait aimer l’histoire à des millions d’écoliers, tout en leur proposant une vision très orientée de celle-ci.

Sources :

  • Ernest Lavisse, Histoire de France, cours élémentaire, Armand Colin, 1913.
  • Ernest Lavisse, Histoire de France, cours moyen, Armand Colin, 1922.
  • Archives municipales de Lyon, documentation sur l’école publique et les manuels Lavisse.
  • Musée national de l’Éducation, collections de manuels scolaires.
  • Olivier Loubes, préface à la réédition de l’Histoire de France, cours moyen, Armand Colin, 2021.

Votre commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑