Lundi, sept heures et demie. Le train de Versailles me dépose à Saint-Lazare et j’ai vingt minutes d’avance par rapport à mes horaires habituels. Je m’offre un café-crème et mon journal dans le petit bistrot de la rue de Rome, avant de filer à l’Élysée.
Le quotidien annonce en première page que la livre a encore cédé quelques points. Le franc remonte, tout le monde s’en félicite, et à raison : voilà trois mois que nous dormons mal pour cela, à l’Elysée et rue de Rivoli, au ministère des Finances.
Je parcours mentalement les dossiers de la semaine. Le budget de l’an prochain, la Caisse d’amortissement, les dettes de guerre avec Washington toujours en suspens, les notes que Poincaré attend pour mercredi. Des colonnes de chiffres, des courbes, des taux de change. Je les connais par cœur.
Puis le zinc se met à parler plus fort que ma pensée.
Ils sont cinq, en bleu couvert de peinture, de plâtre et de poussière, des hommes du bâtiment sans doute, un verre de blanc posé devant eux : c’est l’heure du premier. L’un d’eux frappe le comptoir du plat de la main.
« Deux francs quatre-vingts, le kilo de pain, en juillet ! Et on vient m’dire que l’franc est sauvé !
— Ça a baissé depuis, plaide le patron en essuyant un verre. Ça va r’descendre, vous verrez…
— Ça monte par l’ascenseur, patron, et ça redescend par l’escalier. »
Les rires fusent, puis un autre enchaîne, plus sombre : le charbon, la viande, le loyer. Les salaires, « y suivent, qu’on nous dit. Oui, comme la tortue suit le lièvre ». Sa femme qui revient des courses avec moitié moins qu’au printemps.
« Poincaré nous « sauve le franc », qu’y dit le gars. Mais qui nous sauve le pain ? Hein ? »
Je ne bouge pas. Personne, ici, ne sait que ce nom lancé au comptoir est celui de l’homme dont je prépare les notes. Je bois mon café à petites gorgées, derrière mon journal, caché comme un coupable.
Parce qu’ils n’ont pas tout à fait tort. Cet été, nous avons relevé les taxes sur ce que l’on achète : c’était le plus sûr moyen de rassurer ceux qui nous prêtent. C’est aussi le plus sûr moyen de faire payer tous les Français et donc ceux… qui n’ont aucune marge. Le franc qui se redresse est nécessaire, mais il ne se mange pas, et le boulanger n’a pas encore remarqué que la livre sterling baissait.
Je laisse une pièce de plus que d’ordinaire sur la soucoupe, geste dérisoire, et je le sais.
En remontant vers l’Élysée, je me dis que ce comptoir est décidément un baromètre que nos tableaux de l’Elysée ne savent pas lire.


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Le coin de l’historien : Après la chute du gouvernement Herriot (21 juillet 1926), la livre sterling atteint un sommet d’environ 243 francs. Le retour de Poincaré aux affaires, à la fin du mois, provoque un redressement spectaculaire : la livre repasse sous les 150 francs début novembre et avoisine les 120 francs en décembre. Les mesures de l’été combinent hausse des impôts indirects, baisse des taux maximaux de l’impôt direct, création d’une Caisse d’amortissement garantie par une révision constitutionnelle et, par la loi du 7 août, autorisation donnée à la Banque de France d’acheter francs et or au cours du marché. Mais les prix suivent le franc avec retard. À Paris, le kilo de pain passe d’environ 1,70 F au 1er janvier 1926 à environ 2,80 F fin juillet, puis ne redescend qu’à 2,25 F à la mi-décembre. Il recule donc d’un cinquième quand la livre, exprimée en francs, perd la moitié de sa valeur. La stabilisation de fait n’interviendra qu’en décembre 1926, la stabilisation légale (le « franc Poincaré ») qu’en juin 1928.
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