2 novembre 1907: Notre armée est-elle prête?

manoeuvres_04.1193987334.jpg carte fantaisiesbergeret.free.fr      La cuisine… au régiment

Dîner hier soir avec ma hiérarchie et une groupe d’officiers supérieurs connus pour leur fidélité républicaine.

Ce que j’ai entendu lors de ce repas se révèle inquiétant.

La force d’une armée ne se compte pas seulement en nombre de canons ou en qualité des fusils. C’est aussi et surtout la qualité des hommes, le mental des troupes et l’adéquation entre ce que la Nation attend et ce que les militaires peuvent produire.

Sur l’ensemble de ces points, les officiers interrogés sont très critiques. L’armée de 1907 leur semble profondément divisée et démoralisée.

Depuis le « scandale des fiches » -le système qui avait été mis en place (ou couvert?) par l’ancien Chef d’Etat Major, le général André, pour s’assurer de la fidélité républicaine des officiers -, il n’y a pas de régiments où l’on ne soupçonne pas tel ou tel sous officier d’avoir été celui qui remplissait les fiches pour l’Etat major, en liaison avec les loges maçonniques locales.

Certes, l’armée était devenue dans les années 1880, 1890 un refuge pour de nombreuses familles très conservatrices -voire ouvertement anti-républicaines – de notre société. Il convenait dès lors de s’assurer que la progression hiérarchique des officiers ne lésait pas ses membres les plus attachés aux valeurs républicaines.

Pour autant, le système mis en place de suivi des officiers par « fiches » rédigées avec l’aide du Grand Orient, a laissé des traces terribles dans chaque régiment. Que contenait ses fiches? Qui les écrivait? Quels étaient les informateurs? Quelles sont les promotions qui restent justifiées et celles qui ne doivent qu’au favoritisme? Les rumeurs les plus folles courent dans les places militaires et chacun soupçonne son voisin des pires intentions. Cela se traduit par des actes symboliques comme le refus de saluer, des allusions publiques blessantes mais aussi des refus ponctuels d’obéir.

Outre ce climat délétère, les officiers présents à notre dîner regrettent le manque d’innovation, d’esprit d’initiative, des différents corps auxquels ils appartiennent. Pour le tir par exemple, on continue à préférer une position réglementaire rigoureuse au mépris de toute efficacité: Les gauchers doivent mettre leur fusil sur l’épaule droite!

La tenue vestimentaire, les défilés en ordre serré, font l’objet de toutes les attentions aux dépens d’un entraînement militaire réaliste par rapport à un conflit possible.

La cooptation qui continue à être la règle dans l’évolution des carrières ainsi que la vie naturelle de garnisons désoeuvrées par la longue période de paix que nous connaissons, favorise l’émergence de chefs épris de routine, soucieux de plaire en hauts lieux et très conformistes.

Pour couronner le tout, le dîner s’est conclus par l’exposé de la situation de nombreux officiers très catholiques qui ont dû participer à l’opération des inventaires des biens de l’Eglise, lorsque le recours à la force publique s’avérait nécessaire.

Ces officiers ont vécus, nous dit-on, ces inventaires comme un véritable déchirement. Leur volonté d’être loyaux par rapport aux ordres reçus était en totale contradiction avec leurs valeurs et leurs croyances personnelles. Pour eux, faire enfoncer la porte d’une église à coups de crosses, faire évacuer des fidèles agenouillés devant la porte et s’opposant physiquement à l’opération d’inventaire des biens des lieux de cultes, a été très éprouvante et nombreux sont ceux qui ont démissionné après avoir accompli leur devoir.

Je me félicite, en entendant cela, de la politique d’apaisement portée par G. Clémenceau dans une circulaire récente adressée aux Préfets. Notre ministre veille maintenant à ce que les opérations dures des années 1905 et 1906, ne se reproduisent plus et il souhaite que la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat s’applique dans un climat apaisé. Comme il l’avait dit à la Chambre: « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine ».

Pour conclure, notre armée m’inquiète et il faudra que le Gouvernement soit attentif au climat dans les régiments, au moral des officiers, à la reconnaissance de la Nation par rapport à ceux qui choisissent le métier des armes. Si nous ne faisons pas cela, nous pourrions être affaiblis dans un monde qui devient de plus en plus belliqueux.

manoeuvres_01.1193987865.jpg carte fantaisiesbergeret.free.fr 

1er novembre 1907: Le Midi, de Ferroul à Mistral

 Rencontre discrète aujourd’hui avec M. Ferroul, maire de Narbonne et l’un des meneurs du mouvement récent dans le Languedoc.

Celui-ci a raison, nous devons faire attention à cette France du sud. Elle produit certes beaucoup de fonctionnaires et donne ainsi le sentiment de « diriger le pays » mais en fait, elle est dépassée par un Nord industriel et minier plus riche, plus commerçant, qui regarde l’avenir sans crainte.

Il faut prendre garde à ce que nos instituteurs zélés ne fasse pas disparaître cette belle langue d’oc que la poésie de Frédéric Mistral tente de faire vivre.

La Provence et les autres régions du midi, sont riches de leurs patois, de leurs coutumes locales. Elles ne nourrissent pour autant guère de volonté « anti-Nord ». L’intervention de la troupe pendant les manifestations vigneronnes du Languedoc ont certes excité les sentiments anti-parisiens. Mais M. Ferroul nous rassure, sa région ne souhaite pas se couper de ce Nord dont elle a tant besoin.

Il nous donne aussi des assurances sur F. Mistral et son groupe « Le Félibrige ». Ces derniers font seulement « vivre » des traditions provençales qui font la richesse de notre pays.

« Tout cela est du folklore » martèle-t’il,  et non la volonté de se mettre en congé d’une République qui compte beaucoup de défenseurs dans ce midi « rouge » et anti-clérical.

30 octobre 1907: Notre voisin détroussé par les « Apaches »

 « L'apache est la plaie de Paris.Plus de 30,000 rôdeurs contre 8,000 sergents de ville. »Le Petit Journal. 20 octobre 1907.

La presse parle souvent de ces bandes de jeunes d’à peine vingt ans qui terrorisent Paris et les grandes villes. Organisées autour d’un caïd, elles se livrent à de nombreux méfaits dans des quartiers qui deviennent leur territoire (Maquis de Montmartre, rue Pierre Leroux, rue de Lappe…).

Soignant leur habillement – pantalons à larges pattes, souliers bien cirés, foulards rouges -, entourés de prostituées (les « gagneuses »), les Apaches fascinent la presse. Leur nom vient d’articles de journaux qui font allusion directement aux Indiens du grand chef Géronimo.

Parfois cruels, ils peuvent aller jusqu’à couper le nez ou les oreilles d’un rival.

L’escroquerie, la cambriole ou le proxénétisme n’ont pas de secrets pour eux. Notre police peine à mettre un terme à leurs agissements.

Notre voisin du dessous a été victime d’une bande de quatre jeunes gens ce matin. Il n’a pas été frappé mais a dû leur céder prestement son portefeuille bien garni puisqu’il sortait de la banque. Repéré à sa sortie de l’établissement, il a sans doute été suivi plusieurs minutes avant d’être attaqué dans un endroit discret où personne ne pouvait lui porter secours.

Jusqu’à présent, les délits de ces voyous avaient plutôt lieu la nuit…nous ne sommes donc plus en sécurité, même de jour!

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