18 janvier 1908 : Peut-on lutter contre l’or rouge et la fée verte ?

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« L’Ame du Vin » de Carlos Schwabe

« Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux. »

« L’Ame du Vin » de Baudelaire

Ces quelques vers de Baudelaire montrent bien toute la difficulté de faire la part des choses, en France,  entre le vin, source d’un plaisir raffiné et la boisson à l’origine d’une part de l’alcoolisme.

G. Clemenceau s’est exclamé devant des parlementaires : « la question posée par l’usage et l’abus de l’alcool n’est autre que le problème social tout entier ».

En fait, avant de faire baisser la consommation de vin, produit culturel français par excellence, il faudrait d’abord s’attaquer à l’absinthe, alcool violent,  » qui rend fou « , comme le répètent les ligues anti-alcooliques qui demandent rendez-vous sur rendez-vous à mon Patron.

La plante d’absinthe provoque, selon les médecins, toujours très écoutés par G. Clemenceau, des hallucinations voire des convulsions. Les ouvriers sortant de l’usine, les paysans après les travaux des champs, retiennent plutôt l’effet de bien-être, bienvenu après (pendant ?) une rude journée de travail. Cette sensation constitue pour eux un véritable piège et les fait sombrer dans une dépendance qui les diminue rapidement d’un point de vue physique.

Au delà de l’absinthe, il conviendrait aussi de surveiller le nombre croissant des débits de boissons et de supprimer le privilège des bouilleurs de cru.

Si les modalités de la lutte contre l’alcoolisme sont bien identifiées, l’adoption concrète des mesures se transforme, au fil des jours, en véritable parcours du combattant. Les viticulteurs ou les bouilleurs de cru ont de puissants relais à la Chambre et certains parlementaires ont même des intérêts dans les sociétés produisant de l’absinthe. Chaque proposition de loi est âprement débattue puis retirée, tout projet de décret génère une opposition puissante décourageant tout futur signataire.

Ainsi, l’or rouge (le vin fait la fortune du Bordelais), la fée verte -surnom de l’absinthe – ont encore de beaux jours devant eux avant qu’une véritable réglementation protégeant la santé de nos concitoyens voit le jour.

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Viktor Oliva :  » Le Buveur d’Absinthe « 

11 janvier 1908 : Plongée dans la France traditionaliste

 PaulBourget.jpg Paul Bourget

Emile Zola au Panthéon. C’est l’idée du ministre pour honorer cet ardent défenseur de Dreyfus. Afin que le projet aboutisse, il serait bon d’éviter une levée de boucliers trop forte du monde des arts et des lettres (Zola avait beaucoup d’ennemis). Je suis donc chargé de rencontrer différentes figures du Tout Paris intellectuel pour convaincre les uns et les autres de ne pas tremper, le cas échéant, leurs plumes dans le vitriol.

Aujourd’hui, échanges avec notre célèbre Paul Bourget, dans un café, non loin de la Chambre.

Avec ce jeune académicien, je plonge dans une France où le temps s’est arrêté. Il reprend à son compte l’affirmation de Maurras  » on démontre la nécessité de la Monarchie comme un théorème » . Dans ce monde d’Ancien Régime dont il rêve, la -haute- bourgeoisie serait la classe dominante. Une bourgeoisie lettrée, distinguée, jouerait le rôle d’élite écartant tout pouvoir des masses populaires.

Paul Bourget réagit à cette affirmation désabusée de E. Renan :  » La France se meurt, jeune homme, ne troublez pas son agonie » . Il pense que l’on peut inverser le cours des événements. Non en changeant de régime – la France n’est pas prête – mais en agissant sur les mentalités. Et pour cela, Paul Bourget est à l’origine d’une production abondante de livres à succès.

Dans cette oeuvre plutôt bien écrite, il appelle à une « énergie nationale » pour favoriser le retour au catholicisme, l’adhésion au royalisme, à la famille traditionnelle. L’ordre social reste à préserver absolument et il convient d’éviter les mouvements d’ascension sociale trop rapides. L’individualisme démocratique doit s’effacer au profit de la moralité et du sens du devoir.

Paul Bourget s’exprime devant moi avec tact, retenue. Il évite soigneusement toute critique de mon Patron. Je ne partage guère ses idées mais cette exquise politesse endort mon esprit de contradiction, me laissant silencieux, hochant la tête. Et puis, c’est ce qui est attendu de moi.

En fin d’entretien, j’explique les raisons du transfert des cendres de Zola au Panthéon. Paul Bourget m’écoute avec attention, m’indique qu’il n’est pas convaincu par mes arguments mais me promet, par respect pour  ce « pauvre Emile Zola », de ne pas s’exprimer publiquement sur cette future cérémonie.

Objectif atteint.

Émile Zola Nadar.jpg E. Zola

6 janvier 1908 : Colette , belle, rebelle et talentueuse

 Colette Willy

Le cabinet et les proches collaborateurs du ministre se partagent en deux courants. Le premier est partisan d’une grande fermeté face à l’évolution des moeurs et soutient toutes les initiatives d’interdiction des spectacles et des oeuvres ouvertement érotiques.

La seconde tendance, devenu récemment majoritaire, considère qu’il ne sert à rien de s’opposer à des évolutions sociales profondes -qui peuvent conduire à des oeuvres de qualité-  et qu’il convient seulement d’éviter les atteintes graves à l’ordre public.

Le ministre a puissamment agi pour que cette seconde option l’emporte.

Il fréquente lui-même les salons littéraires qui accueillent une population ne se faisant pas toujours remarquer pour son côté prude.

 Madame Arman de Caillavet

Ainsi, dans le salon de Madame Arman de Caillavet, si l’on croise bien le Président du Conseil ou Anatole France, il faut aussi s’accoutumer à la présence de Colette Willy.

Cette dernière traîne derrière elle un puissant parfum de scandale depuis les représentations en 1907 de « Rêve d’Egypte », finalement interdites par le Préfet de police ou celle de « La Chair », prévue cette année, où la rumeur persistante affirme qu’elle révélera un sein laiteux.

Le ministre s’est mêlé une fois à nos discussions et nous a expliqué l’une des raisons pour lesquelles il souhaitait une position libérale du ministère.

G. Clemenceau :  » Regarder cette Colette Willy. Le Tout Paris ne retient que ses représentations en compagnie de Mathilde de Morny, fille du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III . Chacun attend de ces pièces des scènes osées, des poses lascives, des démarches sensuelles et scandaleuses.

Mais la Colette, il faut la connaître un peu mieux ! Oui, elle est belle et ses formes peuvent faire rêver mais surtout, elle a un vrai talent. Le livre à succès, « Claudine à l’Ecole » , ce n’est pas son mari Willy qui l’a écrit. Celui-ci ne sait que faire travailler des « nègres » en leur demandant d’ajouter des calembours ou des paragraphes coquins dans les oeuvres publiées sous son nom. Non, ce style original, cette fraîcheur littéraire, c’est elle et elle seule !

Et que l’on arrête de m’embêter avec la liaison entre Liane de Pougy et l’écrivain américaine Natalie Clifford Barney. Si ces deux femmes ont envie de s’aimer, pourquoi les en empêcher ?

Les femmes n’ont pas le droit de vote parce que nous, les radicaux, nous craignons pour l’instant qu’elles élisent les conservateurs et les ultra-cléricaux.

Grâce à cette Colette et ces autres parisiennes, le sexe féminin montre qu’il a du talent, qu’il sait prendre son indépendance, qu’il aime la vie quitte à choquer un peu. Bref, encore quelques années et une majorité de femmes sera peut-être plus libérale que nous les hommes. Au nom de quoi s’opposer à cette évolution ? Si l’on ne raisonne que d’un point de vue politique, elle est conforme à une bonne part de nos idées.

Dans la salon de Madame de Caillavet, je peux vous dire que les femmes se montrent comme souvent plus drôles, plus spirituelles que bien des hommes ! »

A la suite de cette conversation, nous avons donné des consignes officieuses aux préfets français d’être ouverts et souples par rapport aux oeuvres provocatrices qu’ils seraient tentés d’interdire.

Ce soir, je lis le cycle des Claudine et j’espère rencontrer moi aussi, un jour, cette fameuse Colette Willy.

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