10 juin 1908 : Il ne fait pas bon être bonne

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Eva Gonzales :  » Le Petit Lever « 

Même les magistrats commencent à s’en émouvoir. La condition des domestiques, en France, demeure une anomalie dans notre pays républicain. Ils sont un million environ. Dépendants du bon vouloir du maître ou de la maîtresse, dans l’attente du coup de sonnette qui les soumet, 16 heures par jour, aux caprices d’un autre.

Quelques jugements, isolés, commencent à donner raison à ces pauvres gens.

Il est maintenant moins admis qu’une femme de chambre subisse les assauts d’un des hommes de la famille et, enceinte, soit obligée d’abandonner sa place, sans aucun recours ni compensation. Les pratiques de certaines maîtresses hystériques qui battent leurs gens ou ne les nourrissent pas à leur faim, commencent aussi à intriguer la justice.

 » Le Journal d’une Femme de Chambre » d’Octave Mirbeau -livre à succès – est passé par là.

L’auteur montre, en publiant un document qu’il prétend authentique, la triste réalité de la vie d’une jeune domestique, employée tour à tour dans plusieurs maisons « respectables ». D’une plume acérée, il égratigne ce monde aristocrate ou bourgeois aux moeurs vils. Tel maître de maison fétichiste des bottines qu’il fait chausser à sa femme de chambre ; telle grande dame ordonnant à la malheureuse de coucher avec son fils ; telle autre à la beauté sur le déclin qui s’offre des gigolos … 

Le livre finit par provoquer la nausée : écoeurement de voir ce monde de faux-semblants, cette hypocrisie sociale qui cache une sphère privée sans morale, écrasant les faibles. Le style est pourtant vif, alerte et ne manque pas d’humour.

eva-gonzales-la-toilette.1213044252.jpg E. Gonzales: « La Toilette »

Notre héroïne Célestine, bien qu’attachante, est loin de réunir toutes les vertus. Elle aime aussi le vice et les plaisirs, se délecte des fruits défendus qui passent à sa portée et finit par se mettre en ménage avec un homme peu recommandable mais malin. Ils ouvrent un café à Cherbourg. Les dernières pages du roman nous décrivent Célestine devenue… patronne et houspillant son personnel. La boucle est bouclée.

Quelques familles aux idées généreuses et avancées, commencent à fixer des règles spontanées de bonne conduite avec « leurs gens ». Cela reste cependant trop rare. Elles sont nombreuses ces pauvres paysannes qui partent, pour trouver à se nourrir, loin de leurs parents. Ignorantes aussi bien du français correct que des chausse-trappes de la ville, elles rejoignent des « maisons » qui vont les transformer en esclaves des temps modernes.

Il n’est pas encore né le Spartacus qui rendra sa liberté à ce million d’hommes et femmes, domestiques sans droits, ignorés des syndicats d’ouvriers et méprisés des bourgeois. Pauvres servant les riches, on va jusqu’à les débaptiser pour mieux les  soumettre à ceux qui ont un nom.

Le livre de Mirbeau leur donne enfin un peu d’orgueil. Le journal de Célestine nous fait partager le point de vue de ceux qui, d’habitude, se taisent.

Un peu honteux, j’ai donné sa journée à ma bonne… et, surtout, j’ai rangé soigneusement ce livre hors de sa portée. Je vais augmenter ses gages et je voudrais qu’elle croie que c’est spontané.

7 juin 1908 : On n’arrête pas les Pieds Nickelés

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La revue « L’Epatant » du 4 juin 1908 : naissance des Pieds Nickelés de Louis Forton

Les policiers de Paris ne sont pas contents. Leur hiérarchie se plaint de la sortie dans la revue « L’Epatant » du 4 juin 1908, d’une nouvelle histoire « à suivre », en bande dessinée, « Les Pieds Nickelés », de Louis Forton. Cette série d’aventures fait l’apologie de trois mauvais garçons, escrocs et fainéants -Croquignol, Filochard et Ribouldingue – qui passent leur temps à « se la couler douce » , en cambriolant, après avoir écumé les bistrots de la capitale.

La loi sur la presse du 29 juillet 1881 interdit aux pouvoirs publics toute censure préalable. C’est la raison pour laquelle, pour répondre à la grogne des gardiens de la paix sur ce nouveau journal pour la jeunesse, j’ai dû me contenter de les recevoir en délégation.

J’ai écouté, patiemment, leurs doléances : 

« Monsieur le conseiller, nous autres policiers, on ne veut pas être des gars ridicules dans les journaux que lisent nos enfants  » ai-je retenu d’un entretien un peu laborieux avec des fonctionnaires qui manquaient singulièrement d’humour.

A la suite de cette rencontre, j’ai convoqué l’auteur, Louis Forton, pour l’inciter à plus de modération. Après un quart d’heure d’argumentation, le jeune trentenaire m’a promis (je ne pouvais rien lui imposer) de faire en sorte que la police ait toujours le dessus sur la bande de filous qu’il venait de créer. Il m’a indiqué qu’il pouvait dessiner des histoires très drôles si ses héros étaient toujours perdants, maladroits et finalement grotesques.

Je lui ai alors demandé – sans conviction – s’il ne pouvait pas, aussi, leur éviter les débits de boisson et si le langage utilisé par les Pieds Nickelés pouvait être plus châtié.

Louis Forton m’a alors regardé incrédule, puis m’a demandé, malicieusement : « Vous souhaitez, en quelque sorte, que mes trois héros se transforment… en petits bourgeois de ministère ? Et vous croyez que je vais faire beaucoup de ventes avec une bande de trois ronds de cuir qui auraient, tous, à peu près votre bobine ? « .

Cette répartie, pour reprendre deux expressions de la bande dessinée incriminée, m’a réduit « à quia « , m’a complètement « coupé le sifflet ».

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5 juin 1908 : Zola au Panthéon et les préfets au purgatoire

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4 juin 1908, les cendres d’Emile Zola sont transférées aux Panthéon lors d’une journée ponctuée par des troubles organisés par des groupes nationalistes. Alfred Dreyfus est blessé par deux coups de feu tiré par un certain Gregori.

Les deux préfets sont debout, côte à côte, gênés. A droite, le prestigieux préfet de police Lépine qui n’en mène pas large ; à gauche, le préfet de Seine-et-Oise Autrand, blanc comme un linge ; en face, furieux, G. Clemenceau.

D’habitude, les « remontées de bretelle » de préfet(s) sont faites par le directeur de cabinet Winter mais les événements récents exaspèrent tellement le Président du Conseil, qu’il a décidé de se charger lui-même de cette besogne. On sent qu’il a besoin de déverser beaucoup de fureur accumulée. Les préfets ont compris qu’ils doivent attendre la fin de l’orage et ne disent mots, les yeux souvent rivés vers le sol.

Clemenceau :  » Décidément, tous les deux, vous les accumulez. Ces trois jours derniers, les gendarmes perdent leur sang froid à Draveil et Vigneux, pan, pan, deux morts ! Aujourd’hui, je pensais que le transfert des cendres d’Emile Zola au Panthéon allait bien se passer. Pour vous faciliter la tâche, Lépine, j’avais donné mon aval pour que la cérémonie ait lieu à huis clos. Il ne vous était donc pas difficile d’éloigner les trublions nationalistes. Ils ne pouvaient se cacher dans la foule… puisqu’il n’y avait pas de foule !

Eh bien non ! Toute la journée a été perturbée par les manifestations de groupes incontrôlés hurlant leur haine de la République. Et puis, ensuite, nous avons atteint le sommet de l’indignité. Alfred Dreyfus, déjà victime d’une armée, d’une justice et d’un gouvernement de l’époque aveugles, ne peut même pas faire confiance à la police pour le protéger. On lui tire dessus ! Que faisait le syndic de la presse militaire Gregori à côté de lui ? Comment ce dernier a-t-il pu armer son revolver, tirer plusieurs coups de feu froidement sur l’officier sans qu’aucun de vos policiers ne réagisse à temps ?

– Monsieur le Président, il semble que Dreyfus ne soit que légèrement touché au bras. Ses jours ne sont nullement en danger.

– Lépine, taisez-vous ! La République devait le plus grand respect à Emile Zola. Vos fonctionnaires n’ont pas été à la hauteur. Pas assez nombreux, mal dirigés. Tout cela est lamentable.

Et vous, Autrand, j’apprends que votre adjoint sous-préfet s’est fait arracher son écharpe tricolore après les obsèques des ouvriers tombés sous les balles des forces de l’ordre ? J’apprends que les grévistes envahissent des entreprises de la sous-préfecture de Corbeil ?

– Ils sont accompagnés par des anarchistes venus de Paris, monsieur le Président.

– Ecoutez, Autrand, si vous comptez sur votre collègue Lépine pour bloquer les anarchistes chez lui… Il n’est déjà pas capable d’assurer un minimum de calme lors des cérémonies qui se déroulent dans la Capitale ! Comment voulez-vous qu’il vienne vous prêter main forte ?

L’an dernier, j’ai déjà eu à traiter les manifestations organisées par les vignerons du Languedoc ; donc, j’ai déjà donné messieurs. A vous de tenir convenablement la région parisienne. S’il vous faut des renforts de troupe, demandez-les !  »

Les deux préfets sont congédiés du bureau sans ménagement. On sent que lorqu’ils franchissent la porte du ministère (je les accompagne jusqu’à la sortie pour essayer de leur apporter un peu de réconfort), ils respirent à nouveau. M. Lépine reprend des couleurs, plaisante presque. M. Autrand, moins familier du Patron, paraît plus ébranlé.

Je les rassure en leur disant que G. Clemenceau avait besoin de se défouler pendant cette période très tendue. Je leur conseille de faire  » le gros dos » jusqu’au débat à la Chambre -prévu le 11 juin – sur les incidents de Draveil et Vigneux. Je conseille au préfet Autrand de donner le plus d’éléments possibles pour que le gouvernement puisse se défendre face aux parlementaires. Je conviens à ce sujet d’un rendez-vous avec lui dans les prochains jours. Pour qu’il ne soit pas obligé de revenir au ministère (cela l’angoisse), je propose de le rejoindre dans les locaux de sa préfecture à Versailles.

Il ne fait pas bon être préfet lorsque la République se sent fragilisée !

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