1er janvier 1910 : Des vœux bien bourgeois !

Tout est prêt : les cartes de visite, l’organisation des déplacements, les jours où nous recevrons. C’est organisé, planifié, presque minuté.

Nouvelle année signifie, pour nous bourgeois parisiens (et fiers de l’être), le début d’un marathon exténuant.

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Très bonne année 1910 aux chères lectrices et chers lecteurs de ce journal !

Nous avons vu les grands-parents avant le jour de l’an ; l’usage veut que nous rendions maintenant visite aux pères, mères, frères, sœurs, oncles et tantes. Cela doit se faire entre aujourd’hui ou demain au plus tard. Puis, nous avons une semaine pour rencontrer les cousins et enfin jusqu’à la fin du mois pour faire le tour de nos amis !

Vu que l’ensemble de nos proches est dispersé dans tout Paris et qu’il n’est physiquement pas possible de voir tout le monde, nous allons faire usage des cartes de visite. Postées (moins cher) ou déposées par notre bonne et le domestique de mes parents (plus chic), le petit carton dispense de certains rendez-vous obligés, écourte des journées qui seraient entièrement consacrées à ce rituel à rallonge des « vœux de début d’année ».

Nos enfants ont des étrennes qui les attendent chez les uns ou les autres (c’est parfois leur seul motivation pour nous accompagner dans les visites de certains cousins et oncles aussi éloignés qu’acariâtres), nous devons de notre côté penser -au moins – à notre bonne, notre concierge, notre facteur, notre couturière, notre épicier, le maître d’école, le curé, les voisins d’en face, le balayeur…

Et pour me détendre de ces obligations privées, il me restera à rédiger les discours du Président du Conseil pour les vœux aux différents corps constitués tout en vérifiant que les cérémonies sont bien préparées.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai hâte d’être à février.

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Bonjour chers lecteurs. Quelques bonnes nouvelles :

Comme vous le savez, « Il y a un siècle », est devenu aussi un livre.

« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans. Je suis très heureux de vous annoncer que celui-ci rencontre son petit succès puisqu’il est déjà en réimpression. Merci à tous !

Quant au blog, il atteint bientôt les 900 000 visites, ce qui est une bonne moyenne compte-tenu des « nouvelles » absolument « pas fraîches » que je diffuse.

Bref, la Belle Epoque plaît. Le rythme du « jour le jour » qui me demande, vous vous en doutez, un travail considérable de documentation et d’écriture (le matin dès cinq heures avant le levé des enfants et le soir tard après le travail), correspond à votre attente.

Merci pour votre fidélité, vos commentaires souvent amusants (je les adore), vos courriels (toujours sympatiques)…

Nous allons passer une très bonne année 1910 ensemble, avec uniquement des articles inédits (Olivier le Tigre a une vie tellement trépidante que chaque année remplit un livre et un blog).

Bonne année à tous !

L’auteur

    

31 décembre 1909 : Les incroyables trafics de notre bonne

« De la viande dure, du poisson qui sent fort, un pain pas cuit, une salade flétrie ! » J’ai fini par me fâcher contre la bonne. Au fur et à mesure des repas, une impression de dégradation générale, d’aliments moins bons, moins frais. Du goût qui s’en va et des mauvaises odeurs en plus.

Je pose des questions à Jeanne, auvergnate comme moi et qui semblait toute contente, il y a deux ans, d’avoir trouvé une place « chez un bon moussieur fonctionnaire au ministère. »

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Notre bonne, Jeanne, est toute contente d’avoir trouvé une « bonne place ». (toile de C.J. Bail)

« La qualité des repas se dégrade, Jeanne. Rien n’est bon. Vous n’allez plus chez Boulay, le boucher ? Vous avez laissé tomber Lepron, le poissonnier ? Et pour les légumes, le marché de la rue d’Aligre ne vous suffit pas ? Je veux comprendre… »

La pauvre femme n’en mène pas large, ses yeux restent obstinément rivés au sol.

« Moussieur, cheu crois que chè fait des bêtises. »

C’est alors que la bonne m’explique quelque chose à peine croyable.

Elle pratique la rétrocession dite « d’un sou du franc ». Autrement dit, les commerçants du quartier la paient pour qu’elle leur reste fidèle et lui donnent qui un sou, qui deux ou trois, suivant les quantités achetées.

Je ne comprends toujours pas tout. Donner de la menue monnaie aux domestiques demeure une pratique courante dans le commerce : cela ne conduit pas forcément à ce que la viande se transforme en semelle.

Jeanne est invitée à compléter sa confession, ce qu’elle fait avec franchise : « En fait, chai voulu trop d’argent trop vite. Les marchands qui m’ont donné beaucoup de chous se sont chans doute vengés sur la qualité. »

Dans ma tête, d’un coup, tout s’éclaire : « Vous ne vous êtes pas arrêtée aux aliments, ma Jeanne, ai-je l’impression. Je cherche depuis trois jours mon ancien chapeau melon mais aussi ma quatrième paire de souliers noirs. Tout semble avoir disparu. Vous avez tout vendu au chiffonnier ? »

Jeanne fond cette fois-ci en larmes. En fait, elle avoue tout : en plus de son habile organisation « un sou du franc » avec les boutiques du coin, elle a aussi monté un vaste trafic avec Marcel Ibay, biffin (chiffonnier qui a la monopole d’un quartier) de son état, ancien forçat, chansonnier à ses heures et grand buveur de gnôle devant l’Éternel. Quelques vieilles robes de Nathalie, deux manteaux des enfants, des chaussettes trouées, des souliers usés. Tout est parti dans le génial bric-à-brac de notre Ibay ravi d’avoir rempli sa hotte de « belles » choses. Son « tricage » (tri de sa collecte) en a été facilité. Quant au butin amassé par Jeanne, il représente au moins six mois de gages !

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Marcel Ibay, le chiffonnier et biffin du quartier, avant son « tricage »…

J’interroge le lendemain le sergent de ville qui me confie dans un grand éclat de rire, le moustache toute frémissante : « Votre bonne a de drôles de talents. Un aplomb incroyable, des qualités de négociatrice hors pair. Elle a mis en « coupe réglée » tous les commerçants du quartier, qui doivent s’acquitter des quatre à cinq sous pour conserver ses visites et leur réputation. Et depuis votre réprimande d’hier, non seulement elle garde les sommes déjà versées mais elle a aussi exigé une meilleure qualité des produits et… une petite « indemnisation » -ce sont ses mots- qui lui permettra, m’a-t-elle dit, de vous offrir un nouveau couvre-chef ! »

A suivre…

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Le génial bric-à-brac du chiffonnier Marcel Ibay…

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Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, « Il y a un siècle », est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies :

« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans    

23 décembre 1909 : Deux morts violentes le même jour

La veille femme essaie de se débattre. La canne à pomme plombée s’abat à nouveau sur sa tête avec une violence inouïe. Mme Gonin, épouse d’un industriel de Rouen, s’effondre, ensanglantée, dans le compartiment de 1ère classe, vide ce jour-là. Le bandit à la carrure athlétique l’empoigne, lui fait les poches, vide son sac à main et traîne son corps inerte jusqu’à la porte du wagon qu’il ouvre. Un dernier effort conduit à précipiter la veuve Gonin dans le vide.

Le cadavre horriblement mutilé par le passage de plusieurs trains, sera retrouvé le lendemain matin sur la voie, non loin de Corbeil.

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Le cadavre sera retrouvé au petit matin, sur la voie, horriblement mutilé…

Au même moment, presque à la même heure, dans un grand appartement presque vide du quartier de Viborg, à Saint-Pétersbourg, une explosion arrache la tête d’un homme d’une cinquantaine d’années. Celui-ci sera identifié, après une autopsie minutieuse, comme étant le colonel Karpov, chef de la police secrète locale. L’officier de haut rang recevait un agent provocateur à son domicile et avait visiblement manié avec lui, sans précautions suffisantes, un explosif de forte puissance. Manifestement, la police du tsar utilise voire fabrique elle-même des bombes. De là à imaginer qu’elle les pose et fait endosser ensuite les attentats aux « terroristes révolutionnaires », il n’y a qu’un pas que la presse française de ce matin franchit avec allégresse.

Deux morts violentes le même jour. L’une dans notre vieux pays, l’autre très loin, là-bas, dans les brumes et le froid russe.

Rien à voir me dites-vous ?

En effet, d’un côté, une affaire crapuleuse, l’appât du gain qui conduit un voleur à un lâche assassinat dans un train. De l’autre, des services secrets travaillant dans un univers aux frontières brouillées et préparant des manœuvres obscures pour discréditer les mouvements d’opposition au tsar.

Les deux affaires font pourtant le même jour la une de la grande presse, reflet fidèle de notre époque.

L’opposition entre classes sociales qui met dans un même wagon une veuve très riche et un assassin potentiel qui va commettre l’irréparable, marque bien un monde où l’immense majorité des Français vit de peu et a besoin de s’imaginer que la richesse ne mène pas forcément au bonheur et peut même conduire à une mort dans des conditions horribles.

 Les ouvriers attablés au bistrot de la grand-rue plaignent sans doute Madame Gonin mais commentent surtout à l’infini les conditions dans lesquelles le corps a été retrouvé, les traces de sang et les signes laissés par la courte lutte pendant laquelle la proie tentait d’échapper à son bourreau. L’appartenance de la victime à une classe « à part », possédant une fortune considérable et inaccessible au commun des mortels, évite à chacun une identification trop forte. Une distance se créé entre la victime et l’opinion. Cela facilite les commentaires sur le crime, sans complexe particulier, sans gêne ni pudeur. La fascination pour l’horreur, le sang et la violence, se donne libre court. Cela fait du bien, autour d’un coup de rouge, après un dure journée à l’usine.

Le policier russe à la tête arrachée est, lui, forcément comparé, dans nos esprits, à ses homologues français. D’un côté une police républicaine vertueuse, censée être transparente, travaillant à protéger les « braves gens » et dirigée par des patrons prestigieux comme le préfet Lépine ou le commissaire Bertillon. De l’autre, une police tsariste trouble, vivant cachée dont les dirigeants mènent des combats sans gloire contre des opposants à un régime qui n’inspire guère de sympathie.

Résumons. Le Français du café du coin se rassure : il n’est pas riche et ne risque pas sa vie « bêtement » dans des compartiments de première classe qu’il ne fréquentera jamais. Il vit aussi – et pour son plus grand bonheur – dans une République honnête, administrée avec sagesse par des fonctionnaires respectables, très éloignés de ce que produit l’administration des empires de l’Est.

Conclusion : la France est un beau pays où il fait bon d’être « dans le peuple ».

Vous ne croyez pas ?

Lisez donc la presse !

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