16 février 1910 : Scandale chez les macchabées

« En fait, on ne sait pas bien qui est inhumé et enterré ! » La voix du directeur d’hôpital devient blanche, son angoisse ne fait que monter. Je tente de le calmer en lui faisant répéter lentement les faits. Au départ, un garçon d’amphithéâtre indélicat se fait remarquer pour son impertinence voire sa grossièreté. Les familles des personnes décédées s’en plaignent. On le soupçonne en outre de voler les dents en or des cadavres et certains l’ont vu boire l’alcool utilisé en chirurgie.

cortege.1266300193.jpg

Le cortège funéraire d’une personnalité dans le Paris des années 1910

« Mais là n’est pas le plus fâcheux, monsieur le conseiller. Ce garçon devait s’assurer que chaque famille reconnaissait son parent décédé et attacher ensuite une carte avec les noms et adresse au poignet du corps sans vie. » Il complète, très mal à l’aise : «  Nous venons de découvrir qu’il ne reportait ensuite jamais ces informations sur les suaires eux-mêmes. Ce qui conduisait les employés des pompes funèbres à ne pas être bien sûrs qu’ils emmenaient le bon corps. En quand le garçon était ivre, les croque-morts se servaient presque au hasard !»

Je regarde le haut fonctionnaire se rider profondément, se tordre de honte et je fais moi-même une grimace, en signe d’écoute et d’empathie. Même si de nombreux décès ont lieu à domicile, les grands malades opérés ou les accidentés meurent de plus en plus à l’hôpital. La confusion a donc dû toucher un nombre considérable de personnes.

Un long silence pendant que nous imaginons des dizaines d’enterrements de Parisiens se substituant les uns aux autres, dans un charivari que l’on ne peut qualifier de joyeux.

Je sens poindre le scandale de la République : des milliers de familles aussi éplorées que choquées demandant des vérifications immédiates, des exhumations ; des centaines de plaintes déposées contre l’Administration, une campagne de presse acharnée réclamant des têtes haut placées.

Je me vois recevoir toutes les grandes lignées de la capitale pour expliquer l’inavouable : oui, monsieur, madame, la tombe sur laquelle vous allez vous recueillir n’abrite pas votre vieille mamie. Où est-elle ? Nous cherchons, madame, monsieur, nous cherchons…

Scènes glauques: le riche baron « machin » a laissé sa place au sieur « truc » petit épicier. Les riches élégantes en manteau venaient donc se recueillir sur la tombe d’un homme du peuple anonyme ! Brassage de classes sociales dans l’au-delà, distribution des corps par la seule main de Dieu : le message de l’Evangile sur la vacuité des gloires terrestres prend toute son importance. Le garçon d’amphithéâtre indélicat s’est transformé en démiurge rebattant les cartes de la vie et de la mort.

Le directeur d’hôpital ne me laisse pas longtemps dans mes réflexions philosophiques. De sa voix aigrelette, il me pose la question que je redoute : « Monsieur le conseiller, que fait-on ? »

Je m’approche de lui, profitant de ma taille plus imposante que la sienne, je lui saisis l’épaule de façon protectrice. Je le fais pivoter et l’emmène dans un coin sombre de la pièce en lui parlant d’une voix basse mais ferme : « Votre petite affaire, vous en avez parlé à quelqu’un ? » Le directeur me répond les yeux baissés comme un enfant qui doit se faire pardonner d’avoir trempé son doigt dans un pot de confiture : « Non, monsieur le conseiller. Je vous l’assure. »

Je tranche alors définitivement : « Eh bien, cher ami, vous allez continuer à vous taire. Vous remplacez votre garçon d’amphithéâtre, vous vous assurez que les noms sont maintenant bien reportés sur les suaires et nous en restons là. La République n’a pas besoin d’un scandale de plus ! »

Le pauvre fonctionnaire, plus humble que jamais et qui pensait perdre sa place séance tenante, se confond en excuses, bredouille des mots de remerciement saccadés peu compréhensibles. Il finit par me promettre avec un humour bien involontaire « d’être muet… comme une tombe. »

________________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !).

Dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″

http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

5 février 1910 : Le charlatan, l’assassin et le journaliste

Marcel Magnin a le foie malade. Le teint jaune, des douleurs abdominales atroces, des fièvres qui n’en finissent plus. Son médecin lui fait part de son pessimisme et surtout de son impuissance à le soigner. Sa femme aimante, folle à l’idée de perdre son mari, se retourne alors vers un homme dont on lui a dit beaucoup de bien, un certain docteur Kraus. Elle le fait venir au chevet du pauvre Marcel en le priant, presque à genoux, de « faire quelque chose ».

Kraus annonce les tarifs : 500 francs tout de suite, 500 francs à la guérison. Pour les Magnin, il s’agit une somme énorme mais ces derniers acceptent. Kraus prépare, chez lui, un breuvage complexe qu’il fait avaler à Marcel. Une heure après, le malade décède.

honoraires.1265349363.jpg

Une caricature, dessinée par des internes des hôpitaux, dans les années 1900, sur la lourdeur des honoraires médicaux

Au même moment, à quarante kilomètres de là, à Pontoise, un ex-veilleur de nuit licencié sort son revolver et tire sur celui que l’on a recruté pour lui succéder. L’infortuné, touché au ventre, se défend avec un fusil et arrive à atteindre son agresseur qui s’enfuit à toutes jambes. Le sang se répand partout dans la baraque de chantier devenue le lieu du drame.

Toujours au même moment, dans la banlieue Est, un amant fou tranche la gorge de sa maîtresse qui vient de lui annoncer, brutalement, qu’elle voulait le quitter. Le meurtre a lieu chez une modiste où la malheureuse était employée et ce sont ses collègues qui recueillent les dernières paroles de la mourante.

Maurice Gratte, journaliste, se frotte les mains. Du sang, de l’amour qui finit mal, de la maladie que chacun peut craindre : il a aujourd’hui toute la matière pour faire une jolie « une » du Petit Parisien. Magnin et son foie méritent (le jeu de mot l’amuse) un « long traitement ». L’identification du lecteur au « héros » sera ainsi plus facile. Qui n’a jamais eu de douleur au ventre ? Qui n’est pas tenté de se tourner vers un charlatan pour sauver un proche, condamné par la maladie ?

Maurice Gratte ouvre son encrier et prépare ses feuilles blanches avec une gourmandise et une joie qui le poussent à siffloter. Ça y est. Il les tient « ses papiers ». Il se délecte de tenir en haleine des milliers de lecteurs, d’imaginer que telle ou telle mamie va verser une petite larme sur le sort de la pauvre modiste (ah, il faut la rendre attendrissante, celle-là !).

le-petit-parisien.1265348770.jpg

A midi, il déjeune avec Campion, son ami inspecteur de la Sûreté. Il saura si on a retrouvé le veilleur de nuit licencié devenu assassin. Si l’arrestation pouvait être mouvementée, ce serait parfait.
Il faut déjà penser aux articles du lendemain !

________________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !).

Dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″

http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

2 février 1910 : Le pain cache-t-il des microbes ?

 « Notre pain ne donne pas la tuberculose ! » Le président Mience, puissant patron du syndicat général de la boulangerie, tonne face aux représentants de sa profession, réunis à Paris pour un congrès extraordinaire.

Au fond de la salle, je prends des notes. S’il doit y avoir une grève dans ce secteur, le gouvernement veut le savoir à l’avance.

boulangerie-montmartre.1264967153.gif

Une boulangerie et ses employés à Montmartre, en 1910

Une sourde rumeur se répand dans la presse à deux sous, dans les cafés ou les cantines des usines : le pain abriterait fréquemment le microbe donnant la tuberculose. Les conditions d’hygiène souvent déplorables des sous-sols où chauffent les fournils, le pétrissage à bras d’ouvriers à demi-nus trempés de sueurs, laissent planer toutes les suspicions. Les rapports rendus par les médecins hygiénistes sont éloquents : ici, les latrines voisinent la pâte à pain ; là, on constate que les gindres (autre nom des pétrisseurs) perdent 300 à 400 grammes à chaque fournée. Atmosphère surchauffée affaiblissant des employés qui ne se lavent que rarement, eau souillée utilisée par les artisans « pour se rafraîchir », l’endroit où naît le bon pain de chez-nous, ne fait pas rêver.

Les chiffres les plus fantaisistes circulent. Un artisan sur vingt aurait la tuberculose et pourrait ainsi contaminer des quartiers entiers.

Les médecins publient ces derniers jours, sous la pression des pouvoirs publics, des démentis formels avec un argument puissant : la chaleur des fournils tue tous les microbes, tous, sans exception, quel que soit le manque d’hygiène entourant la fabrication de la pâte à pain.

Rien n’y fait, la rumeur enfle. Dans la boulange qui voit son chiffre d’affaire baisser, la colère gronde.

Le syndicaliste conclut le rassemblement par une citation biblique destinée à pourfendre ceux qui médisent de sa profession :  » Un pain de mensonge est doux à l’homme mais sa bouche sera ensuite pleine de gravier ! « 

boulangerie.1264967473.jpg

________________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !).

Dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″

http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑