11 novembre 1907: Gustave Moreau, rêve sensuel ou mystique?

 Gustave Moreau 001.jpg

Après avoir reposé l’ouvrage de Freud, en gardant à portée de main ceux de Bergson, un retour à la peinture… pour mieux rester dans le monde du rêve.

Gustave Moreau qui nous a quitté il y a quelques années, continue à marquer notre époque de son empreinte.

Il les influence tous; les peintres « Fauves » notamment, ne jurent que par lui.

Et pour cause. Cette toile  « L’Apparition. Salomé et la Tête de Saint Jean Baptiste » nous plonge dans les fantasmes, les songes, les peurs de notre temps.

Cette tête tranchée d’un Saint peut évoquer le recul sans précédent de la pratique religieuse et la perte d’influence de l’Eglise. Ou plutôt, suggérer les combats menés par certains, souvent puissants, contre toute spiritualité pour construire un homme sans Dieu.

Salomé, belle danseuse éveillant les sens des spectateurs, se pose en femme cruelle et dominatrice. Elle voulait la tête du Saint, le Pouvoir la lui offre sur un plateau d’argent.

Une victoire du mal sur le bien? Victoire de la chair sur l’esprit?

Pas sûr. En fait, la tête de Jean Baptiste vit toujours. Elle regarde, contemple, juge celle qui l’a condamné, comme un remord éternel. Tête nimbée, rayons d’une lumière surnaturelle qui aveugle et brûle la pêcheresse.

Alors, victoire des forces mystiques sur le mal?

Non, plutôt cohabitation endiablée de trois mondes: Celui du plaisir, de la sensualité, de la « Danse aux Sept Voiles »; celui du Pouvoir et de toutes ses dérives…et celui d’une attirance pour ce qui dépasse l’homme, un « au delà » irrationnel et purificateur.

C’est notre époque.

Le tout dans une vision de rêve sombre et beau, délicieusement maléfique. On ne contemple pas ce tableau, on s’y perd.

5 novembre 1907: « Dieu m’a donné mon argent »

 NYC Bowery Elevated Railroad.png

Déjeuner très intéressant avec un nouveau collègue qui a passé cinq ans aux Etats Unis comme attaché d’ambassade.

Il me rapporte beaucoup d’informations sur ce pays neuf et fascinant.

De l’autre côté de l’atlantique, l’argent semble roi. Ceux qui s’enrichissent sont considérés, ni plus ni moins, comme les gagnants de la sélection naturelle et donc les élus de Dieu!

Dans toutes les universités et grandes firmes américaines, on lit avec ferveur Herbert Spencer qui applique à la société et aux être humains, les enseignements de Darwin. Celui-ci explique que les plus forts, les plus doués, les plus travailleurs gagnent la compétition sociale et tirent ainsi la société vers le haut. Leur fortune récompense les efforts accomplis qui sont bénéfiques pour eux-mêmes et plus encore pour leur pays.

En parallèle, les valeurs protestantes, puritaines, glorifient le travail. La réussite, issue du labeur, est considérée comme un signe bienveillant de Dieu.

Le milliardaire John Rockefeller s’est ainsi exclamé « Dieu m’a donné mon argent ».

En retour, l’argent accumulé par les plus riches irrigue toute la société américaine.

Pour le meilleur avec les multiples actions de bienfaisance d’hommes comme Andrew Carnegie: Universités, oeuvres caritatives, financement de recherches… Les riches utilisent leur argent pour le bonheur de tous.

Andrew Carnegie Andrew Carnegie « Soyez roi dans vos rêves »

Pour le pire avec cette influence grandissante des groupes financiers sur la politique (certains parlementaires défendant les intérêts de tel ou tel secteur industriel) ou les journaux.

La mainmise de ces empires industriels – « US Steel », « Standard Oil » etc… – sur des pans entiers de l’économie, avec le rachat de toutes les sociétés plus faibles, conduit à la constitution de « trusts », groupes tout puissants fixant unilatéralement les conditions de travail des salariés… comme les prix pour les consommateurs qui n’ont d’autres choix que leurs produits.

Notre France reste-t-elle loin de tout cela? Un océan et de longs jours de bateau nous séparent. Pour autant, le capitalisme conduit aussi notre pays à des succès et à des excès qui nous rapprochent de cette Amérique où l’Etat ne pèse pas bien lourd.

Standard oil octopus loc color.jpg La pieuvre « Standard Oil »

2 novembre 1907: Notre armée est-elle prête?

manoeuvres_04.1193987334.jpg carte fantaisiesbergeret.free.fr      La cuisine… au régiment

Dîner hier soir avec ma hiérarchie et une groupe d’officiers supérieurs connus pour leur fidélité républicaine.

Ce que j’ai entendu lors de ce repas se révèle inquiétant.

La force d’une armée ne se compte pas seulement en nombre de canons ou en qualité des fusils. C’est aussi et surtout la qualité des hommes, le mental des troupes et l’adéquation entre ce que la Nation attend et ce que les militaires peuvent produire.

Sur l’ensemble de ces points, les officiers interrogés sont très critiques. L’armée de 1907 leur semble profondément divisée et démoralisée.

Depuis le « scandale des fiches » -le système qui avait été mis en place (ou couvert?) par l’ancien Chef d’Etat Major, le général André, pour s’assurer de la fidélité républicaine des officiers -, il n’y a pas de régiments où l’on ne soupçonne pas tel ou tel sous officier d’avoir été celui qui remplissait les fiches pour l’Etat major, en liaison avec les loges maçonniques locales.

Certes, l’armée était devenue dans les années 1880, 1890 un refuge pour de nombreuses familles très conservatrices -voire ouvertement anti-républicaines – de notre société. Il convenait dès lors de s’assurer que la progression hiérarchique des officiers ne lésait pas ses membres les plus attachés aux valeurs républicaines.

Pour autant, le système mis en place de suivi des officiers par « fiches » rédigées avec l’aide du Grand Orient, a laissé des traces terribles dans chaque régiment. Que contenait ses fiches? Qui les écrivait? Quels étaient les informateurs? Quelles sont les promotions qui restent justifiées et celles qui ne doivent qu’au favoritisme? Les rumeurs les plus folles courent dans les places militaires et chacun soupçonne son voisin des pires intentions. Cela se traduit par des actes symboliques comme le refus de saluer, des allusions publiques blessantes mais aussi des refus ponctuels d’obéir.

Outre ce climat délétère, les officiers présents à notre dîner regrettent le manque d’innovation, d’esprit d’initiative, des différents corps auxquels ils appartiennent. Pour le tir par exemple, on continue à préférer une position réglementaire rigoureuse au mépris de toute efficacité: Les gauchers doivent mettre leur fusil sur l’épaule droite!

La tenue vestimentaire, les défilés en ordre serré, font l’objet de toutes les attentions aux dépens d’un entraînement militaire réaliste par rapport à un conflit possible.

La cooptation qui continue à être la règle dans l’évolution des carrières ainsi que la vie naturelle de garnisons désoeuvrées par la longue période de paix que nous connaissons, favorise l’émergence de chefs épris de routine, soucieux de plaire en hauts lieux et très conformistes.

Pour couronner le tout, le dîner s’est conclus par l’exposé de la situation de nombreux officiers très catholiques qui ont dû participer à l’opération des inventaires des biens de l’Eglise, lorsque le recours à la force publique s’avérait nécessaire.

Ces officiers ont vécus, nous dit-on, ces inventaires comme un véritable déchirement. Leur volonté d’être loyaux par rapport aux ordres reçus était en totale contradiction avec leurs valeurs et leurs croyances personnelles. Pour eux, faire enfoncer la porte d’une église à coups de crosses, faire évacuer des fidèles agenouillés devant la porte et s’opposant physiquement à l’opération d’inventaire des biens des lieux de cultes, a été très éprouvante et nombreux sont ceux qui ont démissionné après avoir accompli leur devoir.

Je me félicite, en entendant cela, de la politique d’apaisement portée par G. Clémenceau dans une circulaire récente adressée aux Préfets. Notre ministre veille maintenant à ce que les opérations dures des années 1905 et 1906, ne se reproduisent plus et il souhaite que la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat s’applique dans un climat apaisé. Comme il l’avait dit à la Chambre: « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine ».

Pour conclure, notre armée m’inquiète et il faudra que le Gouvernement soit attentif au climat dans les régiments, au moral des officiers, à la reconnaissance de la Nation par rapport à ceux qui choisissent le métier des armes. Si nous ne faisons pas cela, nous pourrions être affaiblis dans un monde qui devient de plus en plus belliqueux.

manoeuvres_01.1193987865.jpg carte fantaisiesbergeret.free.fr 

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑