1er juin 1910 : Les salons discrets du Lapérouse

Elle se sait belle et adore les regards plongeants du député dans son décolleté. Dents blanches, parfum Coty, jolies boucles rousses qui retombent sur sa robe ivoire en mousseline et soie, des yeux gris verts qui invitent au rire et à l’abandon. Joséphine fréquente une fois de plus l’un des salons du Lapérouse, sur le quai des Grands-Augustins.

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Restaurant cossu, bonne cuisine bourgeoise mais fréquentations coquines. On y croise des grands patrons et des banquiers, des parlementaires et des diplomates, toujours joliment accompagnés par des belles de jour et des princesses de la nuit. Les serveurs ne pénètrent dans les salons particuliers qu’après avoir frappé et vérifié une dernière fois qu’ils n’arrivent pas à un moment délicat.

On prétend que les multiples rayures sur les boiseries viennent des vérifications par les cocottes de l’authenticité des diamants qu’on leur offre. D’aucuns affirment que chacune d’entre elles marque son passage d’une croix ou de tout autre signe, « en souvenir » de ses conquêtes au sein de l’élite de la République, du patronat et de la haute finance.

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On s’amuse et on batifole au Lapérouse. Le champagne irrigue ce petit paradis libertin où les soupirs ne signifient pas l’ennui et les cris ne révèlent nulle colère. Plaisirs de la table, amuse bouches et hors d’œuvre avant plats de résistance plus lestes. Poulet docteur ou viande saignante pour l’homme dans la force de l’âge contre gratin de langoustines et dessert sucré glacé pour la femme qu’il couve du regard.

Joséphine choisit ses rencontres : elle les veut riches et beaux, drôles et, surtout, juste ce qu’il faut de fragile pour avoir envie de les dorloter. Elle est suffisamment courtisée pour éviter les rougeauds à l’haleine forte ou les hauts fonctionnaires coincés. Elle préfère donc les héritiers aux parvenus, les aristos décadents aux anciens élèves méritants.

Joséphine a conscience que sa gloire ne durera pas. Sa beauté se fanera vite, alors elle profite de ces instants magiques, de ces bras galants qui se tendent vers elle, dans ce restaurant Lapérouse au service intentionné et au personnel si discret.

Vers minuit une heure, l’établissement ferme. Il est de bon ton de partir avant, sans être reconnu en sortant et de finir la soirée dans d’autres salons ou alcôves. Continuer ailleurs et longtemps cette nuit parisienne réputée dans le monde entier précisément parce qu’elle ne s’arrête jamais.

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31 mai 1910 : Roland Garros n’aime que les « Demoiselle »

Visite d’inspection ce jour à l’aérodrome d’Issy-les-Moulineaux. Oui ou non les aéroplanes sont-ils dangereux pour les riverains ? J’accompagne le général Michel Maunoury, gouverneur militaire de Paris et nous devons assister à des décollages et atterrissages du pilote réunionnais Roland Garros.

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Le pilote d’aéroplane Roland Garros

En 1908, le général Dalstein, prédécesseur de Maunoury, s’était fâché et avait interdit la pratique locale de ce nouveau sport aérien après l’accident de Orville Wright aux États-Unis et des plaintes des habitants d’Issy, terrorisés à l’idée qu’un appareil pouvait leur tomber sur la tête à tout moment.

Rapidement, il avait fallu lever cette interdiction, sauf à priver bêtement la capitale de toute compétition internationale d’aéronefs, cette discipline toute neuve attirant aussi bien la presse que les foules curieuses.

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Le général Maunoury est gouverneur militaire de Paris

Il est huit heures du matin, Roland Garros nous sert la main en nous accueillant avec un large sourire. A 21 ans, c’est un sportif accompli. Champion de bicyclette et de rugby, pianiste à ses heures, c’est aussi le représentant officiel des Automobiles Grégoire à Paris, dans une succursale prestigieuse non loin de l’Arc de Triomphe. Il gagne bien sa vie mais sait compter : « Il n’est pas question de mettre plus de 8 000 francs dans une machine ! » martèle-t-il. Il s’est donc acheté la Demoiselle, monoplan léger, plus fragile que les lourds Blériot (qui demeurent trois fois plus cher) mais très maniable et décollant sur moins de 100 mètres.

Roland Garros effectue les derniers réglages. Il a monté lui-même son appareil en respectant la licence vendue par Santos-Dumont. Du bambou, du tissu indéchirable, des sangles réglables, des manettes simples à utiliser : on ne s’installe pas « sur » cet appareil compact et léger mais en-dessous des ailes dans une nacelle souple.

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Roland Garros aux commandes de sa Demoiselle

Garros est prêt. Nous l’aidons à faire tourner son hélice. Le vent arrive de face mais avec une force modérée et stable, sans tourbillon. Le moteur chauffe normalement, d’un bruit régulier que le pilote écoute attentivement. Je suis prêt à retirer les cales dès que l’on me fait signe.

Puis c’est l’envol. Rapide et peu spectaculaire. La Demoiselle est tellement légère que son décollage paraît évident et naturel. Elle pointe son nez vers le ciel et s’élève déjà à vingt bons mètres.

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La Demoiselle

Le général Maunoury est aux anges : « Nous avons finalement raison d’autoriser les aéroplanes. Ils m’amusent comme un fou. Cette Demoiselle, pour voler moi aussi, je lui courrais bien après ! »

Les généraux sont décidément des grands gamins.

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27 mai 1910 : Les Parisiens sont plus grands que les autres

Les Parisiens sont-ils plus grands que les autres ? Arrivent sur mon bureau quelques statistiques du ministère de la Guerre. Les conscrits sont mesurés par l’armée à leur incorporation et il est ensuite possible de comparer les origines géographiques et la taille des populations.

Suivant les régiments venant principalement de la capitale, nous sommes à 1m 65 voire 1m 68. C’est une stature plutôt élevée comparée à ce que donne celle des régiments venant de Provence, du Massif central ou des Alpes qui plafonnent à 1 m 60 ou 61 en moyenne.

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Détail : les incorporés des beaux quartiers (VIIème ou VIIIème arrondissements ou les quartiers neufs du XVIème par exemple) paraissent encore plus grands et ajoutent un ou deux centimètres à cette stature moyenne. Plus on est riche, plus on est grand ?

Curieux d’observer l’évolution dans le temps, j’ai repris des chiffres beaucoup plus anciens et notamment certains remontant à la Révolution. Conclusion : les Parisiens ont toujours été grands et ont gardé cette taille élevée de 1m 65. Un ami professeur à la Sorbonne me fait remarquer que les mesures des années 1790, 1800 ne sont pas toujours fiables. Les appelés se déchaussaient-ils avant de passer sous la toise ? C’est vrai, si on garde ses souliers, ce n’est pas du jeu.

Pourquoi les Parisiens sont-ils donc plus grands ? Une meilleure alimentation ? Un accès aux soins des médecins plus facile au cours de l’enfance ? Des métiers en moyenne moins pénibles (port de charges lourdes) ? Leurs origines familiales se situant plus souvent en Normandie, dans le Nord ou en Picardie – où l’on constate aussi des tailles élevées – pourraient aussi expliquer cette situation.

Je sens que si la presse parisienne s’empare du phénomène et écrit : « les Parisiens sont plus grands que les autres Français » , cela va gonfler d’orgueil des habitants qui ont déjà, dans tout le pays, une solide réputation d’arrogance. Cela agacera inutilement nos amis des régions méridionales et provoquera leurs moqueries. Notre pays souffre de ces dissensions entre provinces et nous autres fonctionnaires, devons agir pour ne pas les provoquer.

Compte tenu du caractère non financier des informations que je manie, je décide donc, sans en parler à personne, de modifier les chiffres avant transmission au Petit Parisien. Avec ma plus belle plume, j’ajoute trois centimètres à la taille des Marseillais, deux aux Bretons, quatre aux Auvergnats…

Au bout de deux heures de ce travail de faussaire et très heureux de ma petite manipulation, je communique les données aux journalistes.

Le lendemain, je peux lire avec satisfaction le gros titre suivant qui répond à mon souci de cohésion républicaine : « Au moins, les Français sont tous égaux devant la toise. »

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