3 mai 1914 : Versailles, château de Pierre

«  Ce qu’il y a de plus beau à Paris, c’est Versailles !  » 

Non, mon ami Pierre de Nolhac, conservateur du château de Versailles, n’est pas chauvin ! Derrière ses lunettes légèrement bleutées, j’observe les yeux de Pierre : ils demeurent tout à fait sérieux et me détaillent attentivement. 
M._Pierre_de_Nolhac,_conservateur_du_Musée_de_Versailles
Pierre de Nolhac
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Je m’installe un peu plus confortablement dans le vieux fauteuil en cuir usé du bureau du conservateur, situé provisoirement dans l’aile du Midi, le temps que les travaux qu’il a commandé dans plusieurs galeries du domaine, avancent.
 » Il faut redonner aux différentes salles leur aspect d’avant la Révolution. Les rénovations inadaptées du temps de Louis-Philippe, c’est terminé.  » 
Je repense à l’aspect pitoyable qu’avaient le château et le parc avant l’arrivée de Pierre en 1887. Les dégradations des Prussiens en 1871, puis celles venant des parlementaires pendant huit longues années et enfin, un budget d’entretien et de rénovation rabougri avaient eu raison de la demeure des derniers rois de France. Il n’y avait presque plus de visiteurs et les historiens se détournaient du lieu.
Pierre a repris en main les affaires, avec acharnement et à propos. Le recours aux mécènes ( les magnas de la presse américaine, les Gordon Benett père et fils par exemple ) ou le démarchage permanent pour des subsides des ministères ( c’est comme cela que nous avons fait connaissance ) ont donné de nouveaux moyens – qui restent certes insuffisants – pour Versailles.
Le résultat est là : des galeries qui reprennent progressivement leur aspect original des règnes de Louis XIV ou Louis XV, un public beaucoup plus nombreux, des personnalités qui se pressent pour voir les nouveaux aménagements dont on parle dans le Tout Paris et dans les salons en vue des capitales européennes.
 
Pierre travaille avec passion, il écrit fébrilement au milieu des multiples documents qui jonchent sa table de travail. Ses biographies sur Louis XV et Madame de Pompadour ou celle sur Marie-Antoinette, ses essais sur le château lui-même. font autorité. Il a su exploiter au mieux ses  précieuses archives, trésors cachés de Versailles et négligés par tous, dans la poussière, jusque-là.
 
J’aime rendre visite à Pierre, passer par la gare Saint-Lazare à côté de chez nous  et prendre ces trains si pratiques et rapides du réseau de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest. Mon ami vient me chercher à mon arrivée Versailles Rive droite et nous passons un après-midi ensemble à parler d’Histoire, d’expositions et de musées.
Tel un guide mystérieux dans une caverne plus secrète que celle d’Ali Baba, Pierre me conduit souvent pour découvrir des pièces interdites aux visiteurs et un instant, en écoutant ses savantes explications chuchotées, je quitte par la pensée notre plutôt paisible année 1914 pour rejoindre l’époque des rois, des guerres et des révolutions, ces moments de bruit, de poudre et de fureur. 
Je ne reviens vraiment dans notre monde actuel que lorsque je prends place dans le wagon du retour, souvent un manuscrit de Pierre à la main, document qu’il me demande de relire attentivement et qui me fera rêver à nouveau dans mon appartement du 8ème.
Car le plus beau rêve de Paris, c’est Versailles…
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Versailles accueille l’élection présidentielle de 1913
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27 avril 1914 : un café à l’Elysée

Deux gendarmes m’ont apporté ce matin un nouveau billet me convoquant pour l’après-midi à l’Elysée. Le rendez-vous avec le président de la République était fixé à deux heures précises. 

Le moment venu, dans ce palais que je connais bien, pour y être allé souvent sous Armand Fallières, je franchis d’un pas décidé le bureau des officiers, celui du général, celui du sous chef de cabinet, puis celui du chef de cabinet ( ! ) accompagné d’un huissier, obséquieux comme il se doit.
Raymond Poincaré m’accueille dans son bureau situé juste à côté du Salon d’argent. Il arbore un grand sourire, ce qui relève, chez lui, d’un effort que je sais presque surhumain. 
Il me fait asseoir en face de lui, me propose un café que je refuse poliment.
 
Il entre tout de suite dans le vif du sujet :  » Alors, cher ami, vous vous êtes décidé ? Vous venez me rejoindre ? « 
Je commence une phrase en balbutiant :  » Avant de vous répondre, j’ai vu…  » 
Il m’interrompt, un peu agacé :  » Je sais, je sais, vous avez vu votre mentor Clemenceau… C’était couru d’avance ! 
Écoutez, il m’a appelé. Cela ne le gêne pas que vous veniez travailler à mes côtés. Vraiment pas, croyez-moi… je vais vous faire une confidence : celui qui devrait être indisposé d’embaucher un de ses anciens collaborateurs, c’est moi.  » Il me tend alors, avec un peu de brusquerie, la lettre qu’il a reçu du Tigre quand il a été élu à la magistrature suprême. Le courrier commence par :  » J’ai le plaisir de vous annoncer que je vous connais plus.  » Raide. Du Clemenceau pur sucre! Je ne peux m’empêcher de réprimer un léger sourire. Quand j’étais conseiller du Tigre, des missives comme celle-là, j’en avais arrêté des dizaines. Mon patron de l’époque avait le chic, si on n’y prenait pas garde, pour se fâcher avec une bonne moitié de la planète.
 
Détournant mon regard du papier plein de mots furieux, je poursuis, en plongeant mes yeux droits dans ceux du chef de l’Etat :  » Monsieur le président, je suis très honoré et j’accepte votre proposition. « 
 
Poincaré m’explique mon rôle. C’est très simple : assurer un lien étroit avec le président du Conseil, contrôler le chef d’état major général Joffre,  seconder le chef de l’Etat dans les affaires diplomatiques, avoir un œil sur les affaires intérieures, entretenir des contacts avec le personnel politique de gauche, les écrivains, les artistes et enfin lui rapporter ce qui se dit dans les salons et les diners en ville, sans parler d’éventuelles missions de confiance dans les capitales étrangères… 
 » Cela fait beaucoup !  » ne puis-je m’empêcher de commenter. 
Il rétorque :  » Vous verrez, ici, l’Elysée, c’est une prison, la maison des Morts. Sept ans d’ennui si je n’y prends garde. Je compte dès lors sur vous pour me réveiller, agiter les sujets, proposer, m’aider à redonner un peu de lustre à la fonction présidentielle. « 
Je continue un peu inquiet :  » Et donc Monsieur Clemenceau est tout à fait d’accord ?  » 
Il laisse passer un léger silence, pour qu’ensuite chacun de ses mots porte :
 » Mon accord avec le Tigre, vous concernant, demeure le suivant : vous aurez le droit de lui dire ce qui se passe ici et vous expliquerez à ce grand homme qui restera toujours votre guide, le sens de mon action. Vous lui montrerez que je ne lui veux aucun mal, que je n’ai ni haine ni rancune à son égard. Il vous appartiendra aussi de me dire ce qu’il pense. J’en ferai l’usage que je veux… évidemment. Et puis, le point le plus important, c’est que vous le rejoindrez s’il revient aux affaires.  » 
Il range la lettre d’insultes du Tigre dans un tiroir qu’il ferme à clef et ajoute, d’une voix devenue plus grave :  » Je ne sais pas ce que l’avenir réserve à la France. Nous vivons une époque si dangereuse, si complexe. J’ai besoin de toutes les bonnes volontés. Vous vous mettez au travail demain…  » 
Avec un peu d’humour, il conclut :  » Vous ne devriez pas refuser le café. Avec moi, vous allez en avoir besoin ! « 
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L’Elysée en 1914

24 avril 1914 : partir pour l’Elysée ?

Hésitations dans la journée, brusques réveils nocturnes pour y repenser… Longues discussions avec ma femme qui ne sait trop quoi me conseiller…. 

Voilà les faits : j’ai été reçu en début de semaine à l’Elysée par le président Raymond Poincaré. Il me propose de venir le rejoindre pour suivre le secteur diplomatique  ainsi que les armées.
Rien à dire : l’offre est belle et flatteuse. Nous serions dans deux de mes domaines de prédilection. Je pourrais reprendre mes chers voyages d’une part et d’autre part, je me ferais un malin plaisir d’apporter la contradiction à nos généraux galonnés de l’état-major. 
Alors, pourquoi hésiter ? 
Tout d’abord, Gaston Doumergue, actuel président du Conseil et ministre des affaires étrangères, souhaite me garder. Ensuite, depuis l’élection présidentielle, mon mentor Clemenceau s’est fâché avec Poincaré. Enfin, dans notre troisième République  – la fameuse constitution   » Grévy  » , les pouvoirs d’un Président de la République se révèlent limités au quotidien. 
Bref, j’ai peur de m’ennuyer ferme au Château et de ne pouvoir réellement peser sur les événements. 
 
 » D’un strict point de vue pratique, l’Elysée se trouve moins loin de notre domicile de la rue de Madrid que le Quai…  » 
Ma femme sait toujours trouver l’argument nouveau, celui qui peut faire un peu pencher une balance jusque-là très, trop équilibrée. En effet, elle souligne que je me suis remis à la marche (« attention, sinon, tu vas prendre du ventre » ) et que je laisse tomber les métros et autres omnibus.  
Elle poursuit :  » quant à Clemenceau, appelle-le. Il comprendra. Et tel que tu me le décris, il adorera avoir un  » espion  » dans la place, à  l’Elysée, auprès de l’un de ses grands rivaux Poincaré.  » 
Esprit pratique puis sens inné du rapport de force, doublé d’une intuition psychologique… Je reconnais bien là ma Nathalie. 
 
Je lui réponds :  » En fait, je vais surtout rappeler Poincaré. Sur l’aspect Clemenceau, il faut absolument que j’ai, lui aussi, son avis. Et après, je ferai aussi le point avec Gaston Doumergue. Ce dernier demeure vraiment sympathique, chaleureux. Son accent chantant du Gard et son humour, au quotidien, rendent nos longues journées de travail bien agréables. Et puis, il a besoin de moi sur tous les problèmes relevant du ministère de l’Interieur. Je ne peux pas le quitter comme cela. « 
 
Eh bien voilà, je continue à hésiter…
 
À suivre…

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En haut, Raymond Poincaré ; en bas, Gaston Doumergue. Auprès duquel dois-je travailler pour les prochaines années ?

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