1er août 1914 : Jaurès assassiné hier soir

Deux coups de feu à travers le rideau du restaurant. Jaurès est mort. J’étais en face de lui, hier soir, au café du Croissant, ma femme à mes côtés. Après une conversation sur la situation internationale, nous venions de lui montrer, à sa demande, une photographie de notre petit dernier. Au moment de voir ce document, le visage de Jaurès, si soucieux depuis tant de jours, s’est déridé. Il nous a regardé, Nathalie puis moi, avec un beau sourire.
Et puis nous avons vu ce bras armé d’un revolver, ces deux détonations à bout portant sur la tête du tribun.
Il s’est écroulé en sang sur son voisin de gauche pendant que deux convives sortaient en courant et tentaient de rattraper l’assassin, qui a finalement été stoppé par le policier qui était dehors en faction.
Une ambulance est venue mais le médecin n’a pu que constater le décès.
Je suis resté, éberlué, une partie de la nuit devant le restaurant, avec le préfet de police Célestin Hennion.
La foule a grossi au fil des heures devant les lieux du drame. On entendait, dans toutes les rues avoisinantes, les gens se passer, de proche en proche, le message : « Jaurès est mort, Jaurès est mort ! »
Notre pays a perdu un père cette nuit.
Nous avons l’impression que, maintenant, plus rien ne peut nous protéger de la guerre. Nous avons presque le sentiment d’être nus face au drame qui arrive…
Pour se rassurer, chacun se tourne maintenant vers l’armée : notre espoir, notre force.

Le café du Croissant
Le café du Croissant
Raoul Villain, l'assassin de Jean Jaurès
Raoul Villain, l’assassin de Jean Jaurès

31 juillet 1914 : ce soir, on dîne avec Jaurès…

Tout s’accélère et malheureusement pas en bien. De l’Elysée, nous suivons avec  effarement la succession des mauvaises nouvelles : mobilisation autrichienne, bombardement de Belgrade et début d’offensive terrestre à son encontre, probable mobilisation russe ( ces cachottiers de Saint-Pétersbourg n’ont toujours rien annoncé officiellement à notre ambassadeur Maurice Paléologue ), ultimatum du chancelier allemand Bethmann contre nous…

J’assiste à la rencontre au Quai avec Von Schoen, l’ambassadeur allemand, qui nous demande une stricte neutralité en cas de guerre entre la Russie et l’empire allemand. Là où nous nous étranglons, c’est quand il assortit son ultimatum de la remise des places fortes de Toul et de Verdun…  « en Kareuntie, s’il fou plaît » dit-il avec son accent teuton bien reconnaissable. Poincaré éructe : « c’est inacceptable ! Berlin se moque de nous ! »

Pendant ce temps, Joffre ne cesse de m’appeler pour obtenir le feu vert pour la mobilisation générale : « Si nous ne réagissons pas tout de suite, les Allemands seront plus prompts que nous et une partie du territoire national sera irrémédiablement envahi, sans combat. »

Nous mettons alors au point notre discours à la population que nous ne souhaitons pas affoler plus qu’elle n’est déjà : « Mobiliser, c’est la seule façon de préserver la paix mais en gardant notre honneur ! » Voilà ce que nous disons aux journalistes pour leur édition du lendemain matin.

Tous les cheminots ont été rappelés et les trains sont d’ores et déjà réquisitionnés pour le futur transport des troupes vers les frontières, comme le prévoit le plan XVII.

Pendant ce temps, le ministre des affaires étrangères britannique Grey s’évertue encore à proposer une conférence des puissances européennes pour régler les différents en cours. Personne ne croit plus vraiment à cette solution qui était pourtant crédible il y a deux jours.

Tout le monde se fait à l’idée de la guerre. Le moral de l’armée est bon, notre armée d’active, grâce à la loi des trois ans, dépasse les 750 000 hommes sous les drapeaux. Elle demeure donc prête à en découdre rapidement. Joffre nous rappelle que les grandes manœuvres de 1912 et 1913 se sont bien déroulées et incite donc à l’optimisme sur notre  capacité de résistance à l’invasion et nos chances de porter le conflit jusque sur les terres ennemies.

J’envoie un pneumatique à Jaurès pour lui proposer que l’on dîne ensemble ce soir. Je sais qu’il s’est emporté contre le sous-secrétaire d’état  Abel Ferry qui l’a reçu dans l’après-midi. Il accuse le gouvernement de n’avoir rien fait pour empêcher les Russes de répondre à la surenchère autrichienne, alors que Viviani lui avait laisse entendre le contraire avant hier. Autrement dit, nous ne savons pas « tenir » notre allié russe et nous mettons ainsi en danger la paix. Bref, par notre inaction, notre passivité coupable, nous trompons l’opinion publique sur notre désir réel d’éviter la guerre.

Jaurès me répond qu’il mange avec des proches quand il aura avancé pour son article vengeur du lendemain qu’il rédige dans les locaux même de l’Humanité. Il pense faire une pause vers 9 heures du soir et aller au Coq d’Or ou plus probablement au café du Croissant (aussi près et plus calme).

Je demande de ce pas à un cycliste de la préfecture de prévenir ma femme de nous rejoindre, en lui précisant d’emmener une photographie des enfants, pour la montrer au grand homme que nous admirons tant, elle et moi.

À suivre…

Palais de l'Elysee
Poincaré éructe dans le palais de l’Elysée :  » Berlin se moque de nous ! « 

 

 

 

 

30 juillet 1914 : ma femme a raison !

« Et tu crois que cela me rassure ce que je lis dans la presse et de ne plus te voir rentrer de l’Elysée, épuisé et taciturne,  qu’après 11 heures du soir ? »

Ma femme Nathalie demande des comptes. C’est légitime. Je n’ai que trop tardé à tout lui dire, j’ai pris sur moi au-delà du raisonnable, à assumer mentalement, seul, cette charge de conseiller d’un Président de la République absent, en pleine crise internationale.

Cela me fait du bien de parler à mon épouse, de lui demander conseil pour la suite, de tester ses réactions, elle qui a encore un regard neuf sur ce que je vis…

Elle décide de me questionner avec précision : «  On va vers la guerre, n’est-ce pas ? »

Je réponds sans détour et dans un souffle : « Oui, sans aucun doute. » Et je lui raconte d’une traite l’enchaînement terrible que personne n’a pu éviter ces dernières semaines :

1 : cette Autriche décidée à en découdre avec la Serbie, l’Allemagne qui la soutient sans réserve pour ne pas être accusée de se dérober à ses devoirs vis à vis de son seul allié sûr en Europe ;

2 : la mobilisation en Autriche et sans doute parallèlement dans une Russie qui ne peut admettre cette menace de Vienne à ses portes ;

3 : la réaction agressive probable d’une Allemagne préférant se battre avec la Russie d’aujourd’hui plutôt que celle qui risque d’émerger dans deux ou trois ans quand les lignes de chemins de fer pouvant acheminer rapidement les troupes du tsar seront achevées. Le Reich engage dès lors son audacieux plan Schlieffen qui prévoit une mise hors de combat de la France en quelques semaines afin de tourner ensuite toutes ses forces vers l’Est.

Et en toile de fond, les états-majors de toutes les puissances européennes qui ne veulent pas être pris de cours et poussent à l’engagement sans délai de leurs troupes respectives.

Ma femme répète, le regard infiniment triste, tétanisée : «  La guerre, la guerre… Mais cela veut dire que tu pars demain au front ? » Je la rassure. À 46 ans, je serais tout au plus versé dans la « réserve de l’armée territoriale », loin à l’arrière des lignes. Et vu mes fonctions à l’Elysée, il y a peu de chances que cela se produise.

Revenant à la charge, Nathalie questionne à nouveau : « Et Nicolas ? » Là encore, je pense être rassurant. Notre fils aîné est de la classe en 16. Il ne partira donc, le jour de ses vingt ans, que dans deux ans. Et d’ici là, la guerre – si guerre il y a – sera finie. Nous l’aurons gagné ou, comme en 1870, perdu. J’ajoute : « Les états-majors sont tous formels, la guerre aura pour caractéristique d’être brève. L’offensive de l’un des belligérants se révèlera victorieuse rapidement. »

Je sens Nathalie peu convaincue. Elle lâche, en soupirant : « En 1870, nos généraux se sont déjà lamentablement trompés, persuadés d’avoir une armée capable de rivaliser avec la Prusse. En 1914, ils s’égarent encore, j’en suis certaine. Comment imaginer un instant qu’une guerre engageant, sur des territoires immenses, des millions d’hommes ainsi que des matériels énormes, produits de façon industrielle, comme des fusils modernes, mitrailleuses et canons, puisse être une guerre courte ? Au contraire, nous allons basculer dans une horreur totale et longue ! » Je sens que ma femme a raison.

Elle me prend la main – je crois distinguer une larme qui coule, dans la pénombre, sur sa joue – et me glisse à voix basse : « Olivier, tu te rends compte ? C’est tout notre monde qui va être englouti, cette belle époque que nous avons vécue… »

Ma femme, Nathalie.
Ma femme, Nathalie.

 

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