9 janvier 1908 : Vuillard, le silence du monde intérieur

Édouard Vuillard 001.jpg Edouard Vuillard

Pour le rencontrer, il ne sert à rien de courir les salons mondains. Les marchands d’art le voient peu, ses amis soulignent sa discrétion. Edouard Vuillard fuit le coup d’éclat, se méfie d’une notoriété qui lui enlèverait sa liberté.

G. Clemenceau qui m’a demandé d’intensifier mes rencontres dans le monde des artistes (« ces gens là voient mieux la réalité que nous ») et de lui faire des comptes rendus des grandes tendances du moment, m’a parlé de Vuillard comme d’un animal mystérieux et méconnu que je devrai poursuivre jusqu’au fond de son terrier.

Je suis donc allé chez ce peintre.

Ambiance bourgeoise, intérieur où le temps s’est arrêté. Vuillard vit avec sa mère. Il la peint quand elle coud, quand elle se lève pour servir le thé, quand elle lit. Il ne quitte plus cette relation qui rend inutile tout envol vers d’autres femmes.

Chaque objet du salon ou de la salle à manger prend de l’importance. Une table, des rideaux, une nappe. Le monde d’un Vuillard fétichiste se restreint à un intérieur chaud et rassurant. L’espace et le temps se fondent sur la toile de ses oeuvres dans des tâches de couleur suggérant les formes et imposant le bien-être comme une évidence.

J’ai pris le thé en silence. Il m’a semblé que toute question serait malvenue, comme un bruit inutile, rompant une harmonie secrète qu’il m’appartenait de deviner.

Quand le soir est venu, j’ai pris congé de mes hôtes. La mère m’a raccompagné, souriante, humble. Quelques craquements de parquet, des froissements d’étoffes de sa robe traînant sur le sol, une porte qui s’ouvre et le retour au monde.

Quand on quitte ce grand artiste, on renaît dans une réalité qui nous paraît brusquement étrange et brutale. La nostalgie s’empare de nous et nous fait regretter ce moment de grâce que seul le tableau, cadeau du peintre, peut nous rendre.

Postava pred oknem se zatazenymi zavesy II.JPG

Vuillard, « L’intérieur Vert »

8 janvier 1908 : C’est le moment d’investir en Chine

China imperialism cartoon.jpg 

La Chine, un « gâteau » à se partager entre puissances européennes

Un fonctionnaire plein d’idées, un diplomate de talent, un nom célèbre et maintenant un prénom : Philippe Berthelot.

J’ai reçu, ce jour, le jeune sous directeur d’Asie au Quai d’Orsay, fils du scientifique et homme d’Etat Marcellin Berthelot, décédé l’an dernier.

Philippe Berthelot ne tient pas en place dans mon bureau. S’asseyant ou se levant brusquement, le regard fiévreux, son débit verbal accélère au fur et à mesure qu’il expose son (beau) projet. Passionné par la Chine, il souhaite que les pouvoirs publics français s’y organisent comme le font les Anglais.

Ceux-ci entretiennent là-bas trois entités liées entre elles : une banque d’affaire, un organisme de recherche de projets industriels et un groupement d’importation de matériel britannique.

Mon interlocuteur propose donc la création d’une banque franco-chinoise implantée à Pékin ou Shangaï, montée avec les capitaux de la Banque de l’Indochine.

 » Ce serait une banque idéale !  » ne cesse-t-il de marteler, le doigt levé comme un prêcheur.

Pour son projet destiné à favoriser le rayonnement français, il a besoin du soutien du Président du Conseil. Et pour cela, je suis chargé d’étudier sa demande et de proposer une décision à G. Clemenceau.

A priori, je n’aurais pas de raisons de m’opposer à la démarche si la Banque de l’Indochine acceptait d’apporter les capitaux voulus. Or, c’est là que le bas blesse. Cet établissement de financement de l’expansion coloniale, dominé par les grandes banques parisiennes, ne souhaite pas mettre un sou dans « l’aventure franco-chinoise ».

Depuis la révolte des boxers, matée en 1900 par une coalition armée européenne, le pays reste considéré par nos financiers comme peu sûr. Ces derniers investissent donc là bas à court terme, de façon spéculative -sur des projets allemands ou anglais – mais se méfient d’implantations industrielles françaises plus durables.

Boxer tianjing.jpg

Une compagnie de Boxers à Pékin. Cette société secrète chinoise est à l’origine d’une grande révolte contre les occidentaux en 1899 et 1900.

Philippe Berthelot ne comprend pas cette frilosité.

« Rendez-vous compte ! Toute l’Europe prend sa part de gâteau dans cet Empire chinois. Il y a là-bas plein de ressources minières, des voies de chemin de fer et même quelques premières usines. Le pays commence à se rénover sous l’impulsion de sa vieille impératrice Cixi. A la suite de la guerre russo-japonaise d’il y a deux ans qui s’est déroulée – humiliation suprême – sur leur territoire, les Chinois ont pris conscience qu’ils devaient faire des réformes. La cour mandchoue a aboli les concours traditionnels de recrutement des fonctionnaires au profit d’examens modernes. Le système d’éducation est repensé en profondeur. Les finances sont rééquilibrées et le système monétaire sera refondu.

Croyez-moi, c’est le bon moment pour investir en Chine. Ne laissons-pas les Allemands ou les Anglais, voire les Américains, y aller seuls.  »

C’est malheureusement ce qui risque de se passer.

Après que le jeune sous directeur du Quai ait quitté mon bureau, non sans avoir laissé un volumineux dossier sur son projet, j’ai abordé le sujet avec le ministre.

Celui-ci veut bien recevoir personnellement Philippe Berthelot  (« s’il est aussi doué que son père, il a de l’avenir ce garçon ! ») pour parler… d’art chinois. Mais donner la caution de l’Etat pour des investissements d’ampleur dans ce pays, il n’en est pas question.

G. Clemenceau : « La France s’épuise dans ces aventures à l’autre bout du monde. Nous n’avons pas assez d’argent, de personnels, de compétences pour arroser toute la planète. L’énergie et le sang gaulois sont trop rares, gardons les pour l’Hexagone et les défis européens que nous avons à relever ».

Ainsi, la Chine s’éveille … mais sans nous.

7 janvier 1908 : Dans les coulisses d’un remaniement ministériel

Jean François Guyot Dessaigne, ministre de la Justice, est décédé le 31 décembre. L’Histoire ne retiendra sans doute pas grand chose de ce ministre auvergnat – compétent au demeurant – sinon son attachement à l’abolition de la peine de mort.

Son décès est à l’origine d’un remaniement ministériel en ce début d’année. Au poste que j’occupe maintenant, c’est la première fois que j’assiste à la préparation d’une telle opération.

En fait, le débat en sein du groupe des conseillers de G. Clemenceau a porté sur le rôle qu’il convenait de donner ou non à Aristide Briand. Celui-ci souhaite devenir Garde des Sceaux.

Aristide Briand 02.jpg A. Briand

Il commence à devenir un « poids lourd politique », il devient donc potentiellement dangereux pour notre patron.

En lui donnant un ministère régalien, on accélère son ascension vers les premières marches du Pouvoir. En lui refusant, on risque de s’en faire un ennemi mortel. Doué pour les joutes oratoires, il saura exploiter toutes nos faiblesses.

G. Clemenceau apprécie la fermeté dont il a su faire preuve, comme ministre de l’Instruction publique et des Cultes, par rapport aux mouvements des fonctionnaires (grèves, volonté de créer un syndicat). Il a  proposé la révocation du meneur, Marius Nègre et le Conseil des ministres l’a suivi. A la suite de cette révocation, il s’est attiré, à la Chambre, cette phrase assassine de J. Jaurès, son ancien camarade socialiste : « pas vous ou pas ça ! » .

Le patron sait aussi reconnaître les talents de négociateur de ce ministre soucieux de dialogue avec les catholiques dans l’application de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il pense que le compromis qui semble se dessiner est profitable pour tous et doit beaucoup à la souplesse de Briand.

G. Clemenceau a reçu A. Briand et j’ai assisté à un échange peu commun entre les deux hommes  :

G. Clemenceau :  » Vous allez avoir un ministère prestigieux. J’attends de vous la même loyauté que dans vos fonctions précédentes .

A Briand : mais ma loyauté vous est acquise, vous le savez !

G. C : Justement, elle va être mise à rude épreuve. Je vais vous demander de suivre le sieur Rochette …

A.B. : Le créateur du Crédit minier qui distribue à tour de bras des bons d’épargne …

 G. C. : … qui atteignent une valeur fabuleuse. Exactement. En fait, je suis persuadé que ses bons ne valent rien. Leur hausse n’est financée que par l’apport d’argent frais de nouveaux petits épargnants.

A.B. : Oui, c’est probable; que comptez-vous faire ?

G.C. : Nous allons demander au préfet Lépine de susciter une plainte contre lui. Puis nous allons l’arrêter avant que sa machine infernale ne ruine tous les petits épargnants de région parisienne ou d’ailleurs.

A ce moment là, nous devrons être fermes. Henri Rochette fréquente plusieurs parlementaires. Nombreux sont les hauts fonctionnaires, élus nationaux ou locaux qui ont des intérêts dans son affaire.

A. B. : Bref, vous me confiez là une affaire qui sent la m … !

G.C. : C’est dire la confiance que je place en vous !

A.B. : Mais mon cher ami, vous voudriez me faire trébucher, vous ne vous y prendriez pas autrement ! 

G.C. : Ecoutez, ce sera Lépine qui sera surtout à la manoeuvre. Il encaissera les coups, il adore cela. Sa popularité sera peut-être un peu entachée au final, ce qui le rendra plus docile.

A.B. : Bon, je n’ai guère le choix. Si le portefeuille de la Justice qui se libère m’échappe, beaucoup y verront un désaveu de mon action dans mon ministère actuel.  Je serai fragilisé et les mouvements des enseignants risquent dès lors de s’intensifier.

G.C.(souriant) : Votre analyse est assez juste. Vous ne pouvez donc pas refuser ma proposition.

A.B. (détachant chaque mot) : Je suis plus solide que vous ne croyez.

G.C. (hilare) : Mais je ne doute pas de vous ! Je présente ce soir la nouvelle composition du gouvernement à M. Fallières. Je vous souhaite une pleine réussite. »

Au moment où ils se sont séparés, les deux hommes se sont regardés dans les yeux. Sont-ils ensemble ? L’un va-t-il piéger l’autre ?

La porte à peine refermée, G. Clemenceau m’a glissé :

 » Il a du cran le gaillard. Mais quand nous nous sommes serrés la main en fin d’entretien, la sienne était toute moite !  »

Monde politique cruel.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑