27 mai 1908 : L’exposition franco-anglaise de Londres

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Célébration de quatre ans d’entente cordiale, l’exposition franco-britannique à Londres 1908

Nos rapports avec les Anglais ont toujours été compliqués. La guerre de Cent Ans, Jeanne d’Arc, Napoléon et Waterloo sont passés par-là.

Plus récemment, l’incident de Fachoda – humiliation diplomatique pour la France qui s’est trouvée obligée de céder face aux exigences britanniques dans le sud de l’Egypte – demeure dans toutes les mémoires.

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Le colonel français Marchand et le général anglais Kitchener, protagonistes de l’incident de Fachoda en 1898

Mais justement, Fachoda a été l’occasion d’un réveil salutaire pour notre pays :

– réveil militaire. Nous nous organisons, politiquement, pour que nos troupes ne soient plus en situation d’infériorité comme à Fachoda où le ministre des Affaires Etrangères Delcassé, avait dû reconnaître, en regardant le rapport de force entre la maigre colonne du colonel Marchand et les fortes cohortes du général Kitchener:  » ils ont des soldats, nous n’avons que des arguments  » ; 

– réveil diplomatique. La France seule n’est rien. Face à une Allemagne dont la puissance industrielle et maritime augmente de jour en jour, nous devons trouver des alliés. L’Angleterre, qui accepte de sortir de son « splendide isolement  » et la Russie nous tendent la main. Nous devons la saisir ;

– réveil colonial. En nous mettant d’accord avec le Royaume-Uni et en lui reconnaissant la prédominance sur l’Egypte (où nous étions peu) et le Soudan (où nous n’étions pas), nos marges de manoeuvre au Maroc (où nous voulons être) sont augmentées, au grand désespoir de Guillaume II.

Aujourd’hui, nous célébrons ce triple réveil et cette entente cordiale – qui a quatre ans – avec nos voisins d’Outre manche au cours de la magnifique exposition franco-britannique de Londres.

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Le Président de la République Fallières et le roi Edouard VII, rencontre à Londres 1908

Un Président Fallières affable, des repas fins, des discours, beaucoup de policiers… mais pas seulement. L’exposition a, pour la première fois, une origine privée. Elle doit attirer un vrai public et pousser à la vente. L’Art nouveau est là pour mettre en valeur des produits industriels, des objets d’hygiène, des parfums ou des denrées alimentaires du monde entier.

La brochure annonçant l’événement indique que les visiteurs pourront bénéficier de « distractions savantes et amusantes ». Un stade de 20 000 places accueillera des épreuves sportives préfigurant les Jeux Olympiques qui débuteront au même endroit en juillet.

Des milliers de lampes électriques inondent, en cascade de lumière, la Cour d’honneur, bâtie en style indien, évoquant la puissance coloniale des deux Etats.

Les principaux ministres sont partis à Londres. Je reste seul, au calme, quelques jours, sans mon bouillant et tonitruant patron. La célébration de la paix entre les nations conduit aussi… à la paix dans les bureaux.

25 mai 1908 : Marie Say, le sacre de la princesse du sucre

2008_0525_152959aa.1211721950.JPG Marie Say

De l’argent à ne plus savoir quoi en faire, une fortune pour dépenser sans compter… Marie Say est connue pour être l’une des plus riches héritières du pays. Son père, Constant Say, a fait fortune dans la raffinerie du sucre de betterave. L’or blanc s’est transformé en or jaune.

Marie Say a -aussi – fait un beau mariage. Pas avec un homme plus fortuné qu’elle, ce qui n’était guère possible. Un aristocrate au nom prestigieux, Amédée de Broglie, descendant d’académiciens et de maréchaux, prince de son état, officier en bel uniforme, militaire qui n’a pas besoin de sa solde pour vivre mais dont la famille n’imagine pas la vie sans l’armée. L’union a été célébrée il y a une trentaine d’années en l’église de la Madeleine en présence du Tout Paris.

Marie Say s’est – aussi – offert un beau château. Une demeure digne de son nom, de son rang. Chaumont-sur-Loire.  » Je veux ce château » s’est-elle exclamé devant sa soeur en regardant les belles tours rondes, chargées d’Histoire, situées entre Blois et Amboise. Quelques jours après, un chèque de deux millions de francs permettait de conclure la transaction. Depuis, le domaine a été entièrement rénové sous la direction d’Amédée de Broglie et a retrouvé le lustre qui avait déjà séduit Catherine de Médicis.

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Le château de Chaumont-sur-Loire

Marie Say organise -aussi – de magnifiques fêtes. Des spectacles nautiques sur la Loire, visibles du château succèdent aux pièces de théâtre et aux concerts. On fait venir à grands frais les Ballets de l’Opéra de Paris ou la troupe de la Comédie-Française. Une centaine d’invités issus du Paris mondain, hommes de lettres, artistes ou beaux parleurs, champions de la répartie ou pique-assiette, se bousculent dans ce lieu étrange, dans cette Cour sans roi, dans ce domaine de Chaumont décoré le jour, illuminé chaque nuit. Ils assistent, en battant des mains, à ce sacre permanent d’une reine de la nuit, née dans le sucre et le luxe, émaillant son existence de plaisirs faciles semblables à des friandises multicolores.

Les têtes couronnées se succèdent pour rejoindre cet immense salon mondain. Le prince de Galles, la reine Isabelle II d’Espagne, le Shah de Perse sont annoncés tour à tour. Le maharaja de Kapurthala offre à la riche héritière …un éléphant. La bête, peu farouche, devient vite l’attraction du Val de Loire et augmente le prestige des lieux.

Marie Say a – enfin – des relations. Discrètes, (très) bien placées, prévenantes. Le Préfet de police mais aussi le Président du Conseil. Sur la demande de ce dernier, je supervise la sécurité de la prochaine saison des fêtes à Chaumont qui s’étendra d’août à décembre. Au retour d’un voyage en yacht de deux mois, le couple de Broglie devra pouvoir accueillir en paix des banquiers, des industriels, des artistes de renom et des diplomates étrangers. Il est exclu qu’un anarchiste ou que des « Apaches  » puissent s’introduire dans la demeure de ces privilégiés. La République sait se montrer très protectrice pour ceux qui l’aident à boucler ses fins de mois (achats massifs de bons du Trésor), pour ceux qui facilitent ses relations internationales, pour ceux qui font vivre les artistes appréciés des dirigeants. Pour cela, une surveillance de la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom) sera mise en place tout autour du château. Mon rôle : signer le plan de protection de la demeure après avoir lu la note de présentation du zélé préfet local.

Tout est en ordre. Je signe donc.

Que la fête commence !

24 mai 1908 : Rencontre avec John Davison Rockefeller

rockefeller.1211612053.jpg J.D. Rockefeller

Résumé de l’épisode précédent : Le roi du pétrole américain, John Davison Rockefeller, cherche aujourd’hui à rencontrer un représentant du gouvernement français et souhaite lui faire des propositions. “Si la France veut un pétrole abondant et peu cher, qu’elle prenne contact avec moi ! “G. Clemenceau m’envoie donc aujourd’hui dans un très grand hôtel parisien – dont le nom doit rester secret – pour rencontrer le milliardaire, de passage dans la capitale.

Pour rejoindre M. Rockefeller, j’ai suivi un fonctionnaire de la préfecture de police. Cette dernière assure discrètement la sécurité de l’homme d’affaire pendant son séjour à Paris. J’ai finalement été conduit au Ritz, ce nouvel hôtel luxueux, pour clientèle étrangère fortunée, ouvert par l’hôtelier et entrepreneur du même nom, il y a une dizaine d’années.

Après avoir traversé le jardin intérieur, la rencontre avec M. Rockefeller a eu lieu au bar… ce qui est savoureux lorsque l’on sait que ce dernier ne boit jamais une goutte d’alcool et n’allume pas non plus le moindre cigare.

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Le jardin intérieur du Ritz en 1908

L’entretien a commencé en français puis s’est poursuivi en anglais. En fait, nous avons basculé dans la langue de Shakespeare quand nous avons cessé d’être d’accord.

Au début, le magnat du pétrole a évoqué son désir de contribuer à la rénovation du château de Versailles. Désolé par l’état parfois pitoyable de notre monument (les derniers travaux remontent à Louis-Philippe), j’ai vivement encouragé cette heureuse initiative, en insistant sur le fait que M. Rockefeller serait le bienvenu à tout moment dans les appartements royaux habituellement fermés au public.

Puis, d’une voix calme et sur un ton digne, le riche Américain m’a fait part alors de son désir d’aider la France dans des proportions plus importantes encore :

 » – Monsieur le conseiller, j’ai lâché les rênes de mes affaires depuis plus de dix ans pour faire le bien autour de moi. Je donne des millions de dollars à de multiples fondations pour la recherche médicale, pour l’éducation des plus démunis ou pour l’Université de Chicago.

– On me dit que vous êtes encore très présent à la Compagnie et qu’aucune décision importante à la Standard Oil ne se prend sans vous.

– C’est vrai que mes successeurs ne peuvent se passer de moi. En outre, le Président Roosevelt me poursuit d’une haine tenace et veut absolument démanteler mon groupe. Il m’accuse d’être un capitaliste sans scrupules, de vouloir le monopole absolu dans le pétrole et je dois répondre, devant la justice, d’accusations toutes plus farfelues les unes que les autres.

– Votre voyage en France se présente donc comme une pause dans vos soucis !

– Oui, mais c’est la France elle-même qui me soucie. Comme vous dites dans votre beau pays : pour le pétrole, vous êtes  « dans les choux » (il détache chaque syllabe de cette expression dont il est fier ). Vous n’en avez pas dans votre sous-sol et vous ne possédez pas non plus de compagnie nationale qui exploite le minerai dans les pays d’Orient. Les Anglais ou les Hollandais sont beaucoup plus actifs que vous.

– Où voulez-vous en venir ?

– Je vous propose, pour vos automobiles, vos lampes, vos navires de commerce ou de guerre, un pétrole abondant et peu cher. Je vous le livrerai dans les ports de votre choix et j’en assurerai le raffinage au plus près des lieux de consommations.

– Que demandez-vous en contrepartie ?

– Comme partout où je passe, je veux être seul. Vous ne devrez plus acheter une goutte d’or noir à d’autres que la Standard Oil.

– Vous n’y pensez pas !  »

 ….c’est là que l’entretien continue en anglais…

 » Monsieur le conseiller, vous les Français, vous êtes arrogants mais faibles. Votre pays sera un jour définitivement balayé par le vent de l’histoire. Vous refusez l’aide des puissants mais vous verrez bien que votre charbon et vos usines hydroélectriques ne suffiront bientôt plus à faire tourner toutes vos usines. Vous constaterez avec horreur dans cinq à dix ans que vous n’aurez pas assez d’essence pour faire rouler vos nouvelles automobiles. Sans un approvisionnement régulier et sûr venant des Etats Unis, sans la méthode Rockefeller, vous êtes morts.

– Pour l’instant, nos besoins en pétrole sont minimes. Ce qui arrive du Moyen Orient couvre nos besoins. Nous ne sommes pas prêts à devenir dépendants d’un grand groupe étranger, si prestigieux soit-il.

Le visage, les yeux de M. Rockefeller se durcissent alors. On sent le fauve sans pitié qui a su terrasser tous ses concurrents, par des méthodes parfois inavouables. Ma réponse ne lui plaît manifestement pas.

Il formule alors une phrase et un jugement définitif qui sera le dernier de notre conversation :

 » Vous autres, français, voyez-vous, je vous aime bien. Mais vous ne serez jamais de bons businessmen. Vous n’appliquez pas ce que ma mère m’a appris. La rigueur, l’austérité, le travail acharné réalisé dans la crainte de Dieu vous sont étrangers. Vous ne savez pas accumuler massivement les dollars, les faire habilement fructifier et les donner aux plus pauvres pour obtenir votre salut auprès de Dieu tout puissant. Il n’y a pas de Dieu français.

– Nous avons l’Etat.

– Vous avez choisi l’Etat et Dieu vous abandonne. Votre pays ne sera bientôt plus une puissance ! « 

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