22 janvier 1909 : « Espion, lève-toi ! »

Episode 1 L’arrestation de l’espion

L’homme est élégant, de mise soignée, beau parleur, il plaît aux dames. Dans l’hôtel de Vichy où il est descendu, on le connaît sous le nom de Raphaël Dufraisse mais quelques rues plus loin, dans un autre établissement, il se faisait appeler Théophile Vallore.

Son déjeuner pris, il quitte le restaurant de la Gare, rue de Paris. En partant, il laisse tomber une lettre pas encore cachetée qu’il vient d’écrire. La bonne de l’établissement la ramasse quelques heures plus tard au moment de faire le ménage et la remet au directeur.

Ce dernier découvre, avec surprise, un courrier destiné à un amiral allemand, rédigé pour moitié en français et pour l’autre moitié dans la langue de Goethe. La seconde page est un bordereau relativement incompréhensible et trois autres feuilles sont couvertes de croquis et de plans en coupe, représentant les tourelles d’un cuirassé qui vient d’être construit à Toulon : le Voltaire. 

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Le tout nouveau cuirassé Voltaire, lancé à pleine vitesse…

Le sang du chef d’établissement ne fait qu’un tour : il confie le tout à la gendarmerie. Cette dernière examine les documents et saisit la brigade mobile la plus proche, compétente en matière de contre-espionnage.

Le lendemain matin, au moment où notre individu (qui s’appelle en fait Jean-Pierre Gilbertas, originaire de Courpière dans le Puy-de-Dôme) s’apprête à monter dans un train pour rejoindre Paris, cinq commissaires spéciaux de la Sûreté procèdent à son arrestation. 

Ils l’entourent dans la salle d’attente de la gare et bloquent toutes les issues. Le divisionnaire s’approche de Gilbertas et lui dit :

– Pas un geste mon gaillard, tu es en état d’arrestation. Espion, lève-toi !

Episode 2 Le ministre de la Marine dans mon bureau

Alfred Picard, notre nouveau ministre de la Marine, est assis en face de moi, je lui explique rapidement la situation :

– Monsieur le ministre, voilà une affaire d’espionnage qui arrive au plus mauvais moment. Nous essayons de faire voter 800 millions de crédits nouveaux pour votre Marine, soit un cinquième du budget de l’Etat. Les parlementaires vont s’exciter sur cette lamentable bévue de vos services. L’état-major me confirme que des plans du cuirassé Voltaire ont bien disparu de vos bureaux d’étude.

– Monsieur le conseiller, pouvez-vous me montrer les documents à l’origine de l’arrestation de Gilbertas ?

Je lui tends la liasse. Homme d’ordre, polytechnicien, haut fonctionnaire reconnu, Picard examine les feuillets un par un pendant dix bonnes minutes.

Au fur et à mesure de sa lecture, son visage, jusque-là un peu pâle, s’éclaircit et un sourire commence à poindre sur ses lèvres minces. Il jette enfin le tout sur mon bureau et s’écrit :

– Monsieur le conseiller, c’est peut-être le bazar dans ma Marine, mais vos services de contre-espionnage de la Sûreté ne valent guère mieux. N’importe quel individu doué en dessin peut confectionner les documents que je viens de lire. Ils ne présentent aucun intérêt stratégique et peuvent être réalisés… en regardant à l’oeil nu le cuirrassé Voltaire lorsqu’il sort de nos arsenaux. Tout cela est bidon!

A suivre… 

21 janvier 1909 : « Vos lois sociales coûtent trop cher ! »

 » Vos lois sociales coûtent trop cher et vous ne vous en rendez même pas compte !  »

Les deux hommes se font face dans mon bureau. Ils se détestent. A ma gauche, René Viviani, socialiste indépendant, a créé le ministère du travail il y a deux ans, le 25 octobre 1906. De l’autre côté, venant de parler et prêt à bondir, Eugène Touron, rapporteur de la commission sénatoriale des finances.

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René Viviani, socialiste indépendant, est ministre du Travail en 1909

Clemenceau m’a chargé, en son nom, de les réunir :  » Si les avancées en matière sociale pouvaient faire l’objet d’un plus grand consensus, cela faciliterait la tâche du gouvernement. Mettez donc dans une même pièce Viviani et Touron et essayez de rapprocher leurs points de vue.  »

Touron reprend :

 » C’est une aberration de créer un ministère du travail. Le périmètre de l’ancienne administration du commerce et de l’industrie se révélait beaucoup plus pertinent. Vos fonctionnaires s’imaginent que le monde du travail fonctionne en vase clos, sans se préoccuper des conséquences économiques des textes qu’ils préparent. Ils ne réalisent pas que les lois efficaces sont celles qui tiennent compte à la fois des industriels, de leurs clients et de leurs salariés. Si on privilégie les uns aux dépends des autres, c’est la catastrophe.  »

Viviani ne se laisse pas démonter. Il a l’habitude de défendre pied à pied la position de son jeune ministère.

– Il fallait qu’en France, l’Etat puisse enfin penser le monde du travail dans sa globalité et ne laisse pas le monopole de cette réflexion aux syndicats comme la Cgt. Concernant la défense des ouvriers, on ne peut pas dire que la France soit en avance par rapport à un pays comme l’Allemagne.

– Mais vos lois sociales coulent une industrie déjà fragile, rétorque Touron. Le textile a vu ses exportations reculer de 19 % l’an dernier. Les patrons se plaignent de la rigidité, de la lourdeur de vos lois et règlements. Et en définitive, ils perdent des contrats au profit des sociétés étrangères et ne peuvent embaucher autant qu’ils voudraient. Ce sont les ouvriers qui sont les victimes, au final, de votre politique à courte vue.

Viviani rougit légèrement mais s’exprime d’un ton toujours aussi calme :

– Politique à courte vue que la loi de 1841 sur le travail des enfants ? Politique à courte vue que le droit pour les femmes de disposer de leur salaire ? Politique à courte vue que notre projet sur les retraites ouvrières ? Politique à courte vue que le droit pour les salariés d’avoir recours aux prud’hommes ?

– Mais tout cela coûte cher; les initiatives des entrepreneurs sont bridées par des pages et des pages de règlements complexes que vos inspecteurs du travail font respecter à coup de baguette. Les lois sociales dressent les ouvriers contre les patrons alors que les premiers ont besoin de la réussite des seconds pour vivre. Ces mesures sont inspirées par le socialisme et non par le réalisme !

La France oublie les vrais problèmes de son industrie. Celle-ci ne devrait se préoccuper que de trouver des matières premières bon marché, des procédés de fabrications ingénieux et des débouchés prometteurs. Au lieu de cela, les directions des usines doivent se concentrer sur l’application des règlements du travail sous le regard sourcilleux de vos fonctionnaires !  »

Les positions restent irréconciliables. Je regarde mes interlocuteurs, navré. Ce qui se passe dans mon bureau est l’exact reflet de la situation sociale du pays : un affrontement violent et permanent entre des mondes qui refusent de se comprendre. La droite, la gauche, les patrons, les syndicats, la police, la presse sont des planètes qui s’éloignent à grande vitesse, loin du soleil de la Vérité.

19 janvier 1909 : Le scandale de l’arsenic dans le vin

– De l’arsenic dans le vin ? L’alcool est un délicieux poison mais pas à ce point !

Le directeur adjoint de cabinet prend un peu à la légère le compte rendu de mon entretien avec le professeur Mourreu, de l’Académie de médecine, qui met en garde la presse, l’opinion et les pouvoirs publics sur un nouveau danger lié au vin.

Pour protéger les vignes des attaques d’insectes et de parasites, certains vignerons utilisent une bouillie très efficace, l’arséniate de plomb, et répandent cette mixture sur toute leur propriété. Résultat : on retrouve de l’arsenic, ce poison très violent, même à petite dose, dans le vin que nous buvons.

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Nancy, la fête de la Vigne en 1909. Le vin est un vrai symbole de… longévité.

Le directeur reprend:

-Tout cela n’est pas bien sérieux. Pour que le mélange soit dangereux, il faudrait que les vendanges aient lieu juste après sa diffusion dans la vigne. Or, souvent, il se passe plusieurs semaines voire plusieurs mois entre les deux opérations. L’arsenic est donc dispersé par les eaux de pluie et par les vents. Dame Nature, dans son immensité, nous protège !

J’essaie de contre argumenter :

– Il y a pourtant des textes qui interdisent l’usage de produits à base d’arsenic. Il faudrait les faire appliquer. Le poison peut polluer les puits ou intoxiquer les ouvriers agricoles. Dans son laboratoire, le professeur Mourreu a placé des escargots au contact de vignes traitées à l’arséniate puis, il a analysé la chair des gastéropodes. Elle était fortement contaminée ! Pour l’être humain, les conséquences seraient identiques !

Le directeur, fatigué par la tournure prise par la conversation :

 » Ecoutez, nous ne sommes pas des escargots de Bourgogne. Notre organisme robuste peut se permettre d’absorber les très faibles doses d’arsenic que l’on détecte dans le vin mais aussi dans le jambon ou même dans le sel.

Il n’est pas question de faire sortir un nouveau texte à destination des vignerons ou de renforcer les contrôles. Les émeutes dans le Midi en 1907 constituent un très mauvais souvenir pour le gouvernement tout entier. Il convient d’éviter toute nouvelle action de notre part qui serait perçue comme une provocation vis à vis d’une profession fragilisée.

Les experts entre eux ne sont même pas d’accord. J’ai aussi reçu un médecin, le docteur Trabut, envoyé par des députés des régions viticoles. Il n’est pas aussi pessimiste que votre professeur Mourreu. Laissons les scientifiques débattre et évitons de nous mêler de tout cela. Il n’y a que des coups à prendre. Vous avez une liste de victimes de l’arsenic dans le vin ? Vous avez des malades en hôpital prêts à témoigner ? Vous voyez bien que non. Halte aux polémiques, laissons Mourreu avec ses peurs. Si on écoutaient les médecins, il faudrait arrêter tous les plaisirs de la vie ! »

Le dossier de l’arsenic dans le vin est clos. Cette boisson reste un monument national prioritaire et sacré. La santé des Français attendra.

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