9 juin 1909 : L’invention du diable

Le rêve de tout gouvernant : avoir une opposition docile, compréhensive et constructive. La dureté des grèves de ce début de XXème siècle semble transformer cette vision en utopie. Pourtant, Clemenceau, poussé par Aristide Briand, ne renonce pas à un climat social pacifié.

Je suis chargé de rencontrer Léon Jouhaux, sans doute futur secrétaire général de la toute puissante Cgt, le syndicat qui fait trembler les ministères et les patrons, la confédération honnie des dirigeants.

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Léon Jouhaux (g) un des leaders de la Cgt, héritier de Griffuelhes (d)

L’homme au bouc et à la moustache abondants, aux oreilles légèrement décollées, aux paupières tombantes sur des yeux légèrement en amandes et au visage poupin, me regarde les bras croisés. Il m’écoute lui proposer une « paix des braves » ; une « trêve dans les conflits » en échange d’évolutions sociales majeures sur le temps de travail, sur les retraites ou sur les assurances sociales.

J’insiste sur la fin des arrestations de leaders syndicaux, l’arrêt de l’envoi de régiments de dragons en cas de grèves dures, autrement dit tous les signes -récents-de bonne volonté du ministère de l’Intérieur.

Jouhaut croise les bras, les décroise et sourit, amusé. Il s’exclame :

– Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Après toutes les luttes sanglantes que mon syndicat a dû subir, après les procès, les fusillades, les réquisitions ? Votre discours est généreux mais arrive trop tard… ou beaucoup trop tôt. Les adhérents attendent de moi que je continue le syndicalisme révolutionnaire. Préparer la grève générale, respecter l’héritage de Victor Griffuelhes représentent un devoir.

Je suggère :

– Des lois audacieuses peuvent être votées…

Sa réponse claque :

– Nous sommes convaincus de la nullité du parlement pour protéger nos intérêts de classe. On ne peut demander à des députés bourgeois de défendre les ouvriers… sauf s’ils ont peur d’un « Grand soir ».

Il poursuit alors :

Mon père est devenu aveugle pour avoir manipulé du phosphore. Or, à ce jour, de nombreux gaz dangereux ne sont toujours pas interdits dans les usines. La Chambre a d’autres préoccupations. En vous suivant, j’aurais l’impression de trahir mon père, de tromper aussi mes anciens compagnons de l’usine d’allumettes où je travaillais dès seize ans, après avoir laissé tomber mes études pour pouvoir manger.

Monsieur le conseiller, je suis diplomate, stratège. Je n’engage aucun combat par plaisir. Si le gouvernement et les patrons comprennent cela, nous pouvons imaginer une vie sociale plus sereine. »

Nous nous séparons bons amis. Pas d’espoir, ni promesse. Flaubert disait :

« Quelle admirable invention du diable que les rapports sociaux ! »

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Léon Jouhaux

  

8 juin 1909 : Faut-il compromettre l’ambassadeur d’Allemagne?

La photographie est scandaleuse : Une femme, un fouet à la main, assise sur une charrette à bras tirée par deux hommes. Les trois sont célèbres. On distingue Nietzche au coude à coude avec un autre philosophe Paul Rée. Il leur revient de faire avancer le véhicule alors que la dame cocher n’est autre que Lou Andreas-Salomé. Ce cliché assez connu dans le monde de la philosophie, représente le couple platonique formé par trois intellectuels allemands réfléchissant à la mort de Dieu, l’avenir de l’homme, l’esthétique, les rapports entre la morale et les pulsions, la mort et l’amour.

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La rayonnante Lou Andreas-Salomé avec les philosophes Friedrich Nietzsche et Paul Rée

Ce qui est plus surprenant, c’est que la photographie est annotée par son excellence l’ambassadeur d’Allemagne et a été glissée dans un livre de Lou Andreas-Salomé : « Enfant des Hommes ». Là où l’histoire devient croustillante, c’est quand on découvre que ces documents ont été récupérés par les services secrets français -le deuxième bureau- et permettent dès lors de compromettre le diplomate allemand.

L’une des femmes de ménage de l’ambassade du Reich à Paris travaille pour nous et a observé l’intérêt caché du fonctionnaire berlinois pour Lou Salomé. Elle a compté tous les clichés qu’il collectionnait fébrilement sur cette fille de protestant luthérien d’origine allemande élevée à Saint-Petersbourg, lisant très jeune Kant et Spinoza. Elle a aussi fait le point sur ses rencontres secrètes avec cette égérie libre, à la sexualité complexe -un temps déesse vierge laïque, puis mangeuse d’hommes – apôtre du féminisme et accoucheuse d’écritures masculines.

Le deuxième bureau a patiemment réuni les pièces d’un dossier où les sympathies socialistes de Lou Salomé ne peuvent que compromettre un diplomate de haut rang qui l’a rencontrée plusieurs fois. La vie de bohême de cette femme encore très belle à cinquante ans, ses correspondances torrides avec certains hommes et plusieurs femmes, son indépendance d’esprit en font quelqu’un d’infréquentable par un ambassadeur obéissant à une hiérarchie berlinoise conservatrice.

En cas de crise diplomatique, si l’ambassadeur ne se montre pas spontanément conciliant, le dossier Salomé pèsera lourd dans la balance.

Pression, chantage, tout cela n’est guère reluisant et n’honore pas, une fois de plus, les services spéciaux de la République.

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Le regard fier de la philosophe Lou Andreas-Salomé témoigne aussi d’un grand appétit de vivre

Je consulte le dossier qui est arrivé jusque sur mon bureau : le regard fier de Lou Andreas-Salomé bien rendu par les clichés que nous avons d’elle, ses écrits contre l’hypocrisie sociale, ses exigences de droiture, de dévouement à une cause juste, semblent m’envoyer un message clair. Le dossier constitué contre le représentant du Reich ne nous honore pas, nous Français. Le diplomate a bien le droit d’avoir les lectures et les rencontres qu’il veut dans sa vie privée et il est immoral de tenter de le faire « plonger » à cause de cela. Je relis cette phrase de Rilke qui a passionnément aimé, lui aussi, Lou Salomé : » Etre aimé, c’est se consumer dans la flamme. Aimer c’est luire d’une lumière inépuisable. Etre aimé, c’est passer ; aimer c’est durer. » Quel décalage avec cette action crapoteuse des hommes du renseignement !

Je referme la liasse compromettante. D’un geste brusque et décidé, je la jette dans le feu de la grande cheminée du ministère.

Au fur et à mesure que les flammes consument les centaines de pages qui auraient pu salir un diplomate d’une puissance dangereuse pour la France, je repense à cette phrase de Nietzche que Lou Salomé ne cesse de citer : « Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde à ne pas finir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi ».

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Lou Andreas-Salomé : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que les autres pensent de moi, mais ce que moi, je pense des autres. »

2 juin 1909 : Les Russes sont-ils heureux ?

« Manger, boire, faire la fête, prier »… c’est cela un Russe heureux ? Pas simple de commencer mon article pour le journal Le Temps autrement que par un poncif. Ce quotidien va faire paraître une série d’analyses sur l’état d’esprit des différents peuples occidentaux. J’ai été contacté pour parler des Russes.

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Les tableaux d’Andrei Ryabushkin décrivent le monde rural russe du début du XXème siècle

Est-ce que ce sont mes liens privilégiés avec l’ambassade et les diplomates de Saint-Petersbourg qui expliquent ce choix ? En attendant, pour boucler les fins de mois, je ne refuse rien et j’ai même obtenu du directeur du Temps, Adrien Hébrard, de scinder l’article en trois parties : je parlerai d’abord des paysans, puis des ouvriers et enfin de la noblesse. On ne peut sérieusement décrire le grand peuple slave en l’appréhendant d’un bloc tant les conditions de vie sont différentes entre un ouvrier métallo des bas-fonds d’Ekatérinbourg, un vieux noble vivant de ses rentes, partageant son temps entre ses terres, Nice, le Lac Majeur ou Moscou et enfin, un paysan qui a accepté de défricher la Sibérie et dont le grand-père était serf.

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Un paysan russe en 1909

Je prends donc ma plume pour parler des campagnes russes. Les notes du Quai d’Orsay que j’utilise comme documentation évoquent « le problème paysan ». Cela commence mal !

Les paysans forment les trois quarts du peuple russe et les réformes du premier ministre Stolypine en leur faveur ne semblent pas donner totalement les résultats escomptés.

Le gouvernement de Saint-Pétersbourg s’efforce de mettre fin aux communautés villageoises. Ces structures arriérées bloquent la mobilité de leurs membres et distribuent périodiquement les terres disponibles des villages aux familles en fonction de leur taille, ce qui conduit à un morcellement des parcelles au fur et à mesure que la population s’agrandit. Ces distributions régulières font tourner les cultivateurs sur les mêmes terres et ne favorisent pas leur motivation individuelle à long terme : travailler un même lopin pendant trois ou quatre ans et le céder ensuite à un voisin demande un sens de l’intérêt général pas toujours très répandu.

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En réaction, Stolypine veut donc faire émerger un peuple de petits paysans propriétaires. Il est temps ! On considère que 52 % des paysans cultivent actuellement un lot de taille insuffisante pour nourrir convenablement leurs proches. Un tiers des exploitations n’a pas de cheval pour tirer une charrue. Le taux de mortalité dans les campagnes est le double de celui constaté en France. Les sécheresses (celle de 1892 est restée dans les mémoires) ou les inondations conduisent à d’épouvantables catastrophes.

Mes collègues du Quai ne manquent pas d’insister sur la lourdeur de la fiscalité paysanne. L’Etat taxe fortement les échanges et achats de sucre, de thé, de vodka, de tabac ou de fer.

Le pouvoir russe refuse de distribuer les terres appartenant à la noblesse alors que celle-ci n’investit souvent pas suffisamment dans ses domaines.

L’émergence d’une classe de petits propriétaires conduit aussi à la division du monde paysan où s’affrontent les intérêts devenus divergents de cultivateurs au bord de la famine d’une part et de responsables de petites exploitations connaissant une certaine aisance, s’efforçant de moderniser leur outil de travail, d’autre part.

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« En attendant, la Russie exporte du blé. Tout ne va donc pas si mal.  » La distribution de crédit par des banques spécialisées, la mise en place de coopératives aidant à la stabilisation des prix et à la mise à disposition de matériel plus performant, le défrichement de nouvelles terres, favorisent un début d’aisance dans une partie des campagnes.

Alors, heureux les paysans russes ? La moitié a quitté sa communauté d’origine et bénéficie de nouvelles parcelles, fruits des conquêtes sur les forêts ou de remembrements. Cela suffit-il au bonheur ? Il n’y a plus de révolte paysanne depuis 1905. Est-ce en raison des lourdes condamnations qui ont frappé les meneurs de l’époque ou parce que les conditions de vie ont progressé ? Les notes du Quai restent interrogatives.

Je ne sais comment conclure mon article pour Le Temps avec ces incertitudes sauf à rappeler ce que dit le ministre anglais Winston Churchill : « la Russie est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme. » 

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Des paysannes russes en 1909

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