12 novembre 1909 : L’enfer des bagnes militaires

Les pieds de l’homme sont attachés avec ses mains derrière le dos. Le pauvre bougre est à terre et tente de se protéger du soleil aveuglant. Le sous-officier qui surveille le reste de la section de ce bataillon d’Afrique passe à côté et lui envoie un coup de pied, négligemment et semble être satisfait du cri de douleur qu’il entend : «  C’est donc que tu vis encore, vermine ! »

La description des compagnies disciplinaires, des bagnes coloniaux, fait froid dans le dos. Georges Darien et Jean Allemane me font face. Le premier est écrivain de tendance anarchiste. Son ouvrage paru il y a une vingtaine d’années sur Biribi -surnom donné aux prisons militaires d’Afrique et autres territoires d’Outre-mer – avait fait du bruit et Aristide Bruant en a tiré une chanson fredonnée par tout Paris.

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Le second, ancien communard, a été élu député en 1906 sous les couleurs des socialistes. Tous les deux ont connu le bagne, en Tunisie pour l’un, en Nouvelle-Calédonie pour l’autre. Ils savent de quoi ils parlent. Ils me rapportent les propos et les comportements des gradés dirigeant ces casernes, décrivent les différentes tortures possibles : la crapeaudine (mains et pieds entravés dans le dos d’un forçat jeté à terre en plein soleil), le silo (enfermement prolongé d’un puni dans une fosse) sans parler des coups de nerf de bœuf qui pleuvent de façon continue sur des corps amaigris par la faim et la maladie.

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Georges Darien et Jean Allemane

Combien sont-ils ces repris de justice que l’armée ne veut pas incorporer en métropole, ces condamnés des tribunaux militaires pour insoumission, désertion ou indiscipline, ces invertis ou ces faibles d’esprit que l’Administration a décidé depuis toujours de reléguer loin des yeux et des oreilles de nos concitoyens ? 3 000, 5 000 ou plus ? Les chiffres divergent. Allemane précise que l’armée elle-même s’y retrouve mal entre ses pénitenciers d’Algérie, ses sections disciplinaires coloniales, ses bataillons d’Afrique ou enfin ses chasseurs légers. L’ensemble porte le même nom, passé dans le langage courant, de « Biribi », jeu de loterie italien sympathique du début du XIXème siècle devenu une horrible roulette qui broie, parfois presque au hasard, des jeunes gens dans l’indifférence du plus grand nombre.

On ne revient pas sans de profondes blessures physiques ou morale de Biribi. On ne peut oublier les pratiques sexuelles honteuses imposées par les caïds, les humiliations quotidiennes des gardes, la malaria, la typhoïde ou la tuberculose, les séjours dans des cachots puants et suffocants situés au-dessus des latrines.

« Ce sont des casernes de la République ! » Georges Darien se penche vers moi et répète plusieurs fois cette phrase.

La question que je redoutais arrive :

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je n’ose répéter ce que m’a répondu le directeur de cabinet lorsque j’ai abordé le sujet :

« Ces bagnes sont inévitables. Les régiments de métropole, au contact possible avec l’ennemi, ne peuvent accueillir des soldats posant de graves difficultés d’intégration. Il n’est pas envisageable qu’ils confient des armes, accordent des permissions pour aller en ville, à des brutes, des fous ou des condamnés aux assises ou en correctionnelle.

Nous avons déjà beaucoup fait pour ce que vous appelez « Biribi ». Une circulaire de 1902 interdit les fers, un arrêté de 1906 réduit les pouvoirs des officiers subalternes et des inspections sont organisées de façon périodique par le haut commandement. Le savez-vous ? Ces contrôles ne signalent rien d’anormal ! On ne doit pas croire tout ce que disent ceux qui reviennent de ces bataillons. Ces pauvres gars n’ont pas de paroles, boivent et fabulent. Et puis, il ne faut pas oublier que le gouvernement radical ne tient pas à rabaisser à nouveau les généraux, durement secoués par l’Affaire Dreyfus. Le pays a besoin de croire en son armée, de l’imaginer glorieuse, droite et prête à défendre le territoire contre l’envahisseur allemand. Les bagnes d’Afrique du Nord ne pèsent pas lourds dans ces considérations. »

Allemane et Darien sont devenus silencieux, ils attendent une réponse, un geste. L’écoute et la compassion ne leur suffisent pas. Il convient selon eux, de mettre un terme à un scandale, de lutter contre un enfer honteux, de libérer des milliers de jeunes garçons écrasés.

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je lâche, à voix basse, que je vais en reparler à ma hiérarchie mais aussi, que j’ aborderai ce sujet avec mon ancien patron Clemenceau.

A suivre…

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Des détenus dans les bagnes coloniaux : leur seule et dernière liberté, c’est le tatouage…

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10 novembre 1909 : L’argot des ministres

  Le ministre des finances semble furieux. Le mot qu’il vient d’écrire à Briand pour se plaindre de la réunion que j’ai animée hier, tient en cinq lignes sèchement rédigées :

«  Monsieur le président du Conseil et cher collègue,

Mes collaborateurs qui se sont rendus hier à une réunion d’arbitrage budgétaire animé par votre représentant, ont eu la surprise d’être mis en cause en des termes peu habituels dans le monde administratif. On me rapporte qu’ils ont été affublés du sobriquet « chameaucrates », vocable relevant plus de la presse d’extrême gauche que des usages des ministères. »

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Georges Cochery est notre ministre des finances.

La réponse d’Aristide Briand ne se fait pas attendre !

« Monsieur le ministre, mon cher Cochery,

Mon collaborateur m’a bien rendu compte de la rencontre avec vos services, hier, place Beauvau. Effectivement, celui-ci, très agacé par l’attitude d’opposition systématique de M. Privat-Deschanel, directeur général de la comptabilité et de son adjoint, a repris un terme argotique fréquemment utilisé dans le « Père Peinard » d’Emile Pouget.

Je suis au regret de vous informer que je me refuse à désavouer mon conseiller. En effet, le programme social de notre gouvernement doit rester ambitieux. Tout retard dans la prise de décision est préjudiciable à notre action et trompe les attentes légitimes de nos concitoyens. Après la loi garantissant aux femmes en couches leur emploi, il conviendra de mettre en forme les textes relatifs aux conditions de versements des salaires aux ouvriers (monnaie avec cours légal et périodicité de quinze jours au minimum) : il n’est pas acceptable que certains employés des fabriques soient encore rémunérés avec des bons d’achats ou que d’autres doivent attendre le bon vouloir de leur patron pour recevoir leur maigre rémunération.

Les dispositions sur la mise en place de délégués du personnel dans les mines devront aussi faire l’objet de toute votre attention. Enfin, je compte particulièrement sur vous pour faciliter l’arrivée à bon port de la loi sur les retraites ouvrières et paysannes : l’obstruction parlementaire probable ne devra pas se doubler d’une guérilla des collaborateurs de vos services.

Pour ce qui est du terme employé par mon conseiller, je ne peux que prendre avec le sourire cette référence à un journal que je lisais régulièrement, il y a un peu plus de dix ans, à l’époque où, vous le savez, je prônais moi-même la grève générale aux côtés de mon ami syndicaliste Pelloutier. D’autres mots fleuris me viennent à l’esprit parfois quand je lis, pour m’occuper pendant les longues séances à l’aquarium (ndlr : assemblée nationale) les notes -toujours restrictives – de vos services : vos argumentations savantasses (ndlr : savantes) cachent avec peine une vision du monde torcheculative (ndlr : ignoble) ignorante de la vie des déchards qui bouffent du caillou (ndlr : les miséreux).

Bref, à l’avenir, je vous prie d’épauler plus franchement mon collaborateur, de cesser de débargouliner (ndlr : médire) à son encontre et de ne plus vous offusquer pour les attitudes rigolboches (ndlr : amusantes) qu’il adopte parfois pour détendre l’atmosphère.

Bien à vous

A. Briand

Georges Cochery, piqué au vif, fait alors passer ce petit mot à Briand, en pleine séance à la Chambre :

« Votre mot est épastrouillant !» Le patron de la rue de Rivoli veut-il vraiment dire qu’il l’a trouvé hilarant ?

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Illustration du fameux journal « Le Père Peinard » sur les « chameaucrates »

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9 novembre 1909 : Les jeunes mamans et les chameaucrates

  « On ne va tout de même pas payer des femmes à ne rien faire ! » Le représentant du Comité des Forges se rend à peine compte de l’énormité de ses propos qui fragilisent toute la position du patronat. Nous sommes au cours d’une réunion de travail, place Beauvau, au sein de la présidence du Conseil. La loi permettant aux femmes en couches de conserver leur emploi va bientôt être définitivement adoptée et le député conservateur du Calvados, Fernand Engerand qui se bat depuis trois ans pour elle, est légitimement fier de son travail. 

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« La Goutte de Lait de Belleville », des consultations médicales pour les nouveaux nés issus des milieux populaires. Un tableau de Henri Geoffroy.

Il reste à envisager une indemnisation pour ces femmes salariées et cette fois-ci, c’est le sénateur Paul Strauss qui se démène comme un diable pour convaincre ses collègues parlementaires.

L’enjeu est de taille : la mortalité infantile reste élevée dans notre pays, la natalité se situe à un niveau désespérément faible face à l’Allemagne et les médecins hygiénistes insistent sur l’importance de la présence de la mère auprès des nourrissons pour les soins et le lait maternel.

Dans l’opposition à ce progrès social : les représentants d’employeurs qui ne veulent pas supporter une charge financière qui risque fragiliser leurs entreprises mais aussi la rue de Rivoli et son ministère des finances persuadés que toute dépense sociale deviendra, tôt ou tard, une dépense publique.

L’adjoint de Georges Privat-Deschanel, directeur général de la comptabilité, prend la parole : «  il serait funeste d’indemniser les femmes pendant un congé lié à la naissance, dans toutes les entreprises. Toutes les sociétés ne peuvent pas se permettre d’absorber cette charge et l’Etat lui-même devra rapidement s’aligner et rémunérer ses fonctionnaires -ses milliers d’institutrices par exemple – dans les mêmes conditions. Or, le budget de l’Etat reste très fragile et ne peut s’alourdir de cette façon. »

Je réexplique le point de vue des médecins, les enseignements de cette toute nouvelle science que l’on appelle la « puériculture ». Mon doigt pointe un grand tableau où s’affichent, dans toute leur sécheresse, les chiffres de la mortalité des femmes en couches et le nombre des décès des enfants de moins d’un an. Je sors les commentaires de l’armée qui se plaint du « caractère malingre des enfants des milieux ouvriers, impropres à former de bons soldats ».

Les représentants patronaux et la rue de Rivoli continuent obstinément à secouer la tête en signe de désapprobation.

Agacé par cette opposition systématique, je tente le tout pour le tout :

«Arrêter de vous comporter comme des chameaucrates ! »

La référence explicite au journal protestataire du Père Peinard désignant ainsi les « exploiteurs » réveille d’un coup mes interlocuteurs. L’un d’eux s’exclame avec vigueur :

«  Nous ne venons pas à la présidence du Conseil pour nous faire insulter ! « 

Il se lève et quitte la salle, rouge de colère.

A suivre…

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