23 janvier 1909 : Cafouillage dans le contre-espionnage

Résumé des épisodes précédents : Fausse affaire d’espionnage, vraie « bavure » des services. Non, le sieur Gilbertas, arrêté il y a quelques jours, n’a pas dérobé des plans et des croquis ultraconfidentiels d’un cuirassé français ; non, l’Allemagne n’aura pas de secrets de fabrications de nos navires de la part d’un type qui se révèle être un déséquilibré et un affabulateur mais certainement pas un agent de l’ennemi. Après avoir fait le point avec le ministre de la Marine qui a découvert que l’affaire était bidon, je suis chargé de convoquer Célestin Hennion, directeur de la Sûreté à laquelle est rattaché depuis 1899 le contre-espionnage français.

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Célestin Hennion, directeur de la Sûreté et le Président du conseil, ministre de l’Intérieur Georges Clemenceau

Episode 3  : Un savon pour le directeur

Quand il rentre dans mon bureau, ses rides se creusent et son regard reste dur. C’est une main ferme mais moite qu’il m’a tendue. Ma tâche n’est pas évidente. Je dois dire le mécontentement du ministre à un homme pour lequel j’ai de l’admiration. C’est lui qui a mis en place les brigades mobiles, c’est aussi lui qui avait déjoué habilement un attentat contre la tsarine en 1901 et un autre contre Alphonse XIII roi d’Espagne en 1905. Droit, gros travailleur, « réformateur judicieux » comme le dit Clemenceau. Un grand policier, un grand bonhomme.

Et pourtant, ses services sont à l’origine d’un cafouillage qui nous plonge, vis à vis de la presse et de l’opinion, dans le ridicule. Quelle idée d’avoir laissé annoncer l’arrestation d’un homme pour espionnage alors que rien n’était confirmé ? Pourquoi ne pas avoir fait expertiser plus rapidement les documents litigieux trouvés à Vichy ? Comment expliquer l’absence de réaction des services à l’annonce -il y a déjà plusieurs semaines – par les arsenaux que des documents sur le cuirassé Voltaire avaient, eux, bel et bien disparu ?

Mes propos sont prudents, factuels. J’exécute ma tâche délicate sans en rajouter. Mon ton est respectueux vis à vis d’un homme qui a fait beaucoup pour notre pays et ne peut répondre de tout.

Constatant mon absence d’arrogance, Célestin Hennion se détend et commence à expliquer, avec calme, la situation du contre-espionnage français :

– La situation des services concernés n’a jamais été examinée que sous l’angle politique. Après l’Affaire Dreyfus, le « faux Henry » et l’absurde dossier secret établis par le service de renseignement militaire, section des statistiques, il a été décidé de séparer le contre-espionnage de l’armée. Le ministère de l’Intérieur qui savait gérer, lui, une procédure judiciaire, paraissait tout indiqué pour récupérer cette mission.

C’est donc la Sûreté générale qui a été chargée de protéger notre territoire contre les visées secrètes de l’ennemi.

Au départ, les commissaires spéciaux, au nombre de 200 environ, ont été rattachés à un contrôleur général des services de la surveillance du territoire puis, à partir de 1907, aux brigades mobiles, dont je suis à l’origine.

Je me risque à une question :

– Et tout cela fonctionne comme vous l’entendez ?

– Non, pas du tout. Les commissaires spéciaux sont trop peu nombreux et ne font pas que du contre-espionnage. Ce ne sont pas des policiers professionnels de la question. Ils ne connaissent ni les affaires militaires (l’armée préfèrerait se couper un bras plutôt que de les former), ni les procédés industriels. Bref, les secrets militaires et industriels ne sont pas protégés par des spécialistes.

Vous ajoutez à cela les traditionnelles rivalités entre services : le service de renseignement de l’armée n’a toujours pas digéré de ne plus avoir de compétences dans les affaires intérieures ; la préfecture de police -distincte de la Sûreté – s’est dotée d’une cinquième section des Renseignements généraux qui fait le même travail. Nous ne sommes pas très au clair non plus sur la mission exacte de la police des Chemins de fer ou sur celle du « service officiel » (contrôle postal)… en définitive, tout cela forme un joyeux fouillis qui favorise les bévues comme celle de Vichy.

– Bref, c’est au ministre de mettre de l’ordre là-dedans… avant de s’en prendre à vous ?

– Monsieur le conseiller, je n’osais pas le formuler aussi directement mais maintenant que vous le dites…

Nous nous séparons bons amis. Officiellement (c’est ce que je répèterai au Patron), le grand policier a reçu un savon. Cela aura été un savon… très doux.

22 janvier 1909 : « Espion, lève-toi ! »

Episode 1 L’arrestation de l’espion

L’homme est élégant, de mise soignée, beau parleur, il plaît aux dames. Dans l’hôtel de Vichy où il est descendu, on le connaît sous le nom de Raphaël Dufraisse mais quelques rues plus loin, dans un autre établissement, il se faisait appeler Théophile Vallore.

Son déjeuner pris, il quitte le restaurant de la Gare, rue de Paris. En partant, il laisse tomber une lettre pas encore cachetée qu’il vient d’écrire. La bonne de l’établissement la ramasse quelques heures plus tard au moment de faire le ménage et la remet au directeur.

Ce dernier découvre, avec surprise, un courrier destiné à un amiral allemand, rédigé pour moitié en français et pour l’autre moitié dans la langue de Goethe. La seconde page est un bordereau relativement incompréhensible et trois autres feuilles sont couvertes de croquis et de plans en coupe, représentant les tourelles d’un cuirassé qui vient d’être construit à Toulon : le Voltaire. 

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Le tout nouveau cuirassé Voltaire, lancé à pleine vitesse…

Le sang du chef d’établissement ne fait qu’un tour : il confie le tout à la gendarmerie. Cette dernière examine les documents et saisit la brigade mobile la plus proche, compétente en matière de contre-espionnage.

Le lendemain matin, au moment où notre individu (qui s’appelle en fait Jean-Pierre Gilbertas, originaire de Courpière dans le Puy-de-Dôme) s’apprête à monter dans un train pour rejoindre Paris, cinq commissaires spéciaux de la Sûreté procèdent à son arrestation. 

Ils l’entourent dans la salle d’attente de la gare et bloquent toutes les issues. Le divisionnaire s’approche de Gilbertas et lui dit :

– Pas un geste mon gaillard, tu es en état d’arrestation. Espion, lève-toi !

Episode 2 Le ministre de la Marine dans mon bureau

Alfred Picard, notre nouveau ministre de la Marine, est assis en face de moi, je lui explique rapidement la situation :

– Monsieur le ministre, voilà une affaire d’espionnage qui arrive au plus mauvais moment. Nous essayons de faire voter 800 millions de crédits nouveaux pour votre Marine, soit un cinquième du budget de l’Etat. Les parlementaires vont s’exciter sur cette lamentable bévue de vos services. L’état-major me confirme que des plans du cuirassé Voltaire ont bien disparu de vos bureaux d’étude.

– Monsieur le conseiller, pouvez-vous me montrer les documents à l’origine de l’arrestation de Gilbertas ?

Je lui tends la liasse. Homme d’ordre, polytechnicien, haut fonctionnaire reconnu, Picard examine les feuillets un par un pendant dix bonnes minutes.

Au fur et à mesure de sa lecture, son visage, jusque-là un peu pâle, s’éclaircit et un sourire commence à poindre sur ses lèvres minces. Il jette enfin le tout sur mon bureau et s’écrit :

– Monsieur le conseiller, c’est peut-être le bazar dans ma Marine, mais vos services de contre-espionnage de la Sûreté ne valent guère mieux. N’importe quel individu doué en dessin peut confectionner les documents que je viens de lire. Ils ne présentent aucun intérêt stratégique et peuvent être réalisés… en regardant à l’oeil nu le cuirrassé Voltaire lorsqu’il sort de nos arsenaux. Tout cela est bidon!

A suivre… 

5 et 6 décembre 1908 : Comment on débarque un amiral

 » Vous me le cassez de son commandement ! Si cet amiral a quelque chose à dire sur l’état de la Marine, il s’adresse à sa hiérarchie, pas à la presse !  »

Le ton monte entre Georges Clemenceau furieux et le ministre de la guerre Picquart qui tente de couvrir son subordonné.

Le valeureux amiral Germinet, commandant l’escadre de la Méditerranée a franchi une ligne rouge : il a fait part à divers journaux de l’état lamentable de nos arsenaux et du mauvais équipement de nos navires de guerre. A l’en croire, les croiseurs, les cuirassers manquent de poudre, d’obus, de pièces et matériels de rechange. Si je comprends bien ses propos, nous pourrions imaginer que lors d’une bataille, ils soient obligés de cesser le combat faute de munitions. Fâcheux.

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Le vice-amiral Paul Louis Germinet

Cet officier de haut rang a rédigé de nombreux rapports qui n’ont pas été suffisamment suivis d’effets. Il se tourne maintenant vers des journalistes avides de révélations.

Georges Clemenceau ne décolère pas et se tourne vers moi :  » vous me le faites venir de Toulon, ce lascar et au prochain Conseil des ministres, c’est la porte !  »

Avec Picquard, nous nous efforçons de raisonner le Patron :

 » Paul Louis Germinet est un patriote. Il ne cherchait pas à vous mettre en difficulté mais voulait tirer la sonnette d’alarme.  »

La réponse est cinglante :  » J’ai déjà assez de la Chambre remplie de donneurs de leçon pour que je n’aille pas m’embarrasser des états d’âme des militaires ou autres fonctionnaires ! A cet amiral, il va falloir apprendre… le silence dans les rangs !  »

Calmement, je m’efforce d’argumenter sur le seul terrain où je pense avoir une prise sur le Président du conseil :

 » Germinet est un haut gradé très apprécié dans la Marine et reconnu au-delà. Ce qu’il dit n’est pas totalement faux même s’il a un peu exagéré sans doute. Si nous le sanctionnons trop fort, nous en faisons une victime voire un martyr. Maintenant qu’il a porté le débat sur la place publique, chacun de nos gestes sera observé. L’opinion s’attend à une sanction de l’amiral -pas trop forte – mais aussi et surtout à des réformes dans notre marine. La Chambre prendra aussi facilement la défense du faible (l’amiral) contre le fort (vous). Le réalisme comme le rapport de force nous invitent à une certaine clémence.  »

Deux jours plus tard après avoir été convoqué par Picquard, Germinet est reçu, à sa demande, par Clemenceau.

ll expose avec compétence et conviction la situation de notre flotte. Il insiste sur ces matériels entreposés dans de grands entrepôts et qui ne servent plus à rien dans une marine moderne : voiles, pièces de réparation en bois, goudron pour calfater… Il rappelle les recherches qui sont effectuées actuellement pour fabriquer la meilleure poudre possible et indique que pendant ce temps, les achats et les livraisons ont été interrompues dans ce domaine. Les stocks s’épuisent donc.

Clemenceau l’écoute d’abord avec attention puis l’interrompt sèchement :

 » Tout cela est sans doute bel et bien exact mais un officier doit savoir contenir ses ardeurs en matière de communication.

– Monsieur le Président, les projets budgétaires du gouvernement vont dans le bon sens et une ligne est prévue dans la loi de finances pour redonner de nouveaux moyens à la marine. J’ai voulu sensibiliser l’opinion et donc les contribuables de l’utilité des efforts financiers à consentir dans ce domaine.

– Monsieur l’amiral, chacun son métier. Vous, c’est de conduire des bateaux, moi, de conduire la Chambre et l’opinion publique. Si chacun faisait ce pour quoi il est payé dans votre marine, il y aurait peut-être moins de navires échoués (NDLR : allusion au drame du Condé) ou d’explosions mortelles.  »

L’amiral ne dit plus rien. Il a les larmes aux yeux. Clemenceau s’adoucit :

 » Germinet, vous êtes un cadre de valeur. Je souhaite que vous puissiez continuer à servir au mieux la marine avec vos talents qui sont grands. J’y veillerai. »

Quand l’amiral nous a quitté, Clemenceau me prend à part :

 » Vous verrez, demain ou après demain, cet entretien soit disant secret, sera dans toutes les gazettes et on le citera à la tribune de la Chambre. Mes propos seront amplifiés et déformés. Quant aux larmes de Germinet, elles arroseront les plantes venimeuses et carnivores qui ont juré ma perte. »

Il tourne alors les talons et s’enferme dans son bureau après avoir claqué la porte.

Demain, Germinet sera relevé de son commandement.

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