11 mai 1909 : Revenir après son propre enterrement

Survivre à sa propre mort : revenir « après », voir ceux qui nous ont enterrés… ou au contraire, s’enfuir, libre de toute attache, vers une autre vie, comme un homme neuf. Idée bizarre qui devient l’oeuvre dérangeante, fascinante d’un écrivain italien qui commence à percer : Luigi Pirandello.

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L’écrivain italien Luigi Pirandello a 42 ans en 1909

Je repose Feu Mathias Pascal. Un héros dont l’existence se confond en partie avec celle de son auteur : malheureux en ménage, l’envie de partir au loin. Le héros Mathias lit dans un journal que l’on a retrouvé son corps en état de putréfaction avancée après un probable suicide. Pirandello se réfugie lui dans l’écriture qui l’éloigne seule de sa femme folle à lier, paranoïaque dangereuse qu’il n’ose faire interner.

Deux hommes empêtrés dans un destin qui leur échappe, dans une existence poisseuse qui les rabaissent. Pour chacun d’eux, un événement pour sortir vers la lumière, retrouver la liberté, se régénérer : la fausse mort pour Mathias, la littérature pour l’écrivain italien.

Nul ne sait ce que deviendra Pirandello. En revanche, la destinée de Mathias reste obstinément marquée par le malheur.

Officiellement décédé, il n’est plus Mathias. L’autre qu’il tente d’être ne peut guère se construire un personnage sincère, en paix avec lui-même, avec un passé racontable, susceptible de lui donner une famille, des amis, un toit et un vrai lit au chaud.

Mathias va essayer deux fois de renouer avec une vraie famille. L’une, adoptive, à Rome, finira par le tromper et lui voler son argent. L’autre, celle de sa femme qui le croyait mort, l’ignore et l’a oublié quand il réapparaît bientôt trois ans après. Il est finalement condamné à errer sans but et devient pour toujours, « feu Mathias Pascal ».

Pirandello s’accroche lui au succès naissant. Le Corriere della Sera, prestigieux quotidien transalpin, lui propose une collaboration régulière. Les éditeurs romains lui font la cour. Il ne réfléchit pas et signe. Pessimiste sur l’avenir, il prend ce qui passe avec avidité. Un présent de gloire littéraire cache, un instant, l’horrible maladie de sa femme et l’avenir sombre de celui qui devra vivre à ses côtés.

Il retarde ainsi le moment où il sera seul face à son miroir, immobile :  » ce que je veux, c’est me fuir à moi-même. »

Pirandello vend beaucoup, dans toute une Europe de lecteurs qui se reconnaissent peu ou prou dans ses descriptions de vies pleines d’absurdités et de quiproquos, broyeuses discrètes mais implacables d’individus. Il aime les prendre par la main, pour qu’ils cherchent, chacun, leurs vérités.

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La Rome de Pirandello en 1909

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6 avril 1909 : L’homme qui secoue les chaînes

Dans ses yeux défile tout un siècle, dans sa mémoire se mélangent les souvenirs d’une vie d’engagements, de combats, de ruptures et d’idéaux brandis à la face d’un monde qu’il a voulu changer.

Octave Mirbeau a été antisémite et démagogue un temps puis, découvrant avec horreur ses errements, s’est engagé résolument en faveur de Dreyfus. Homme classé nettement à droite dans les années 1880, il devient, les années qui suivent, anarchiste et réfractaire à toute autorité. Il se révolte contre toutes les institutions qui « briment » la liberté d’expression et l’épanouissement sans entrave des individus : l’école, l’armée, la famille, les grandes sociétés capitalistes…

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Octave Mirbeau, écrivain, journaliste, à deux âges de sa vie. La moustache demeure mais blanchit…

Courageux jusqu’à la témérité, souvent menacé physiquement par ceux qui ne pensent pas comme lui, il a fallu plusieurs fois que les hommes de la sûreté assurent sa protection : c’est à cette occasion que j’ai fait sa connaissance.

Octave Mirbeau s’estime « à la retraite ». Il me reçoit chez lui et m’offre un thé aussi brûlant que ses passions, choque sa cuillère dans sa tasse à chaque nouvelle idée iconoclaste qu’il agite devant l’auditeur silencieux et respectueux que je suis. Fatigué physiquement, à plus de soixante ans, Mirbeau garde la force du verbe et jette mots et formules à la figure de ceux qui passent à sa portée :

-j’en ai assez d’hurler, d’arpenter les rues avec des banderoles ; maintenant j’écris, j’apporte un témoignage, je fais rire en dérangeant. Toutes les bonnes ont pu se reconnaître dans « Le Journal d’une Femme de Chambre » et les bourgeois ont ri jaune en venant voir ma pièce « Les Affaires sont les Affaires ».  Les feuilles noircies de mon écriture pressée remplacent les coups de poing de ma jeunesse ; la conquête du public se fait maintenant plus par la séduction d’une histoire bien troussée que par un discours enflammé. J’ai mûri, je vieillis et j’économise mes forces.

Que reste-t-il à l’homme ridé que je suis ? L’art, l’avant-garde contre les académismes : Debussy, Wagner, Franck pour la musique, Cézanne, Gauguin, Monet ou Renoir pour les peintres. Refuser la mélodie facile, la toile servile, inventer, inventer encore, ne pas craindre de déplaire.

Un instant, Mirbeau s’arrête, pose sa tasse, joint un moment ses mains maigres devant lui, dans ma direction puis les écarte par un geste brusque qui me fait sursauter :

– Savez-vous que les hommes passent la moitié de leur temps à se forger des chaînes et l’autre moitié à les porter ?

30 mars 1909 : Gabriele d’Annunzio, le tombeur masqué

Visiteur du soir, masqué par un loup, chapeau noir à larges bords, les mains gantées de cuir : nous ne sommes pas dans un roman d’Alexandre Dumas mais à mon domicile, je ne reçois pas un mousquetaire mais Gabriele d’Annunzio, écrivain, poète, en délicatesse avec ses créanciers en Italie.

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Gabriele d’Annunzio, le tombeur de ces dames, porte ce soir un masque

Sitôt entré, il s’installe confortablement sur une bergère, croise les jambes et allume un fin cigare dont il tire voluptueusement quelques premières bouffées en s’entourant d’une fumée protectrice. Ses doigts fins tire-bouchonnent nerveusement le bout de ses moustaches quand il achève ses longues phrases prononcées avec un accent transalpin, précieux et chantant à la fois.

Ses yeux noir profonds ne me quittent guère et m’invitent à lui apporter des réponses précises :

– Non, l’Etat français n’a pas de dossier fiscal le concernant et ses créanciers n’ont pas saisi notre justice.

– Oui, il pourra continuer à toucher ses droits sur ses romans traduits ; L’Innocente, Les Vierges au Rocher ou Le Feu.

– Son projet mené avec Debussy portant création d’un opéra mettant en scène le Martyre de Saint Sébastien sera le bienvenu sur une scène française.

D’Annunzio se réjouit d’avance de cette future production : un ballet opéra total. Des noms prestigieux sont déjà évoqués : Ida Rubinstein, la belle danseuse juive russe qui se déshabille actuellement complètement dans la danse des sept voiles du Salomé d’Oscar Wilde, André Caplet comme chef d’orchestre, des décors et des costumes qui pourraient être de Léon Bakst.

Le poète conclut :

– Je suis comme Saint Sébastien, aucune flèche ne peut m’atteindre vraiment. Mes ennemis italiens ne franchiront jamais les Alpes pour me retrouver. Je partage avec le saint le même attachement à la beauté du corps… mais ce sont les femmes que je préfère charmer.

Pendant toute notre conversation, une voiture attend au bas de notre immeuble. Par la fenêtre, j’observe à la dérobée une jeune brunette qui attend patiemment, un livre à la main, que Gabriele veuille bien le rejoindre. A chaque heure, elle fait monter son valet de pied qui rappelle sa présence et tente, sans succès, de faire descendre le poète. Ida Rubinstein ? Romaine Brooks ? Une autre conquête ? A cette distance, je ne suis pas sûr. Les élégantes Parisiennes et les belles étrangères égéries du monde des arts s’arrachent déjà l’écrivain avant même son installation définitive dans la capitale.

Gabriele d’Annunzio me confie en me quittant : « Ces demoiselles devraient se méfier de moi. J’ai beau me comporter en mufle, elles ne me quittent pas d’une semelle. D’autant plus forte est l’ivresse que plus amer est le vin !  »

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Ida Rubinstein par Valentin Serov

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