25 mai 1908 : Marie Say, le sacre de la princesse du sucre

2008_0525_152959aa.1211721950.JPG Marie Say

De l’argent à ne plus savoir quoi en faire, une fortune pour dépenser sans compter… Marie Say est connue pour être l’une des plus riches héritières du pays. Son père, Constant Say, a fait fortune dans la raffinerie du sucre de betterave. L’or blanc s’est transformé en or jaune.

Marie Say a -aussi – fait un beau mariage. Pas avec un homme plus fortuné qu’elle, ce qui n’était guère possible. Un aristocrate au nom prestigieux, Amédée de Broglie, descendant d’académiciens et de maréchaux, prince de son état, officier en bel uniforme, militaire qui n’a pas besoin de sa solde pour vivre mais dont la famille n’imagine pas la vie sans l’armée. L’union a été célébrée il y a une trentaine d’années en l’église de la Madeleine en présence du Tout Paris.

Marie Say s’est – aussi – offert un beau château. Une demeure digne de son nom, de son rang. Chaumont-sur-Loire.  » Je veux ce château » s’est-elle exclamé devant sa soeur en regardant les belles tours rondes, chargées d’Histoire, situées entre Blois et Amboise. Quelques jours après, un chèque de deux millions de francs permettait de conclure la transaction. Depuis, le domaine a été entièrement rénové sous la direction d’Amédée de Broglie et a retrouvé le lustre qui avait déjà séduit Catherine de Médicis.

chaumont.1211734555.jpg

Le château de Chaumont-sur-Loire

Marie Say organise -aussi – de magnifiques fêtes. Des spectacles nautiques sur la Loire, visibles du château succèdent aux pièces de théâtre et aux concerts. On fait venir à grands frais les Ballets de l’Opéra de Paris ou la troupe de la Comédie-Française. Une centaine d’invités issus du Paris mondain, hommes de lettres, artistes ou beaux parleurs, champions de la répartie ou pique-assiette, se bousculent dans ce lieu étrange, dans cette Cour sans roi, dans ce domaine de Chaumont décoré le jour, illuminé chaque nuit. Ils assistent, en battant des mains, à ce sacre permanent d’une reine de la nuit, née dans le sucre et le luxe, émaillant son existence de plaisirs faciles semblables à des friandises multicolores.

Les têtes couronnées se succèdent pour rejoindre cet immense salon mondain. Le prince de Galles, la reine Isabelle II d’Espagne, le Shah de Perse sont annoncés tour à tour. Le maharaja de Kapurthala offre à la riche héritière …un éléphant. La bête, peu farouche, devient vite l’attraction du Val de Loire et augmente le prestige des lieux.

Marie Say a – enfin – des relations. Discrètes, (très) bien placées, prévenantes. Le Préfet de police mais aussi le Président du Conseil. Sur la demande de ce dernier, je supervise la sécurité de la prochaine saison des fêtes à Chaumont qui s’étendra d’août à décembre. Au retour d’un voyage en yacht de deux mois, le couple de Broglie devra pouvoir accueillir en paix des banquiers, des industriels, des artistes de renom et des diplomates étrangers. Il est exclu qu’un anarchiste ou que des « Apaches  » puissent s’introduire dans la demeure de ces privilégiés. La République sait se montrer très protectrice pour ceux qui l’aident à boucler ses fins de mois (achats massifs de bons du Trésor), pour ceux qui facilitent ses relations internationales, pour ceux qui font vivre les artistes appréciés des dirigeants. Pour cela, une surveillance de la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom) sera mise en place tout autour du château. Mon rôle : signer le plan de protection de la demeure après avoir lu la note de présentation du zélé préfet local.

Tout est en ordre. Je signe donc.

Que la fête commence !

16 avril 1908 : Lettre à Frantz Kafka

kafka.1208290868.jpg

Frantz Kafka, que j’ai rencontré à Prague, en début d’année (voir journal du 30 janvier 1908). Ma lettre est traduite de l’allemand. 

Cher Frantz

J’ai bien reçu ton courrier où tu me fais part de tes souhaits de changer d’activité professionnelle et de quitter les assurances Generali. Ton poste, effectivement mal rémunéré, t’occupe la majeure partie de ton temps et ne te laisse guère le loisir d’écrire. Je ne peux que t’encourager à aller jusqu’au bout de ton désir d’intégrer les assurances contre les accidents du travail du Royaume de Bohème, qui pourraient accepter que tu ne fréquentes le bureau que le matin, laissant ton après-midi libre pour les lettres.

A ce sujet, j’ai lu avec attention ton projet de nouvelle que tu joignais à ta correspondance.

Je suis fasciné par le contraste entre ta langue limpide, claire, qui trahit ton activité de juriste et le monde incompréhensible dans lequel évolue ton personnage principal Gregor.

Celui-ci se réveille un matin transformé en cancrelat. Il ne peut plus communiquer et sa famille reste donc dans l’ignorance de ce qu’est devenue sa personnalité. Ses parents se contentent de nourrir l’animal monstrueux, par obligation morale et en souvenir du Gregor disparu. Au fur et à mesure que le temps passe, chaque membre de la famille se détache peu à peu du pauvre Gregor qui reste confiné, impuissant, dans sa chambre. Ce dernier finit par mourir, abandonné de tous, dans un monde qu’il ne comprend plus. Son départ est un soulagement pour ses proches.

Quelle fable inquiétante ! Gregor représente t-il le pauvre clochard que nous ne voulons pas voir au bas de notre immeuble ? Ou est-ce l’être complexé que nous sommes parfois, craignant d’être rejeté en cas de baisse des performances ?

L’absence de communication, la bonne conscience douteuse se substituant à une morale authentique, le rejet de l’autre différent, l’incapacité à comprendre un monde obéissant à des règles absurdes … Est-ce ta vision de notre XXème siècle qui s’annonce, mon cher Frantz ?

Tu me demandes de te proposer un titre pour cette nouvelle.

« Le Cancrelat » risque de faire fuir les lecteurs et interdirait que l’on parle de ton ouvrage dans les dîners en ville ; « Gregor » ne serait guère explicite.

« La Métamorphose » , mot un peu savant mais bien révélateur de l’état que tu t’efforce de décrire, pourrait faire l’affaire. Ton héros se soumet en effet à en changement physique (et sans doute mental) profond sur lequel il n’a aucune prise et qui le transforme totalement. A travers un tel titre, tu peux suggérer une réflexion plus large sur les « métamorphoses » en général qui, selon toi,  auraient des relents inquiétants voire meurtriers. L’être humain peut basculer à tout moment dans un état qui l’isole brusquement des autres, le prive d’affection et le condamne à progressivement disparaître.

Pour ma part, c’est une métamorphose heureuse comme écrivain à part entière que je te souhaite. Ce que tu racontes ne laissera personne indifférent , on te lira d’une traite, et l’histoire continuera à marquer, comme un coup dans le ventre, longtemps après sa lecture.

Dans la pièce à côté se retourne le Gregor de nos angoisses, le Gregor de nos complexes et de nos mauvais rêves. Paralysé, nous ne pouvons qu’attendre un destin funeste qui nous échappe mais dont notre esprit nous fait sentir chaque étape horrible menant à une déchéance définitive.

Mon cher Frantz, j’attends que tu écrives d’autres nouvelles aussi prenantes. Je te lirai à nouveau avec un peu d’appréhension mais non sans plaisir. Tu trempes ta plume dans un poison délicieux dont nous mourrons tous, mélange d’une intelligence lumineuse et d’un pessimisme absolu.

Bien à toi. 

29 mars 1908 : Ma nièce, nouvelle petite amie de Natalie Clifford Barney ?

barney.1206781848.jpg

Natalie Clifford Barney

Ma nièce est toujours chez nous. Elle s’interroge sur son avenir. Elle refuse un beau parti proposé par sa famille et s’oppose en bloc à tout mariage arrangé, à tout destin tracé par d’autres qu’elle.

Elle joue merveilleusement du piano, elle chante juste et fort bien et commence à fréquenter des troupes de théâtre parisiennes. C’est une rebelle et une artiste.

Jusque-là, rien que d’assez « classique » pour une jeune femme de vingt ans.

Hier, elle m’a en revanche surpris quand elle m’a annoncé avec qui elle avait passé sa soirée : Natalie Clifford Barney !

Ma nièce est bien faite de sa personne, elle peut légitimement attirer Mme Clifford Barney, cette femme de lettre américaine, installée à Paris et qui préfère, dans l’intimité, les compagnies féminines.

Je ne sais trop quoi penser de cette fréquentation pour un membre de ma famille.

Mélange improbable des milieux : notre famille, ce sont essentiellement des fonctionnaires peu argentés, directement issus de la méritocratie républicaine. Mme Barney représente, elle, la haute société, internationale de surcroît. Fille de milliardaire américain – M. Barney possédait une grande partie des chemins de fer des Etats Unis – Natalie Clifford Barney n’a pas besoin de travailler pour vivre dans le luxe.

Mélange improbable des convictions et des valeurs : mes fonctions au ministère de l’Intérieur m’en font voir « de toutes les couleurs » sur notre société de début du siècle. Pour autant, ce que j’observe ne touche jamais ma famille ou mes proches … qui mènent une vie très rangée.

Si j’avais pu deviner que ma nièce deviendrait une petite amie de Natalie Clifford Barney !

Il va falloir que je rende compte de cette relation – surprenante – au directeur de cabinet …avant qu’il ne l’apprenne par les rapports de police.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑