6 avril 1909 : L’homme qui secoue les chaînes

Dans ses yeux défile tout un siècle, dans sa mémoire se mélangent les souvenirs d’une vie d’engagements, de combats, de ruptures et d’idéaux brandis à la face d’un monde qu’il a voulu changer.

Octave Mirbeau a été antisémite et démagogue un temps puis, découvrant avec horreur ses errements, s’est engagé résolument en faveur de Dreyfus. Homme classé nettement à droite dans les années 1880, il devient, les années qui suivent, anarchiste et réfractaire à toute autorité. Il se révolte contre toutes les institutions qui « briment » la liberté d’expression et l’épanouissement sans entrave des individus : l’école, l’armée, la famille, les grandes sociétés capitalistes…

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Octave Mirbeau, écrivain, journaliste, à deux âges de sa vie. La moustache demeure mais blanchit…

Courageux jusqu’à la témérité, souvent menacé physiquement par ceux qui ne pensent pas comme lui, il a fallu plusieurs fois que les hommes de la sûreté assurent sa protection : c’est à cette occasion que j’ai fait sa connaissance.

Octave Mirbeau s’estime « à la retraite ». Il me reçoit chez lui et m’offre un thé aussi brûlant que ses passions, choque sa cuillère dans sa tasse à chaque nouvelle idée iconoclaste qu’il agite devant l’auditeur silencieux et respectueux que je suis. Fatigué physiquement, à plus de soixante ans, Mirbeau garde la force du verbe et jette mots et formules à la figure de ceux qui passent à sa portée :

-j’en ai assez d’hurler, d’arpenter les rues avec des banderoles ; maintenant j’écris, j’apporte un témoignage, je fais rire en dérangeant. Toutes les bonnes ont pu se reconnaître dans « Le Journal d’une Femme de Chambre » et les bourgeois ont ri jaune en venant voir ma pièce « Les Affaires sont les Affaires ».  Les feuilles noircies de mon écriture pressée remplacent les coups de poing de ma jeunesse ; la conquête du public se fait maintenant plus par la séduction d’une histoire bien troussée que par un discours enflammé. J’ai mûri, je vieillis et j’économise mes forces.

Que reste-t-il à l’homme ridé que je suis ? L’art, l’avant-garde contre les académismes : Debussy, Wagner, Franck pour la musique, Cézanne, Gauguin, Monet ou Renoir pour les peintres. Refuser la mélodie facile, la toile servile, inventer, inventer encore, ne pas craindre de déplaire.

Un instant, Mirbeau s’arrête, pose sa tasse, joint un moment ses mains maigres devant lui, dans ma direction puis les écarte par un geste brusque qui me fait sursauter :

– Savez-vous que les hommes passent la moitié de leur temps à se forger des chaînes et l’autre moitié à les porter ?

30 mars 1909 : Gabriele d’Annunzio, le tombeur masqué

Visiteur du soir, masqué par un loup, chapeau noir à larges bords, les mains gantées de cuir : nous ne sommes pas dans un roman d’Alexandre Dumas mais à mon domicile, je ne reçois pas un mousquetaire mais Gabriele d’Annunzio, écrivain, poète, en délicatesse avec ses créanciers en Italie.

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Gabriele d’Annunzio, le tombeur de ces dames, porte ce soir un masque

Sitôt entré, il s’installe confortablement sur une bergère, croise les jambes et allume un fin cigare dont il tire voluptueusement quelques premières bouffées en s’entourant d’une fumée protectrice. Ses doigts fins tire-bouchonnent nerveusement le bout de ses moustaches quand il achève ses longues phrases prononcées avec un accent transalpin, précieux et chantant à la fois.

Ses yeux noir profonds ne me quittent guère et m’invitent à lui apporter des réponses précises :

– Non, l’Etat français n’a pas de dossier fiscal le concernant et ses créanciers n’ont pas saisi notre justice.

– Oui, il pourra continuer à toucher ses droits sur ses romans traduits ; L’Innocente, Les Vierges au Rocher ou Le Feu.

– Son projet mené avec Debussy portant création d’un opéra mettant en scène le Martyre de Saint Sébastien sera le bienvenu sur une scène française.

D’Annunzio se réjouit d’avance de cette future production : un ballet opéra total. Des noms prestigieux sont déjà évoqués : Ida Rubinstein, la belle danseuse juive russe qui se déshabille actuellement complètement dans la danse des sept voiles du Salomé d’Oscar Wilde, André Caplet comme chef d’orchestre, des décors et des costumes qui pourraient être de Léon Bakst.

Le poète conclut :

– Je suis comme Saint Sébastien, aucune flèche ne peut m’atteindre vraiment. Mes ennemis italiens ne franchiront jamais les Alpes pour me retrouver. Je partage avec le saint le même attachement à la beauté du corps… mais ce sont les femmes que je préfère charmer.

Pendant toute notre conversation, une voiture attend au bas de notre immeuble. Par la fenêtre, j’observe à la dérobée une jeune brunette qui attend patiemment, un livre à la main, que Gabriele veuille bien le rejoindre. A chaque heure, elle fait monter son valet de pied qui rappelle sa présence et tente, sans succès, de faire descendre le poète. Ida Rubinstein ? Romaine Brooks ? Une autre conquête ? A cette distance, je ne suis pas sûr. Les élégantes Parisiennes et les belles étrangères égéries du monde des arts s’arrachent déjà l’écrivain avant même son installation définitive dans la capitale.

Gabriele d’Annunzio me confie en me quittant : « Ces demoiselles devraient se méfier de moi. J’ai beau me comporter en mufle, elles ne me quittent pas d’une semelle. D’autant plus forte est l’ivresse que plus amer est le vin !  »

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Ida Rubinstein par Valentin Serov

21 février 1909 : Polémique et mépris de la femme

« Nous voulons glorifier la guerre -seule hygiène du monde- le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées pour lesquelles on meurt et le mépris de la femme. » Marinetti, auteur du manifeste du Futurisme, paru hier dans le Figaro, voulait créer la polémique. Il est servi.

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L’écrivain italien Marinetti veut choquer en publiant, dans Le Figaro », « le Manifeste du Futurisme ». La polémique enfle.

Dans l’esprit du grand public, la glorification de la modernité, de la vitesse ou du futur qui charpente, avec originalité, cette nouvelle vision de l’art s’efface devant l’apologie de la violence, de la guerre et du mépris de la femme qui surprend et finit par déplaire.

Marinetti voulait « choquer le bourgeois ». Il va plus loin et s’aliène aussi les avant-gardes, les féministes et finalement tout ceux qui veulent continuer à libéraliser notre société et s’affranchir de ses valeurs traditionnelles.

Marinetti, avec son bel accent italien, ne cesse de répéter qu’il s’agit d’un « gigantesque malentendu ». Le « mépris de la femme » signifie en fait un refus de son image romantique, alanguie et finalement décadente que véhicule la littérature actuelle. « Assez des histoires d’adultère, du bel amour latin, de l’obsession de la femme idéale… Il faut arrêter le sentimentalisme aussi rance qu’exténuant, voilà ce que j’ai voulu dire ! ».

Trop tard, le coup est parti. Les articles vengeurs, en réponse, se préparent. Les plumes s’aiguisent, se trempent dans le vitriol et l’encre rouge.

Rachilde, la célèbre féministe, prépare un article dans le Mercure de France et l’écrivain D’Annunzio note sur un carnet toutes les insultes pittoresques qui lui viennent à l’esprit quand il pense à Marinetti. Il est assez fier de celles-ci : « nullité tonnante. Crétin fluorescent avec quelques étincelles d’imbécillité « .

Dans le petit monde de l’art, en ce mois de février 1909, ça vole bas.

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