22 juillet 1926 : L’Américaine qui voulait annexer la République

À la Chambre des députés, c’est la cohue. Le gouvernement Herriot vient de sauter en deux jours, Poincaré s’apprête à revenir pour tenter de sauver le franc, et les ministères tournent au moulin à vent. Changer d’interlocuteur au Quai d’Orsay chaque mardi commence à exaspérer sérieusement Washington. L’ambassade des États-Unis cherche désespérément un point fixe dans cette pagaille. Quelqu’un qui ne saute pas au moindre vote de confiance. C’est pour cela qu’on m’a sollicité.

À 15 heures précises, Margaret L. Hayes entre dans mon bureau. Deuxième Secrétaire. Tailleur sobre, ondulations blondes impeccables, regard d’une précision chirurgicale. Aucun préambule inutile, pas de fioritures mondaines : cette jeune femme n’est clairement pas venue pour boire le thé.

Elle pose un dossier rigide sur la table et entre dans le vif du sujet avec une pédagogie typiquement américaine. En dix minutes chiffrées et tranchantes, elle me cartographie le problème :

1. La dette de guerre : L’accord Mellon-Bérenger est bloqué parce que l’opinion française refuse de signer tant que la crise du franc n’est pas réglée.

2. La stabilité financière : Wall Street s’inquiète d’un effondrement économique européen.

3. Le flou politique : Washington ne sait plus à qui parler à Paris.

Puis vient le moment le plus savoureux. Une fois le constat posé, elle déballe sa liste d’attentes. Et là, ce n’est plus un exposé, c’est le catalogue du Bon Marché :

 Un accès direct aux cabinets des Finances et de l’Intérieur, sans passer par le protocole.

 Des garanties discrètes sur les investissements américains.

 Un canal d’information fiable sur les mouvements de la gauche et la rue parisienne.

 Et une aide pour faire sauter quelques verrous bureaucratiques bien français.

Rien que ça. Je la regarde dérouler ses exigences à la mitrailleuse avec un calme olympien. Si je la laisse parler cinq minutes de plus, elle me demande de lui signer la cession de la Tour Eiffel et les clés des caves du Quai d’Orsay.

— Mademoiselle, lui dis-je en souriant, vous ne cherchez pas une collaboration, vous cherchez à annexer l’administration française.

Elle ne cille pas. Elle me fixe droit dans les yeux, un léger sourire en coin :

— Les ministres passent, Monsieur. Vous, vous restez. Washington veut travailler avec ceux qui tiennent réellement les ficelles.

Touché. L’accord est vite conclu : je lui ouvre mes réseaux pour fluidifier les affaires américaines à Paris, et elle devient mon accès direct et privilégié aux cercles de décision de l’Ambassade puis de Washington.

Une fois la diplomate partie, je fais jouer mes contacts pour vérifier qui est cette jeune femme qui ne doute de rien. Les rapports me parviennent deux heures plus tard.

Margaret n’est pas là par hasard. Elle a décroché son poste grâce au Rogers Act de 1924, qui a enfin ouvert le service diplomatique américain au mérite. Mais il y a un détail autrement plus intéressant dans son dossier : son nom. Margaret est la petite-fille directe de Rutherford B. Hayes, le 19ᵉ président des États-Unis.

Une héritière de la Maison-Blanche avec la tête d’un stratège et l’audace d’un général. La diplomatie américaine vient de m’envoyer une correspondante de premier ordre. La partie promet d’être passionnante.

La rencontre entre Margaret L. Hayes et Olivier le Tigre


Margaret L. Hayes est un personnage fictif inspiré des premières femmes de la diplomatie américaine, comme Lucile Atcherson, en poste à Berne dès 1926, ou Pattie H. Field, vice-consule à Amsterdam en 1925 — toutes deux entrées en fonction grâce au Rogers Act de 1924. Son grand-père supposé, le président Rutherford B. Hayes, a bien existé, mais leur filiation est inventée — clin d’œil à son combat pour une fonction publique fondée sur le mérite, dont sa petite-fille fictive récolte ici les fruits.

21 juillet 1926 : Myrna Loy en rêve éveillé

« Ce sont des négociateurs brutaux ! Impossible de se mettre d’accord autour d’un verre ou après un bon repas. Tout se trame dans la sécheresse d’un bureau sans âme, entre deux bouffées de cigarette d’un jeune américain, au français hésitant, qui n’a aucune marge de manœuvre de la maison mère pour négocier ! »

Mon ami Pierre-Jean de Venloo, producteur et distributeur de cinéma, vient de me rejoindre au café où nous avons nos habitudes. Il ne décolère pas contre les « types de la Warner » comme il les appelle, les représentants de Hollywood en France. Le deal est simple : vous achetez toute la production de la Warner Bros d’une année. Les bons films comme les navets (westerns à deux balles, comédies idiotes…). C’est à prendre ou à laisser et si vous n’en voulez pas, un autre distributeur français prendra votre place.

Mais alors, pourquoi avoir signé ?

Pierre-Jean baisse la voix et s’approche de moi pour ne pas être entendu. Son regard s’allume, comme s’il était, d’un coup, habité par un rêve d’enfant ou une passion qui brûle de l’intérieur. Un étrange silence se fait. Même le reste des clients du café semblent retenir leur souffle pendant que mon ami ouvre sa sacoche pour extraire un précieux document.

« Olivier, regarde cette photographie de cette jeune femme ! Je traverserais l’Atlantique pour elle ! C’est l’une héroïnes d’un film qui est en train de faire un carton aux USA : « Across the Pacific », une histoire d’espionnage un peu invraisemblable qui se passe lors de la guerre américano-philippine de 1898. J’en ai vu des extraits et c’est surtout cette toute jeune actrice, Myrna Loy, qui m’a littéralement subjugué. »

Je jette à mon tour un coup d’œil sur le cliché développé en grand format. Le yeux sombres et magnétiques de l’héroïne accentuent le maquillage de sa peau paraissant plus mat. Son attitude mutine, fermée d’une rebelle qui ne cédera jamais et ses vêtements de princesse « des îles », ne laissent pas indifférent.

Le cliché de Myrna Loy entre les mains de Pierre-Jean de Venloo, producteur, distributeur pour la Warner Bros. en France

« Tu vas voir, Olivier, avec cette fille, je vais me faire un fric de dingue ! »

Pierre-Jean est redescendu sur terre. Il ne se refait pas et parle maintenant « tiroir caisse » et profits escomptés. Il m’indique, gourmand et volubile, qu’il va rebaptiser le film autour du personnage de Myrna Loy (alors qu’elle tient un second rôle) et qu’il va en faire, pour le public français, une Mata Hari du Pacifique !

« Tu comprends Olivier, en France, la guerre hispano-machin dans les Philippines, tout le monde s’en fout ! Il faut inventer autre chose. Faut de la passion et des larmes, de l’espionnage et du sang, des femmes au regard de feu et des hommes qui sortent leurs fusils » Stop ! Je l’arrête. Pierre-Jean devient presque vulgaire dès qu’il parle d’argent.

Je préfère rester sur la photo. Cette présence hors du commun de Myrna Loy. J’ai l’impression qu’elle bouge sur le cliché et qu’elle va lever sa tête boudeuse vers moi.

Pierre-Jean me quitte. Il m’a laissé la photographie « avec toute son amitié ».

Je vide ma tasse par petites gorgées, en observant les clients qui entrent et sortent dans ce café parisien typique.

C’est à ce moment-là qu’un miracle se produit. Une jeune parisienne franchit la porte : elle cherche du regard un ami – ou son compagnon – qu’elle sait déjà attablé quelque part. Elle a les traits réguliers, son visage ovale est marqué par de grands yeux en amande, un nez fin et droit, et des pommettes délicatement dessinées. Sa bouche aux lèvres pleines et parfaitement ourlées, apporte douceur et caractère à ses traits harmonieux. L’ensemble dégage une beauté élégante, à la fois classique, mystérieuse et intemporelle.

Je reprends le cliché et je compare. Stupéfait. Mis à part la coiffure, le maquillage et bien sûr le costume, c’est une véritable réincarnation de Myrna Loy qui vient d’entrer.

Je repose ma tasse en essayant de ne pas avoir une attitude trop troublée qui pourrait déranger la demoiselle qui n’est pour rien dans cette ressemblance incroyable. Je sors dans la rue, titubant, en me demandant si je viens de rêver. J’ai maintenant tellement hâte d’aller voir le film pour passer un nouveau moment magique avec Myrna Loy !

L’apparition miraculeuse du sosie de Myrna Loy dans un café parisien en 1926

L’invasion d’Hollywood et la conquête des écrans français (1914-1928)

21 juin 1926 : Gertrude Stein m’agace prodigieusement !

La mécène américaine , multimillionnaire et reine de salon, Gertrude Stein m’agace. Picasso voulait absolument que je la rencontre à son domicile du 27 rue de Fleurus. Mais Grand Dieu, pour qui se prend-elle ? Son gros rire, ses robes de laine – même en juin – qui ne ressemblent à rien, son mépris pour un peintre que j’adore (Matisse), son mauvais français doublé d’un anglais américain incompréhensible et triomphant. Elle massacre les deux langues d’un coup. Suprêmement intelligente : elle connaît l’art, elle a étudié la psychologie et la médecine, le monde des affaires n’a pas de secret pour elle. Son sens de la répartie se révèle redoutable pour ses interlocuteurs et c’est elle qui verrouille le marché international de l’art pour mon ami Picasso.

Mais quel supplice de l’écouter parler à l’infini entre deux bouffées de cigarette, dans son salon parisien surchauffé. Elle juge très, trop vite tout le monde et porte une appréciation ironique voire cruelle sur beaucoup de gens qui n’ont rien demandé. Rien à voir avec l’empathie d’Olga, la femme de Picasso : celle qui décroche des Renoir de ses murs pour y placer des œuvres de mon père, cet illustre inconnu dont elle aime les toiles.

L’accès à son salon est verrouillé par son amie intime Alice Toklas qui vous ouvre la porte et fait le cerbère devant le salon en n’admettant que les puissants et les introduits. Gare à ceux qui ne montrent pas leur admiration sans borne pour la mécène Stein, si sûre d’elle-même qu’elle parle parfois d’elle à la troisième personne. C’est la Cour du Roi Soleil, sans Versailles.

Picasso s’en sort pourtant plutôt bien à ses côtés. Ses aspects « mauvais garçon boudeur » , son propre accent espagnol doublé d’une syntaxe approximative et son attirance pour l’argot comme les expressions imagées de la rue, son débit verbal très rapide, le protègent des forces centripètes de Stein. Elle est séduite par cet homme génial et lui pardonne tout. Elle l’écoute même alors qu’elle reste aussi sourde qu’inaccessible pour la plupart des visiteurs.

Au bout d’une heure de présence à écouter pérorer Gertrude, je peux enfin m’échapper. Elle m’a à peine jeté un regard – un fonctionnaire de l’Elysée ne la passionne guère – et s’est concentrée sur son seul protégé Pablo en ne cessant de commenter bruyamment ses œuvres «si modernes», « so revolutionary and so daring» !

« Mais où partez-vous, sweetie ? » me jette-t-elle, comme une marchande des halles tentant de retenir un client volage, au moment où elle me voit tourner les talons. Je glisse, avec un détachement très calculé : « Matisse est de passage à Paris et il dîne à la maison ce soir. Je dois y aller »

C’était un mensonge éhonté – Henri est sans doute à Nice à l’heure qu’il est – mais quel délice de voir le regard de Gertrude se figer et sa bouche s’arrondir, pour une fois silencieuse, de stupéfaction.

Fier de mon petit effet, je rejoins la rue. En pensant aux maîtres-mots de Matisse, “Luxe, calme et volupté”, je me surprends à esquisser sur le trottoir un pas de danse que la décence de ma fonction à l’Élysée devrait m’interdire.

Picasso et sa femme Olga

Gertrude Stein, hilare… et son amie intime Alice Toklas (images de fiction)

La suite, Il y a 50 ans :

21 juin 1976 : Le snobisme change de siècle (mais pas de méthode)


June 21, 1926: Stein irritates me prodigiously!


The American patron, multimillionaire, and queen of the salon, Gertrude Stein, annoys me. Picasso absolutely insisted that I meet her at her home at 27 rue de Fleurus. But good God, who does she think she is? Her booming laugh, her shapeless woollen dresses—even in June—her contempt for a painter I adore (Matisse), and her poor French coupled with an incomprehensible, triumphant American English. She massacres both languages at once. Supremely intelligent, no doubt: she knows art, she studied psychology and medicine, and the business world holds no secrets for her. Her wit proves formidable for anyone she speaks to, and it is she who locks down the international art market for my friend Picasso.
But what a torment to listen to her hold forth endlessly between puffs of her cigarette in her overheated Parisian salon. She judges everyone far too quickly and offers ironic, if not cruel, appraisals of many people who asked for nothing. It is a far cry from the empathy of Olga, Picasso’s wife: she who takes Renoirs down from her walls to hang the works of my father, that illustrious unknown whose canvases she loves.
Access to her salon is closely guarded by her intimate friend, Alice Toklas, who opens the door and plays Cerberus at the threshold, admitting only the powerful and the well-connected. Woe to those who do not show boundless admiration for the patron Stein, a woman so self-assured that she sometimes speaks of herself in the third person. It is the Court of the Sun King, without Versailles.
Picasso, however, fares rather well by her side. His « sulky bad boy » demeanor, his own Spanish accent coupled with a haphazard syntax, his fondness for slang and the colorful expressions of the streets, and his rapid-fire speech protect him from Stein’s centripetal forces. She is captivated by this man of genius and forgives him everything. She even listens to him, whereas she remains as deaf and inaccessible to most other visitors.
After an hour of listening to Gertrude pontificate, I can finally escape. She barely spared me a glance—an Élysée official is of little interest to her—and concentrated solely on her protégé Pablo, loudly and continuously commenting on his works as « si modernes », “so revolutionary and so daring”!
“But where are you going, sweetie?” she tosses at me, with the persistence of a market woman trying to retain a fickle customer, just as she sees me turn on my heel.
I remark, with a deeply calculated detachment: “Matisse is passing through Paris, and he is dining at my home tonight. I must be off.”
It was a blatant lie—Henri is undoubtedly in Nice at this very hour—but what a delight to see Gertrude’s gaze freeze and her mouth drop open in silent stupefaction. For once.
Proud of my little performance, I return to the street. Thinking of Matisse’s guiding words, “Luxe, calme et volupté”, I find myself executing a brief little dance step on the pavement—one that the decorum of my office at the Élysée should rightfully forbid.

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