28 août 1909 : N comme Naissances

Pourquoi les Français ne font-ils plus d’enfants ? Les chiffres sont implacables : 60 millions d’Allemands d’un côté, 40 millions de compatriotes de l’autre. Un conflit éventuel entre nos deux pays s’annonce mal.

Moins de familles nombreuses, multiplication des couples avec un seul enfant au plus (un sur quatre dans le département de la Seine). La France enfante peu.

Ce déclin démographique français n’est pas nouveau. Notre pays est passé de la place de nation d’Europe la plus peuplée sous Louis XIV jusqu’à Napoléon 1er à celle de pays le plus « vide » d’Europe occidentale aujourd’hui. Le XIXème siècle a été chez nous une période de repli du nombre de naissances (moins de deux enfants par femme) alors que la Grande Bretagne, l’Allemagne ou la Russie gardaient une belle vigueur en ce domaine.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Depuis les années 1890, les analyses plus ou moins sérieuses se succèdent pour apporter une explication à ce phénomène inquiétant appelé « dépopulation ».

« Déclin de la race française » « abâtardie » par des « croisements » trop nombreux dûs à des flux migratoires incessants, écrivent les uns dans des ouvrages aux forts relents xénophobes voire carrément racistes ; « signe d’un déclin d’une nation gouvernée par des élites médiocres », répondent d’autres trempant leur plume dans une encre bleu, blanc et rouge nationaliste ou d’un blanc royaliste éclatant.

Les chiffres ne parlant pas tout seuls, chacun y va de son commentaire reflétant plus une opinion ou des valeurs qu’un véritable travail scientifique.

Les universitaires explorent, quant à eux, prudemment, quelques pistes plus sérieuses.

– Les régions de France où l’on fait le plus d’enfants sont souvent très catholiques et/ou rurales. Le recul de la religion et l’essor des villes expliqueraient donc le déclin dans toutes les autres provinces. La règle se vérifie souvent (comme en Bretagne) mais souffre quelques exceptions : le Nord n’est plus très catholique et s’est fortement urbanisé, pourtant, les Lillois, les Valenciennois ou les Hazebrouckois font toujours autant d’enfants.

– Le recul de l’âge du service militaire repousse d’autant l’arrivée du premier enfant dans un couple et donc réduit les chances d’une fratrie nombreuse.

– Plus généralement, les érudits de la Sorbonne insistent sur le désir d’ascension sociale des familles et l’envie de chaque Français de voir ses enfants occuper une place plus élevée que la sienne dans la société. Ce souhait s’accommode bien d’une descendance réduite facilitant -pense-t’on – une attention soutenue et une éducation soignée : l’enfant roi gagne à être un fils ou une fille unique, surtout si on veut éviter un fractionnement des héritages.

Cervantes disait qu’il existe seulement deux types de familles : celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas. Nos concitoyens rêvent d’être dans la première catégorie… avec le moins d’enfants possible.

17 juillet 1909 : Le nouveau maître à Téhéran est un enfant

Les deux prêtres s’approchent de la voiture du chef de l’Etat. Le premier bouscule un garde du corps pendant que le second sort un revolver et tire. Dans un désordre indescriptible, les policiers perses arrivent à arrêter les deux auteurs de l’attentat pendant qu’un médecin se précipite sur le shah et son fils qui se sont plaqués sur le plancher du véhicule.

Plus de peur que de mal. Seul le prince héritier est touché à l’une des épaulettes de son uniforme ; le chef de l’état est indemne.

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Téhéran, capitale de la Perse, en 1909

C’était en décembre dernier, le tout puissant shah Mohammed Ali essuyait une seconde tentative d’assassinat. En février 1908, il avait déjà échappé aux éclats de deux bombes lancées contre lui par des révolutionnaires.

Cette chance miraculeuse ne le protège plus. Aujourd’hui, la foule perse s’est lassée de ce roi qui refuse d’appliquer une  constitution qui limite ses pouvoirs. Elle conteste la situation de ce grand pays chargé d’histoire qui doit accepter sur son sol la présence de troupes anglaises, russes et turques. Elle n’accepte plus la présence d’étrangers qui dominent les concessions et monopoles accordés par le pouvoir, organisés pour piller les ressources d’une nation qui se rêve indépendante.

« ll faut dénoncer l’odieuse convention anglo-russe de 1907 » scandent les manifestants constitutionnalistes en se pressant aux portes du palais présidentiel de Medjlin protégé par la brigade cosaque persane.

Mohammed Ali  sent que le rapport de force n’est plus en sa faveur. Saint Petersbourg et Londres ne lui apportent qu’un timide soutien. Il veut éviter le bain de sang. Sa décision est prise : Il abdique en faveur de son fils et va se réfugier à la légation de Russie. Un régent est nommé : c’est Assad oui Mouic, chef de la famille régnante Cajar.

Le nouveau nouveau maître de l’immense Perse, Ahmed Mirza, acclamé par tout un peuple qui croit en lui, espérant des réformes sociales et libérales rapides, a dix ans.

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Mohammed Ali Shah vient d’abdiquer en faveur de son fils de dix ans

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29 juin 1909 : Picasso apprend le dessin à ma fille

 » Laisse ton crayon courir sur la feuille. Garde la main souple. Repense bien à ce que tu veux dessiner et représente-le vu du dessus, du dessous et d’à côté.  »

C’était il y a deux mois : ma fille Pauline était ravie d’écouter Pablo Picasso lui montrer comment faire « un beau dessin ». L’artiste, croisé plusieurs fois chez les marchands de tableaux Kahnweiler ou Vollard, est devenu un ami de la famille. Nous le rejoignons parfois jusqu’à son atelier ; plus fréquemment, il vient prendre un verre à la maison. Jamais à la même heure, toujours sans prévenir. Souvent aimable, parfois taciturne. Le peintre veut rester libre et déteste les convenances bourgeoises.

La boîte de Crayola toute neuve venue des Etats-Unis sur le rebord de la table de la cuisine est le point de départ d’une aventure picturale pour ma fille qui se poursuit aujourd’hui. La gamine interroge :

 » Il renvient quand Tonton Picasso ?  »

Je rappelle à ma petite que celui-ci est rentré pour plusieurs mois dans son Espagne natale. J’ajoute, sans trop savoir, « … pour voir son papa et sa maman lui-aussi ». Je lui montre une carte que nous avons reçue de Barcelone et une autre de Horta de San Juan :

 » Tu vois, là-bas, il va nous faire des tableaux de montagnes avec du marron, du jaune et beaucoup de soleil. Il n’y aura pas de vert ou presque, puisque les arbres sont rares dans le paysage. Picasso reviendra aussi avec des photographies de ce qu’il a vu. Tu pourras comparer avec ses toiles.  »

Ma fille prend une feuille :

 » Je veux faire comme Tonton Picasso. Des carrés, quelques ronds et beaucoup de couleurs. »

Pauline se concentre. Un instant, ses yeux noisette me font penser au regard perçant de Pablo. Son avant-bras se déplace sur la feuille avec rapidité, les Crayola de différentes teintes se succèdent pour remplir la page avec une certaine habilité. L’enfant a compris les leçons du maître. Elle ne s’embarrasse pas du désir de reproduire la réalité et préfère nous faire sentir ce qu’elle a en tête. Chaque oeuvre devient, pour elle comme pour lui, une recherche et une expérience.

Un quart d’heure après, le dessin s’achève. L’enfant y inscrit son prénom, avec application, en bleu clair, en bas à droite. En me demandant de poster son chef d’oeuvre pour notre ami en Espagne, elle me signale qu’elle se met maintenant à faire des découpages.

 » Il devrait faire comme moi, Tonton Picasso : des découpages… ça va encore plus vite que de faire un dessin et c’est rigolo. »

Je lui promets de parler, dans ma lettre d’accompagnement, des découpages « rigolos » et de conseiller le procédé à Picasso.

Avec attendrissement, je regarde ma cadette et repense à cette phrase de notre ami peintre :

 » Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant.  »

Ma fille et Tonton Picasso

June 29, 1909: Picasso Teaches My Daughter How to Draw

“Let your pencil run across the page. Keep your hand loose. Think carefully about what you want to draw, and show it from above, from below, and from the side.”

That was two months ago. My daughter Pauline was delighted to listen as Pablo Picasso showed her how to make “a beautiful drawing.” The artist—whom we had met several times at the galleries of Kahnweiler and Vollard—has become a friend of the family. We sometimes walk with him to his studio; more often, he drops by for a drink at our home. Never at the same hour, always unannounced. Often pleasant, sometimes taciturn. The painter insists on his freedom and has little patience for bourgeois conventions.

A brand-new box of Crayola crayons, brought from the United States and set on the edge of the kitchen table, became the starting point of a pictorial adventure that my daughter continues to this day. The child asks:

“When is Uncle Picasso coming back?”

I remind her that he has returned for several months to his native Spain. I add, not entirely sure, “…to see his father and mother as well.” I show her a card we received from Barcelona and another from Horta de San Juan:

“You see, over there he will paint mountains in brown and yellow, full of sunlight. There will be little or no green, since trees are scarce in that landscape. Picasso will also bring back photographs of what he has seen. You’ll be able to compare them with his paintings.”

My daughter takes a sheet of paper:

“I want to do like Uncle Picasso. Squares, a few circles, and lots of color.”

Pauline concentrates. For a moment, her hazel eyes remind me of Pablo’s piercing gaze. Her forearm moves swiftly across the page; the different shades of Crayola follow one another, filling the sheet with a certain skill. The child has understood the master’s lessons. She does not trouble herself with reproducing reality, preferring instead to make us feel what is in her mind. Each work becomes, for her as for him, a search and an experiment.

A quarter of an hour later, the drawing is finished. Carefully, she writes her name in light blue in the lower right corner. Asking me to send her masterpiece to our friend in Spain, she informs me that she is now going to make cut-outs.

“Uncle Picasso should do like me—cut-outs… it’s even faster than drawing, and it’s fun.”

I promise to mention these “fun” cut-outs in my accompanying letter and to recommend the technique to Picasso.

With tenderness, I look at my youngest child and recall a remark our painter friend once made:

“In every child there is an artist. The problem is how to remain an artist once we grow up.”

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