6 janvier 1910 : Les filles faciles sont-elles en province ?

« En province, les filles ont de drôles de mœurs. Surtout quand on se rapproche de nos frontières ou de l’océan. » L’évêque invité à notre table ce soir prend un air de comploteur pour nous en dire plus :«  Dans les Alpes, en Suisse comme en France, les jeunes filles à marier laissent leurs fenêtres ouvertes pour inciter les jeunes gens à placer une échelle et à venir les rejoindre. »

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Je me risque : « Sans autre forme de procès ? »

L’ecclésiastique complète, presque à voix basse : « Si, le jeune homme récite un petit compliment pour plaire à sa belle, se bat avec un éventuel rival puis rentre dans la chambre à coucher et doit y rester, en principe, aussi habillé que la demoiselle. C’est malheureusement au lit que les choses se gâtent et que les vêtements sont souvent prestement enlevés, dans un espèce d’affolement…bestial. Cette coutume est appelée le Kiltgang. Elle est tolérée par les édiles du village et souvent encouragée par les parents qui y voient un bon moyen de caser leur fille.»

Le vieux serviteur de Dieu se frotte les mains, ravi de son petit effet et de l’effroi (feint) qu’il croit lire sur le visage de ma jeune cousine, de passage ce soir.

Il ne souhaite pas en rester là et nous emmène, en quelques phrases, mille bons kilomètres plus à l’ouest : «  Et le maraichinage, connaissez-vous ? »

Là encore, devant nos regards interdits, il adopte la posture du conteur et reprend :

«  C’est en Vendée. Les filles passent devant les garçons avec un parapluie. Ces derniers leur courent après et saisissent le manche de cet objet des filles qui acceptent d’être conquises. Puis, le pébroque s’ouvre et cache une véritable parade amoureuse faite de baisers langoureux et de caresses pas toujours très chastes. »

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Ma cousine écoute, fascinée. S’imagine-t-elle, dans un rêve éveillé, partir aux bras d’un beau Vendéen ou d’un Savoyard musclé ?

L’homme d’église, rabat-joie, assène : « L’Église condamne bien évidemment, de toutes ses forces, toutes ces pratiques scandaleuses. »

Taquin, je me retourne vers ma jeune parente : «Sophie, retourne donc travailler ton concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Sèvres ! Tout ce que nous venons d’entendre n’est pas pour toi. Tu es Parisienne. Aucun garçon ne viendra mettre une échelle au bas de ton appartement situé au cinquième étage de ton immeuble haussmannien. Tu vas pouvoir te concentrer sur tes livres ! »

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4 commentaires sur “6 janvier 1910 : Les filles faciles sont-elles en province ?

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  1. Qu’est-ce qu’on était moderne, dites, en 1910 ! Un évêque qui parlait à table de pratiques érotiques devant une jeune fille et dont le vocabulaire argotique (« pébroque ») était très au point ; un narrateur qui parlait d' »immeuble haussmannien » longtemps avant tout le monde ; une jeune fille de bonne famille qui vivait seule dans un appartement du cinquième étage … Si vous avez d’autres anachronismes flagrants à nous servir, n’hésitez pas.

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  2. Cher Pierre
    Mais oui, on était moderne en 1910 !
    – Oui, les évêques avaient une vie privée et étaient reçus dans des foyers de fonctionnaires de cabinet (le fait que leurs conversations n’aient pas été notées n’enlève rien au fait qu’ils aient pu tenir tel ou tel propos)
    – Oui, le mot « pébroque » date de 1907 (allez voir dans le Robert)
    – Quant à la jeune fille, il n’est pas écrit qu’elle vit seule. D’ailleurs, la pratique du Kiltgang ne concerne pas des femmes seules mais des filles à marier… qui, en 1910, ne vivent jamais ou presque, seules, dans le milieu de notre héros.

    Maintenant, je ne m’interdis nullement quelques anachronismes permettant à ce journal de rester « léger » ou facilitant l’appréhension de cette époque (quand on parle par ex de la grande ville japonaise, en 1910, on écrit Tokio… et si je le fais, j’aurai des dizaines de commentaires soulignant la faute d’orhographe).

    Mon cher Pierre, ces anachronismes voulus,  je sais que les lecteurs fins, lettrés et avertis comme vous, s’en amusent.
    Cordialement
    L’auteur

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  3. Selon l’élégante définition donné il y a quelques années par un savant local, le docteur Marcel Baudouin, dans son ouvrage « Le Maraîchinage, coutume du pays de Mont (Vendée) » (1906-3ème edt), le maraîchinage (ou pour parler de manière savante, le cataglotisme ethnique) consiste techniquement parlant en un « accouplement bucco-lingual, effectué dans des conditions données, entre un jeune Maraîchin et une jeune Maraîchine …. au moment où les sens s’éveillent. Il s’agit d’un baiser de bouche à bouche accompagné d’introduction de la langue, exécutée more columbino, c’est à la manière du becquetage des colombes. »

    Mais rassurez-vous, une fois les parapluies ouverts et les bisous échangés le maraîchinage se terminera forcément par un mariage, qui est, pour le bon docteur sa seule raison d’être.

    Entre mari et femme, plus de maraîchinage. Ouf, la morale est sauve !

    Bye

    Olivier Stable

    PS : On est en droit de s’interroger à l’instar de ce contributeur de LA CHRONIQUE MEDICALE (1905 – N°3) rendant compte de l’ouvrage sus-mentionné, sur les (éventuels) problèmes physiques occasionnés par cette curieuse pratique;

    *Ce qui nous surprend le plus, c’est qu’on puisse ainsi embrasser
    – s’embraser serait plus exact – des journées entières, sans éprouver des crampes aux muscles linguaux. La langue des Maraîchins serait-elle douée d’une élasticité particulière? L’historien du maraîchinage
    nous doit sur ce point une explication.*

    N’ayant pas réussi à contacter le docteur Baudouin j’espère qu’un lecteur de ce billet saura nous fournir sur ce point une réponse …… argumentée.

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