17 février 1910 : La peur en bateau

J’imagine l’homme qui nage de toutes ses forces, ces vagues qui le soulèvent puissamment et l’emmènent parfois dans la direction opposée à l’horizon, l’eau noire refroidissant tout son corps gagné par l’épuisement. La syncope enfin et le réveil sur le sable, vivant, seul rescapé d’un naufrage dont les victimes se comptent par centaines. C’est ainsi que s’est achevée la catastrophe du paquebot Général-Chanzy.

Me reviennent aussi en mémoire d’autres drames, en pleine mer cette fois-ci. La panique gagnant les passagers d’orgueilleux navires -comme La Bourgogne – entrés en collision avec un autre bâtiment à pleine vitesse dans un brouillard traître. Les hommes d’équipage oublient les devoirs de la mer et s’emparent des chaloupes en priorité, laissant les passagers sans secours. Le capitaine, au contraire, sombre avec panache, sans quitter la barre de son bateau et rejoint l’océan devenu son tombeau.

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Voilà les images qui peuplent mon esprit pendant que j’accompagne le ministre de la Marine au Havre ce jour.

Quand on observe le gigantisme du Provence à quai, difficile d’imaginer le naufrage. Les flots semblent domptés par l’immensité de la coque, donnant une stabilité remarquable à ce mastodonte de plus de 190 mètres de long. Une ville flottante de 1600 passagers se répartissant entre les différents ponts et entreponts, restaurants ou bars, une société reconstituée où les plus riches se détendent en jouant au grand air, avec élégance, au shuffle-board et les plus pauvres tapent le carton pour tromper leur ennui dans des couloirs étroits, humides et mal éclairés qu’ils ne peuvent quitter avec leur billet de troisième classe.

Qui a peur en bateau ? Il paraît que l’angoisse peut venir quand le capitaine annonce une tempête qui s’approche ou que l’on constate que tout l’équipage est concentré dans des manœuvres difficiles. C’est à ce moment que l’on se dit que les chaloupes ne sont pas là par hasard et que les centaines de gilets de sauvetage empilés doivent bien avoir leur utilité. On repense à tous les naufrages décrits dans les journaux à sensation, ces drames qui surviennent une fois par mois environ. On se dit : ce coup-ci, ce pourrait être pour moi.

Un jour, avec l’essor des aéroplanes, la construction de gros et modernes « avions » , ne doutons pas que toute peur disparaîtra quand on volera vers New-York. Au-dessus des nuages, loin des tempêtes, le calme et la sérénité. Vivement l’an 2000 !

26 janvier 1910 : L’eau monte, Paris barbote

Paris s’écroule : ce qui faisait sa fierté s’arrête inexorablement. Les ascenseurs ? Stoppés entre deux étages. Les horloges publiques ? Arrêtées après avoir affiché un retard leur retirant toute crédibilité. L’usine à air comprimé du XIIIème arrondissement qui faisait fonctionner le tout disparaît sous les flots.

Les Parisiens barbotent dans les eaux boueuses d’une Seine qui a décidé de quitter son lit pour s’étirer paresseusement sur de vastes quartiers à l’ouest de la porte de Charenton, sur Bercy jusqu’à l’Hôtel de Ville, en recouvrant aussi des pans entiers de la rive gauche : notamment Jussieu, le Jardin des Plantes et une part grandissante du XVème arrondissement.

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Le soir, les pas font « floc » dans un noir d’encre qu’aucun bec de gaz ne peut plus combattre, les usines les approvisionnant à Alfort et Passy étant hors d’usage, faute de charbon. La société concessionnaire d’électricité a mis fin à son approvisionnement par crainte de gigantesques court-circuits. Les architectes examinent gravement les immeubles touchés par les inondations pour vérifier que leurs fondations fragilisées ne vont pas conduire à leur écroulement. Plus de métropolitain, plus de tramway : tous les fiacres reprennent du service… aux côtés des barques.

Dans ce marasme ambiant, on se serre les coudes. Les Parisiens les plus vaillants aidés des employés municipaux et des pompiers apportent des provisions aux personnes fragiles.

Le préfet Lépine fait ses tournées en équilibriste sur les planches et passerelles mises en place par ses services et les régiments du Génie pour avancer pieds secs. Le Président du Conseil Aristide Briand, quant à lui, partage son temps entre son bureau de la Place Beauvau où il donne des ordres judicieux, les séances à la Chambre -informée régulièrement – et les visites sur toute la région parisienne sinistrée.

Il n’oublie pas des grandes villes comme Lyon qui souffrent aussi cruellement de situations semblables.

Ravitaillement des Halles, distribution des vivres, évacuation des ordures, soins aux malades, surveillance contre le pillage des appartements abandonnés : il faut penser à tout. Chaque jour a lieu une réunion de coordination présidée par Briand, reprenant sa casquette de ministre l’Intérieur, associant le préfet Lépine, le gouverneur militaire de Paris, le général Dalstein, ainsi que les patrons de la police municipale, le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture sans oublier le directeur de l’Assistance Publique, Gustave Mesureur.

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Le flamboyant général Dalstein est très fier de livrer l’un de ses derniers combats, avant une retraite méritée

Les chefs de file des groupes parlementaires sont reçus chaque jour, avec des égards, pour leur montrer l’efficacité de la machine gouvernementale. Clemenceau a promis de se taire et envoie de sa rue Franklin quelques recommandations écrites (jetées au panier par Briand agacé qui fait répondre par sa secrétaire qu’il les a lues et « particulièrement appréciées ») . Jaurès prend la parole pour appeler à l’unité derrière les ministres et à la solidarité en faveur des sinistrés.

Les patrons de presse ont promis de ne pas démoraliser leurs lecteurs. Je me charge de leur communiquer deux fois par jour les exemples les plus significatifs de la mobilisation des pouvoirs publics.

Et pendant ce temps, l’eau continue de monter et le zouave du Pont de l’Alma boira bientôt la tasse !

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Le Zouave du Pont de l’Alma boira bientôt la tasse

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21 janvier 1910 : Noé va-t-il sauver les Parisiens des eaux ?

« Paris est puni, Paris doit se repentir, la ville des plaisirs doit se flageller pour obtenir le pardon du Très Haut ! » L’homme hirsute, posté sur le pont de l’Alma, lève ses bras décharnés en l’air et continue à psalmodier dans une langue incompréhensible pour les nombreux passants qui se sont attroupés, fascinés, autour de lui.

Il reprend de sa voix puissante, en Français à nouveau : «Dieu a fait pleuvoir pendant tout l’été 1909, l’automne a été froid et neigeux. Hier et avant hier, pendant deux journées terribles, le Tout Puissant a déclenché le déluge. Et maintenant, la capitale est sous l’eau. C’est la crue du siècle ! On circule en barque pour atteindre les bâtiments symboles de l’orgueil démesuré des hommes. La Chambre des députés, la gare Saint-Lazare et la gare de Lyon disparaissent peu à peu dans notre ville engloutie. Les députés et les cheminots nagent en eau trouble ! Je suis Noé, je suis Noé, venez à moi si vous voulez être sauvés ! » Paradoxalement, personne ne ricane autour de celui qui était encore considéré, il y a peu, par tous les habitants des quais, comme un vieux fou, inoffensif et drôle.

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La Chambre des députés est sous l’eau, pendant la grande crue de 1910

Le « Noé », les yeux injectés de sang, continue sa prêche : «Rappelez-vous la crue de 1658, la Seine avait retrouvé son ancien lit qui passe au pied de Belleville, borde Ménilmontant, Montmartre et Chaillot, son lit venu du fond des âges, ce lit que l’homme avait dévié pour son petit confort. La Seine se venge, vous domine tous autant que vous êtes, repentez-vous ! Les cabarets et les théâtres sont fermés, l’électricité, le téléphone et le métropolitain, inventions scandaleuses d’un homme prométhéen, sont en panne. Le soir, la nuit noire nous enveloppe ; les eaux sombres et silencieuses deviennent le reflet de notre âme chargée de péchés. Les rez-de-chaussée des immeubles sont sous l’eau et vous devez vous réfugier dans les étages, vous devez vous élever, enfin ! Je vous invite à prier. Repentez-vous ! »

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Les abords de la Gare de Lyon ne forment plus qu’un grand lac

Une veille dame, manifestement convaincue par tant d’éloquence, s’agenouille, se signe et sort son chapelet. Trois autres messieurs en manteau, pourtant très dignes, ont retiré leur chapeau et baissent la tête dans un mouvement manifeste de contrition.

Je laisse là le petit attroupement mystique et continue mon chemin jusqu’au ministère de l’Intérieur où le monde réel m’attend. Mon bureau de ma bonne vieille place Beauvau, reliée minute par minute à la Préfecture de Police, où nous tentons de montrer à la population parisienne désorientée que le gouvernement des hommes existe toujours.

A suivre…

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