14 mai 1909 : Quand le cheval se cabre…

Améliorer la race chevaline de notre pays, contribuer au prestige de la France grâce à des prix renommés, abonder le Trésor public, lutter contre les paris clandestins, infiltrer un milieu qui permet de surveiller beaucoup de personnalités … Tout concourt à une forte pénétration de l’Etat dans le monde des courses.

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L’hippodrome d’Auteuil année 1909

L’hippodrome est pour beaucoup de Français un bon délassement dominical. Le prix de Diane, le Grand prix de Paris ou le Prix du Jockey-club signifient pour chacun une ambiance de fête, de jeu pour tous et de démonstration d’élégance pour les dames.

Pour moi, c’est un calvaire… comme un tour qui n’en finirait plus, sur un vilain canasson dans un manège mal aéré.

J’ai le droit, chaque mois, à la lecture fastidieuse d’un rapport envoyé par la police spéciale des chemins de fer (la police politique officieuse) au Président du Conseil, sur l’activité des courses.

En lisant, au petit trot, j’y trouve, pêle-mêle, le résultat des encaissements de taxes sur le Pari Mutuel, les réseaux de bookmakers démantelés, le nombre d’escrocs ou de pickpockets arrêtés sur les hippodromes et enfin toutes les informations ou rumeurs qui se murmurent dans le monde des courses en lien avec de nombreuses personnalités en vue du moment.

Je reviens « au pas » sur un point important : l’application de la loi de 1907 interdisant les paris clandestins. Je constate qu’elle fait l’objet d’une application rigoureuse à Longchamp, Saint Cloud, Maisons-Laffitte ou Auteuil. La République a besoin d’argent et il n’est pas question que des circuits parallèles perdurent ou naissent en dehors du contrôle du fisc.

Invariablement, à la page 7 ou 8, le rédacteur du rapport (c’est le même homme depuis dix ans, me semble-t-il) propose une loi sur le doping, pratique qui nous vient des Anglais et qui consiste à donner des excitants aux chevaux de courses. Il propose un contrôle de salive avant et après les épreuves par des vétérinaires indépendants. Tout aussi invariablement, je note dans la colonne de droite « bonne idée! » pour ne pas décourager l’auteur inconnu dans ses efforts pour proposer une meilleure administration et un contrôle plus efficace de ce sport.

Puis, à la page 10 du document, commence pour moi un fastidieux steeple-chase. Je dois trancher, au nom du ministre, sur la répartition des effectifs policiers entre les différents hippodromes. Le rédacteur qui a la fougue d’un pur-sang pour coucher sur le papier, avec gourmandise, les derniers racontars sur Boni de Castellane, le prince de Sagan ou le marquis de Polignac, se révèle un piètre bidet dès qu’il s’agit d’aligner deux chiffres. Comme chaque année, aucun total n’est juste, des données manquent ou n’ont pas été vérifiées. Bref, on me demande de courir avec des oeillères fermées sur un terrain marécageux.

Cette année, ma patience est à bout. Je me cabre et renvoie le rapport jusque dans la soupente ministérielle d’où il n’aurait jamais dû sortir, avec ces mots rageurs :

 » On dit que Charles Quint parlait espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à son cheval. Je vous remercie de parler un peu plus « mathématique » aux créatures du cabinet ! »

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L’hippodrome de Maisons-Laffitte en 1909

5 mars 1909 : Ces pauvres banques mal aimées

« Nous en avons assez d’être au banc des accusés ». Société Générale, Crédit Lyonnais, Crédit Industriel et Commercial : les trois grands banques de dépôts ont leurs représentants dans mon bureau et préparent avec moi leur futur rendez-vous avec G. Clemenceau.

Leur objectif : obtenir un soutien politique sans faille du gouvernement face aux violentes campagnes de presse dont elles sont victimes. Les grands journaux les stigmatisent à longueur de colonnes et emploient le terme infâmant « d’oligarchie financière ».

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Le prestigieux siège du Crédit Lyonnais fondé par Henri Germain

Emile Béthenod, président du Crédit Lyonnais laisse son adjoint nous présenter sa liste de doléances :

 » On nous reproche tout et son contraire. De prêter trop largement et de nous exposer ainsi dangereusement… alors que depuis la « grande dépression » qui a duré de 1873 à 1896, nous faisons bien attention de nous limiter aux investissements à court terme en laissant aux banques d’affaires les émissions d’obligations ou les participations dans les entreprises.

Puisque nous ne faisons que des avances sur titres, des opérations d’escomptes (achats et reventes de traites), de la fourniture de chèques, la presse nous traîne dans la boue en raison de notre frilosité à soutenir le petit commerce et les petits entrepreneurs. Bref, quoi que nous fassions, nous avons toujours tort. »

Je reprends patiemment les éléments du dossier fourni par le ministre des Finances Caillaux :

– Effectivement, les grands capitaines d’industrie trouvent à se financer auprès de la Banque de Paris et des Pays Bas ou de la Banque de l’Union Parisienne. Mais les « petits », où peuvent-ils aller pour obtenir des crédits ? Nulle part.

En outre, il est admirable de drainer l’épargne des Français vers les emprunts russes ou l’Empire Ottoman mais ces sommes pourraient être mieux utilisées à moderniser les équipements du pays.

– Mais Monsieur le conseiller, c’est ce que nous faisons déjà !

– Pas vraiment. Pour l’agriculture, par exemple, nous avons été obligés de créer les sociétés de crédit agricole par les lois de 1894 et 1899.

– Soutenir le monde des paysans, ce n’est pas notre métier.

– Sans doute, mais si vous n’aidez ni les commerçants, ni les paysans, ni les petits patrons, il ne faut pas vous étonner que la presse finisse par vous lâcher.

Emile Béthenod, en digne successeur du grand banquier Henri Germain, reste très calme :

– Nous avons près de 600 000 déposants qui nous font confiance. J’y vois la preuve vivante que nous arrivons à satisfaire le plus grand nombre.

S’il faut aller plus loin, je ne suis pas opposé à la création d’une commission réfléchissant à la mise en place de banques plus… populaires.

Je saisis la balle au bond :

– Et bien voilà, je trouve l’idée excellente ! Il faudrait que les services de M. Caillaux travaillent avec vous à créer des « banques populaires ». Le nom sonne bien, vous ne trouvez pas ? 

16 février 1909 : Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme…

 » Il va falloir s’occuper un peu plus sérieusement de toutes les inégalités qui perdurent sur notre territoire !  » Hégésippe Légitimus que je reçois aujourd’hui, ne mâche pas ses mots même s’il garde un sourire avenant.

Au départ, mon propos était juste de passer en revue tous les postes budgétaires du ministère de l’intérieur et de celui des armées pour examiner les économies possibles. En regardant la longue liste des affectations, je me suis étonné du nombre de fonctionnaires présents pour le maintien de l’ordre en Guadeloupe. J’ai voulu en savoir plus sur la situation de cette île que je connais mal et j’ai eu l’idée de faire venir le député maire de Pointe-à-Pitre, dans mon bureau, pour faire le point.

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Hégésippe Légitimus a un fils du nom de Victor qui sera journaliste et se mariera avec la comédienne Mathilda Paruta qui deviendra Darling Légitimus. Cette dernière sera à son tour la mère de Théo Légitimus, comédien lui aussi, qui aura, en 1959, en enfant du nom de … Pascal.

 » Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme, il faut s’efforcer de mettre fin à la crise sucrière qui secoue notre territoire depuis 1870. La canne se vend de moins en moins et à des cours trop bas pour permettre aux petites exploitations de survivre. Le résultat se traduit par une concentration des propriétés entre les mains des usines et d’industriels métropolitains et/ou mulâtres. »

Hégésippe Légitimus explique calmement et s’efforce de vérifier, par des regards furtifs, que mes notes prises au fur et à mesure, sont bien conformes à ses propos.

 » J’ai créé le parti socialiste guadeloupéen pour redonner du pouvoir politique aux exploités de l’île qui sont souvent noirs, pour mettre fin aux grands monopoles qui conduisent à des inégalités de fortune choquantes et pour favoriser l’accès aux études des classes populaires guadeloupéennes. A chaque hausse des cours de la canne à sucre, il faudrait que les salaires des ouvriers agricoles et des usines soient revalorisés.  »

Je décide de le faire parler un peu de lui :

– On vous qualifie, peut-être un peu vite, de « Jaurès noir  » ?

– Monsieur le conseiller, c’est beaucoup d’honneur mais si vous connaissiez mieux l’île, vous verriez que le nom de Légitimus est pris au sérieux par les habitants qui placent beaucoup d’espoir dans mon action de président de conseil général, de député et de maire.

En me regardant avec fierté, il ajoute une phrase dont je peine à comprendre complètement le sens :

– Mon nom n’est pas celui d’un… inconnu… et je ne suis pas… un amuseur public. »

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