14 décembre 1909: Les pouvoirs extraordinaires de Saint Greluchon

La jeune paysanne approche sa main en tremblant et gratte le menton de la statue. Le rebouteux lui empoigne le poignet vigoureusement :

«  Plus fort, la gamine, plus fort, sinon, ton bébé sera une loque ! »

La jeune femme crispe ses doigts et arrache avec ses ongles noirs un peu de poussière de bois du visage impassible représentant Guillaume de Naillac, antique seigneur de ces lieux.

Elle garde précieusement la substance dans le creux de sa main et la reverse dans une coupe emplie de vin blanc de messe. Elle s’agenouille, se signe et boit, en confiance, le bizarre breuvage.

Nous sommes à l’intérieur d’une église du Bourbonnais. Comme dans de nombreux coins de France, l’imagination populaire n’a pas de limite pour venir en aide aux couples qui ne peuvent avoir d’enfants.

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La ville de Bourbon l’Archambault abritait un drôle de Saint Greluchon

La statue de Guillaume de Naillac est célèbre dans tout le pays : on prétend qu’en lui grattant les parties génitales, on obtient des particules magiques susceptibles de provoquer une grossesse.

« Gratter », en dialecte local, se dit « grelicher ». La ferveur villageoise a canonisé notre bon Guillaume et sa statue est devenue, après avoir favorisé l’émergence de nombreuses progénitures dans toute la région et pendant tout le XIXème siècle, Saint Greluchon.

 Pendant des dizaines d’années, l’entre-jambe de notre saint a été raboté par des milliers de mains fébriles. Puis, au moment où il ne restait plus rien à extraire de cet endroit du corps, dans les années 1895, j’avais déjà été interrogé par le préfet sur la conduite à tenir et avait conseillé que l’on « gratte le menton ». Mon conseil avait été transformé en arrêté préfectoral rassurant, de surcroît, les esprits pudibonds.

Ce dernier mois, le saint Greluchon revient sur mon bureau. Son menton n’est plus et son visage est devenu méconnaissable. Gratté, défiguré par des centaines d’ongles fervents, les mains de toutes les femmes momentanément stériles de plusieurs départements.

Le préfet, dérangé par cette grattouille inédite, interpelé par le maire local et le curé de la paroisse, pour une fois unis dans un même désarroi face à la disparition progressive et inexorable de la statue, demande à Paris l’autorisation de transférer l’objet dans un musée.

La lettre du haut fonctionnaire se conclut ainsi : «  Monsieur le ministre, si nous n’y prenons garde, la statue de Guillaume de Naillac n’aura bientôt plus forme humaine et un souvenir remarquable du notre Moyen-Âge régional disparaîtra à jamais. Ce n’est plus qu’un rondin de bois que les paysans illettrés continueront à adorer d’une ferveur puérile. »

Je réfléchis longuement et renvoie ces instructions au préfet :

« Monsieur le préfet,

Il est positif de constater que vous êtes saisi par le maire et le curé de façon conjointe. J’y vois un signe de détente et d’apaisement après la loi de 1905 peu appréciée dans votre région. Recevez dès lors mes félicitations pour votre action modératrice.

Pour ce qui est de la statue, vous avez l’autorisation de la transférer au musée du chef-lieu. Pour autant, cette action imposée par un légitime souci d’ordre public, risque de provoquer la frustration des populations locales. Vous veillerez, dès lors, à conserver intact le socle en pierre de votre Saint Greluchon. Il appartiendra au curé local, s’il le souhaite, de bénir régulièrement un peu de poussière de bois et de la placer à cet endroit de l’église, à disposition de ses ouailles. »

J’apprends ce jour que ce dernier conseil est resté sans effet. La poussière de bois « envoyée par les fonctionnaires de Paris » n’intéresse personne.

En revanche, le musée départemental a vu sa fréquentation multipliée par cent depuis que le Saint Greluchon y a pris ses quartiers d’hiver.

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11 décembre 1909 : Proust se paie la tête des diplomates

  « La culture de ces gens éminents est alternée et triennale. Les expressions dont ils émaillent leurs fins propos ne laissent pas de m’étonner. Une année, nous avons le droit à Travailler pour le roi de Prusse, l’année suivante, Qui sème le vent, récolte la tempête pour terminer heureusement par un délicat proverbe arabe, Les chiens aboient, la caravane passe. »

Mon ami Marcel Proust a oublié la partie de dominos que nous avons commencée. Il est caustique, drôle et a décidé, ce soir, de se payer la tête des diplomates.

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«  Vous vous rendez compte, Olivier, de l’importance d’un toast porté en fin de repas ? Tel ambassadeur, invité par mes parents, se délectait d’un simple mot employé par un dirigeant à ce moment et il en saluait l’audace, selon lui, inouïe. Il évoquait le fait -tenez-vous bien – que la France et son pays avaient des… affinités. Pendant une bonne demi-heure, nous avions droit à un commentaire autorisé sur la force et la justesse d’une telle expression jugée originale dans le vocabulaire habituel du Quai d’Orsay. Il évoquait longuement l’émotion suscitée dans les chancelleries par « affinités » et les chroniques variées d’une presse spécialisée dont les sources ne lui étaient pas éloignées. « Affinités ». La France et ce pays avaient des «affinités «  et il répétait ce mot pour en faire découvrir toutes les sonorités chatoyantes, en saluant l’audace de celui qui avait su le suggérer au souverain Théodose. »

Proust, souriant jusque-là, part d’un franc éclat de rire.

« Enfant, je ne voyais pas à quel point mes parents avaient affaire, en la personne de ce diplomate, à un cuistre. Ce qu’il faudra que je fasse, quand je vais en parler dans mon livre, c’est de montrer à la fois l’admiration -héritée de celle de ma famille- que j’avais dans ma prime jeunesse, tout en laissant transparaître mon ironie d’aujourd’hui.

Il faut que mon lecteur sente que le bambin que j’étais ne percevait déjà pas bien pourquoi mon père et ma mère restaient bouche bée devant cet ancien ambassadeur. Et c’est à partir de cette incompréhension mise sur le compte de mon jeune âge, que je pourrais ensuite bâtir un texte qui se chargera progressivement, de vitriol. Seuls les enfants se rendent compte que le roi est nu ! »

L’écrivain s’esclaffe, son regard, habituellement si doux, devient moqueur et presque cruel.

Puis, soudain, ce dernier se fige et se glace. Sa main se porte à sa poitrine pour tenter d’étouffer une envie irrépressible de tousser. Le douleur provoquée par cette gêne physique soudaine fait pâlir Marcel qui pivote sur sa chaise pour tenter de cacher son désarroi.

La toux vient enfin. Sèche, répétée, épuisante et creusant durement les premières rides de mon ami. Je tente de le calmer d’un ou deux gestes parfaitement vains.

Les rires ont disparu. L’homme aux mille talents, à l’esprit si affuté, semble s’effacer devant un être profondément affaibli, presque pitoyable.

Je ne fais pas paraître mon trouble et me contente, la crise calmée, de donner cet ultime conseil à Marcel :

« Vous ne devriez pas travailler autant. Votre bonne m’indique que pendant soixante heures vous ne touchez à aucun repas. Elle se demande même si vous buvez un verre d’eau, tout occupé que vous êtes à noircir des centaines de pages. »

Je sens mes propos inutiles. C’est toute une vie, une pensée qui quitte un corps qui ne répond manifestement plus… pour se mettre en scène dans un ouvrage immense, devenu le seul véritable avenir de Proust.

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8 décembre 1909 : Les policiers en ont ras le képi

Assez d’être injuriés par les charretiers, marre de se trouver là quand il faut débarrasser le cadavre putréfié d’un inconnu dans une maison en ruine ou expulser une famille de pauvres gens qui ne peuvent payer un loyer trop cher, assez de courir vainement après des voleurs qui se moquent des frontières entre départements, las de toucher un traitement de misère après avoir travaillé tout un mois dans des locaux sales avec du mobilier cassé. Métier usant, manque de soutien de gouvernants jugés éloignés, population agressive à leur égard, nouveaux risques liés à la présence des bandes d’Apaches : les policiers en ont ras-le-képi et commencent à le faire savoir.

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               Un policier parisien en 1909

Des lettres anonymes parviennent jusqu’au cabinet, les gradés signalent des refus de saluer, des contacts sont pris discrètement par certains avec la Cgt et d’autres envisagent de créer des associations de défense.

La police des chemins de fer, issue de la Sûreté et chargée en fait des renseignements politiques, s’est fait un plaisir de rédiger un rapport alarmiste sur les états d’âme des membres de la Préfecture de Police, la grande rivale. Les « roturiers » de la police se délectent, sur quarante pages, à signaler tous les débuts de dérive de ceux qui se sont toujours considérés comme la « noblesse » de la sécurité.

Il faut réagir.

Écouter ? certes. Comprendre ? pourquoi pas… mais surtout calmer et enfin verrouiller.

L’indiscipline dans un corps chargé de protéger l’État, ce serait fâcheux. Des manifestations de la part de ceux qui sont chargés de les réprimer ? Vous n’y pensez pas, cher Monsieur !

Briand et le préfet Lépine s’expriment ce jour devant 6000 policiers parisiens pour dire qu’ils les comprennent mais qu’ils doivent faire silence et rentrer dans le rang.

Le préfet Lépine arrive avec son prestige personnel, Briand avec sa rouerie habituelle. L’homme qui paie de sa personne d’un côté, le tacticien génial de l’autre. L’un est moralement blessé de voir certains de ses hommes dévier; l’autre y voit l’occasion de montrer, une fois de plus, son habileté à retourner la situation. Le haut fonctionnaire aimerait diriger une maison exemplaire, l’ancien socialiste et manifestant – tendance « grève générale » – sourit intérieurement, de son côté, de sentir les bleus à l’âme des forces de l’ordre dont il a longtemps craint les coups.

La salle a été préparée. La présidence est assurée par Monsieur Ruart, responsable de la caisse de prévoyance. Un bon policier celui-là, quarante ans de maison, blanchi sous le harnais, redevable au pouvoir en place d’une fonction prestigieuse, tranquille et discrètement rémunératrice. Les premiers rangs sont occupés par des commissaires ambitieux et des gradés obséquieux. Les autres sièges sont noyautés par des agents fidèles et bien notés. Les râleurs ont été envoyés faire la circulation près des octrois.

Les journalistes invités ont été, quant à eux, dûment chapitrés : il n’est pas question de faire un article qui mette en cause le gouvernement sinon adieu les renseignements de première main sur les affaires criminelles en cours. Ils ont tous eu le discours de Briand à l’avance et par mes soins. Cela leur laisse un peu plus de temps pour bien réfléchir aux discrets compliments à adresser au ministre… après avoir cité abondamment une prose écrite par votre serviteur et martelée par un Briand au mieux de sa forme.

Le discours est court (je n’avais pas trop d’inspiration) ? Le journaliste dit que Briand a l’art de la concision. Il affirme une chose et son contraire (je ne souhaitais vexer personne) ? Le plumitif se fend d’une appréciation élogieuse sur son art du compromis et de la nuance.

Les articles de ce matin concluent sur le fait que les policiers applaudissent « à tout rompre » le ministre de l’Intérieur et Président du Conseil.

Message à retenir pour le grand public : le silence est revenu dans les rangs.

Briand entre dans mon bureau et me félicite de ces quelques mots : « Mon cher, mission accomplie ! ».

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