21 février 1910 : L’homme qui rêvait d’être pilote

Le coup de poing est parti brusquement. Impeccablement appliqué, en plein visage, manifestement envoyé par un spécialiste de la question. Jules Védrines a le sang chaud, l’humeur variable et la musculature nerveuse.

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Jules Védrines n’aime pas qu’on lui marche sur les pieds

Amoureux du travail bien fait, perfectionniste même, il ne supporte pas la réparation de moteur d’aéroplane faite par son collègue Georges. L’huile continue à fuir, les serrages sont approximatifs, toutes les pièces défaillantes n’ont pas été changées. « Tu as fait un travail de jean-foutre ! »

Georges, le nez en sang, se relève difficilement.

« Eh bien, tu cognes, vieux ! » se contente-t-il de geindre avant de se replonger dans sa machine, sans trop de rancune, en respectant les indications aussi précises qu’exigeantes de Jules qu’il admire.

Védrines, sort du hangar, la tête rentrée dans les épaules et revisse sa casquette sur une tête encore jeune. Il a 28 ans et rêve de voler lui-aussi. Un jour, il égalera les exploits de Farman qui a relié Chartres à Orléans ou d’Hubert Latham, champion du vol en haute altitude. 

Tenir le manche, actionner la manette de gaz, surveiller l’assiette… bref, ne plus être celui qui répare mais celui qui décolle. Cesser l’ambiance cambouis, marteau et clef de douze pour les vertiges de l’altitude. Troquer l’angoisse du moteur qui ne démarre pas pour celle du moteur qui s’arrête.

Jules Védrines assiste Robert Loraine, le pilote et distingué acteur anglais.

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L’acteur anglais Robert Loraine aussi à l’aise sur les planches que sur les pistes de décollage

Il est son chauffeur, son confident, son mécanicien mais aussi son élève. Il s’entraîne sans relâche, y pense tout le temps et se concentre pour le grand jour.

A la fin de l’année, Jules passe son brevet de pilote. Il est sûr de l’avoir.

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L’ombrageux Jules Védrines s’entraîne pour décrocher le brevet de pilote

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18 février 1910 : Au garde-à-vous devant Franco

Les trente soldats au garde-à-vous regardent leur chef avec passion. Ils apprécient la droiture, le courage physique et la force qui se dégagent de leur jeune lieutenant. D’une voix claire, ce dernier rappelle le programme de la journée. Défilé, exercices physiques, revue de chambre, ordre serré à nouveau, tir à l’extérieur et entraînement sur le terrain voisin de la caserne. Ils n’arrivent pas à distinguer à quel moment une courte pause sera consacrée au repas et craignent que celle-ci disparaisse dans le tourbillon d’activités et de mobilisation voulu par leur officier.

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Francisco Franco et l’un de ses frères lors de leur scolarité à l’académie militaire de Tolède

Ce dernier, du nom de Francisco Franco, du haut de ses dix-huit ans, s’affirme comme le plus volontaire de tout l’encadrement du régiment d’infanterie stationné à Ferrol en Espagne.

Les hommes sont toujours au garde-à-vous. L’alignement impeccable, les torses bombés et les têtes levées dégagent une impression martiale que ne démentent pas les regards sévères et volontaires que Franco exige de ses hommes quand ils défilent.

Emmener cette troupe dans le Rif, mettre en pratique ces entraînements mille fois répétés, oublier ces cibles en bois ridicules pour mettre en joue de vrais rebelles : un rêve.

Aider l’Espagne à retrouver une dignité militaire, elle qui a perdu Cuba, Porto-Rico et les Philippines dans la désastreuse guerre hispano-américaine : un devoir.

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Lors de la désastreuse guerre hispano-américaine de 1898, l’Espagne perd son rang de puissance et les Etats-Unis s’affirment comme une nation militairement respectable.

Non, Francisco n’est pas le fils médiocre décrit par son père détesté, à sa mère, lors d’une conversation qu’il a écoutée caché derrière une porte, à l’âge de douze ans. Il met en parallèle cet épisode douloureux avec son refus récent du bizutage lors de sa scolarité à l’académie d’infanterie de Tolède. Garder le menton en avant, le visage impassible, ne pas céder un pouce de dignité : seule réponse possible à ceux qui tentent de l’abaisser ou de le mépriser.

Les trente militaires commencent à s’engourdir dans leur raideur inconfortable et attendent l’ordre de rompre qui ne vient pas. De leurs muscles tendus viennent des douleurs qui envahissent le dos et remontent jusqu’à la nuque. Aucun fantassin n’ose cependant se relâcher tant que le lieutenant Franco n’a pas donné le signal attendu.

L’officier jette un œil dominateur sur ces jeunes gens transformés en statue. Il laisse passer de longues secondes pendant lesquelles il apprécie encore et presque physiquement ce pouvoir détenu sur autrui. Un mot, il les libère ; s’il ne dit rien, il sait qu’aucun de ses subordonnés n’osera le moindre frémissement.

La cloche de l’église voisine sonne les sept coups du matin, tintements qui retentissent dans l’atmosphère claire comme un signal de Dieu. Le lieutenant Franco donne alors l’ordre tant attendu, satisfait d’avoir pu vérifier l’immensité de son autorité sur ses soldats bien-aimés.

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17 février 1910 : La peur en bateau

J’imagine l’homme qui nage de toutes ses forces, ces vagues qui le soulèvent puissamment et l’emmènent parfois dans la direction opposée à l’horizon, l’eau noire refroidissant tout son corps gagné par l’épuisement. La syncope enfin et le réveil sur le sable, vivant, seul rescapé d’un naufrage dont les victimes se comptent par centaines. C’est ainsi que s’est achevée la catastrophe du paquebot Général-Chanzy.

Me reviennent aussi en mémoire d’autres drames, en pleine mer cette fois-ci. La panique gagnant les passagers d’orgueilleux navires -comme La Bourgogne – entrés en collision avec un autre bâtiment à pleine vitesse dans un brouillard traître. Les hommes d’équipage oublient les devoirs de la mer et s’emparent des chaloupes en priorité, laissant les passagers sans secours. Le capitaine, au contraire, sombre avec panache, sans quitter la barre de son bateau et rejoint l’océan devenu son tombeau.

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Voilà les images qui peuplent mon esprit pendant que j’accompagne le ministre de la Marine au Havre ce jour.

Quand on observe le gigantisme du Provence à quai, difficile d’imaginer le naufrage. Les flots semblent domptés par l’immensité de la coque, donnant une stabilité remarquable à ce mastodonte de plus de 190 mètres de long. Une ville flottante de 1600 passagers se répartissant entre les différents ponts et entreponts, restaurants ou bars, une société reconstituée où les plus riches se détendent en jouant au grand air, avec élégance, au shuffle-board et les plus pauvres tapent le carton pour tromper leur ennui dans des couloirs étroits, humides et mal éclairés qu’ils ne peuvent quitter avec leur billet de troisième classe.

Qui a peur en bateau ? Il paraît que l’angoisse peut venir quand le capitaine annonce une tempête qui s’approche ou que l’on constate que tout l’équipage est concentré dans des manœuvres difficiles. C’est à ce moment que l’on se dit que les chaloupes ne sont pas là par hasard et que les centaines de gilets de sauvetage empilés doivent bien avoir leur utilité. On repense à tous les naufrages décrits dans les journaux à sensation, ces drames qui surviennent une fois par mois environ. On se dit : ce coup-ci, ce pourrait être pour moi.

Un jour, avec l’essor des aéroplanes, la construction de gros et modernes « avions » , ne doutons pas que toute peur disparaîtra quand on volera vers New-York. Au-dessus des nuages, loin des tempêtes, le calme et la sérénité. Vivement l’an 2000 !

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