23 avril 1910 : Ah, ces instituteurs pacifistes !

Un groupe d’instituteurs qui chante l’Internationale ? La scène aurait été impossible il y a quelques années encore. C’est pourtant ce à quoi j’ai assisté dans un train hier. Un peu surpris, j’ai interrogé mes compagnons de voyage. Ils avaient moins de trente ans et leur scolarité à l’École normale paraissait encore toute fraîche. Ils étaient tout heureux de s’affirmer « socialistes ».

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Nos instituteurs sont-ils vraiment tous devenus pacifistes ?

Le plus vif et le meneur de la bande me confie : «  Nous devons tourner le dos au passé. Nous n’avons plus rien à voir avec les vieux instituteurs gambettistes et radicaux. Nous ne croyons pas à la Revanche et nous abhorrons tous les discours guerriers. Le problème de l’Alsace et de la Lorraine mérite d’être complètement repensé et nous ne pouvons envisager une reconquête par les armes. Nous sommes pacifistes et souhaitons une paix universelle. Abolissons les frontières, rassemblons tous les hommes de bonne volonté ! Il vaut mieux améliorer le sort des travailleurs qu’acheter des canons ! »

Il m’explique qu’il se refuse d’apprendre à ses élèves les chants guerriers et les poèmes patriotiques que nous connaissons par cœur depuis notre enfance. « La dernière classe » et « Tu seras soldats » sont, pour lui, des vers et des couplets ridicules. Ils ne correspondent plus au monde d’aujourd’hui.

Je lui demande comment s’est passé son service militaire. Sa réponse est lapidaire :

« Un vraie torture. J’ai essayé d’être un chef de section humain dans une armée brutale et idiote. Je me suis focalisé sur le ré apprentissage de la lecture aux pauvres appelés qui avaient tout oublié de l’école. A la fin du service, il m’ont proposé d’être officier de réserve. J’ai refusé. »

Je laisse mes compagnons entonner un nouveau chant socialiste et me plonge dans quelques réflexions. Nos enfants passant entre les mains de ces jeunes gens feront-ils les soldats fiables dont la France a besoin pour sa défense ? En Allemagne, les instituteurs sont-ils aussi pacifistes ?

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Nos enfants entre les mains d’instituteurs qui chantent l’Internationale… Est-ce sympathique ou dangereux ?

21 avril 1910 : Les artistes sont-ils malpolis ?

 « Les artistes sont des rustres ! » s’écrit Robert Pellevé de la Motte-Ango, marquis de Flers, un ancien camarade du lycée Condorcet. Ce fils de sous-préfet a préféré le monde des planches à celui des ministères, les tirades de comédies légères aux discours d’inauguration de nouvelles écoles.

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Mon ami Robert, le très distingué Marquis de Flers

Dans la maison familiale de sa femme où il m’a invité, à Marly-le-Roi, il me tient des propos peu amènes sur le monde du spectacle. Comme descendant d’une noble et respectable famille de Normandie, il peine à supporter le « manque complet d’éducation » des acteurs et des auteurs qu’il côtoie maintenant chaque jour.

Anna de Noailles ? «  Elle n’écoute qu’elle. Impossible d’en placer une, tellement elle est bavarde. Elle n’enchaîne que de longs monologues. Lorsqu’elle entre dans une pièce, on a l’impression qu’elle la remplit d’un coup totalement et quand elle la quitte, on dirait qu’une foule s’en va ! »

Anna de Noailles

Son appréciation la plus dure vise Pierre Loti, l’officier de marine -et fier de l’être – devenu écrivain célèbre et toujours passionné de voyages.

«  Il est toujours ridicule à plastronner avec toutes ses médailles, fier comme un paon, la peau du visage poudrée et le menton relevé. Pendant une soirée, il peut s’isoler dans un coin et ne pas décrocher un mot, y compris à ses hôtes, alors qu’il devisait gaiement, en venant, avec le chauffeur du taximètre. Jeux de mots douteux et contrepèteries constituent en outre son fonds de commerce. Victorien Sardou, mon beau-père, l’avait un jour bien remis à sa place… »

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Pierre Loti, menton relevé, visage poudré…

Je demande à en savoir plus. Robert ne se fait pas prier : « Loti avait écrit à beau-papa une lettre dont l’adresse était ainsi rédigée : Victorien Sardi, à Marlou. »

Mon beau-père lui a répondu, en commençant son courrier en ces termes : « Mon cher Pierre Loto, Capitaine de Vessie ! »

April 21, 1910: Are Artists Ill-Mannered?

« Artists are nothing but boors! » exclaimed Robert Pellevé de la Motte-Ango, Marquis de Flers, a former classmate from the Lycée Condorcet. This son of a sub-prefect ultimately preferred the world of the stage to that of government ministries, choosing the lines of light comedies over the inaugural speeches of new schools.

In the family home of his wife in Marly-le-Roi, where he invited me, he shared some rather unkind thoughts regarding the world of show business. As a descendant of a noble and respectable family from Normandy, he finds it difficult to endure the « complete lack of breeding » among the actors and authors he now rubs shoulders with every day.

Take Anna de Noailles, for instance? « She listens only to herself. It’s impossible to get a word in edgewise, so talkative is she. She delivers nothing but long monologues. When she enters a room, one feels as though she fills it entirely in an instant—and when she leaves, it feels as if a whole crowd has departed! »

His harshest judgment is reserved for Pierre Loti, the naval officer—proudly so—turned famous writer, forever a passionate traveler.

« He is always ridiculous, strutting about with all his medals, proud as a peacock, his face powdered and his chin held high. During an evening, he might isolate himself in a corner and not utter a single word, even to his hosts—this despite having chatted gaily with the taxi driver on the way over. Doubtful puns and spoonerisms are, furthermore, his stock-in-trade. Victorien Sardou, my father-in-law, once put him firmly in his place… »

I asked to hear more. Robert did not need to be asked twice: « Loti had written a letter to my father-in-law, with the address written as follows: *Victorien Sardi, in Marlou.* »

My father-in-law replied, beginning his letter with these words: « My dear Pierre Loto, Captain of the Chamber-Vessel! »

19 avril 1910 : Beethoven se soigne à la chicorée

Les mélomanes l’appellent affectueusement « Le Vieux Sourd » et le peuple fredonne ses airs les plus connus : 5ème et 9ème symphonies en tête. Beethoven est devenu le vrai musicien de notre époque et du fond de son tombeau, il cache les Fauré, Satie, Ravel et autre Malher dont l’audience ne dépasse guère un public restreint et averti.

Les orchestres et les chorales fusionnent pour donner un souffle encore plus puissant aux symphonies, les salles trop petites comme Gaveau jouent à l’infini les quatuors qui font les délices de mon ami Marcel Proust. Quant aux pianistes du dimanche et aux élèves du Conservatoire, ils se jettent avec avidité sur les sonates et s’empêtrent dans des difficultés techniques inextricables, sans jamais renoncer.

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Beethoven est partout en 1910, jusque dans les boîtes de chicorée de la marque « Les Javanaises »

Beethoven plaît, Beethoven est à la mode. Bientôt un siècle après sa disparition, le maître allemand ne choque plus dans ses ruptures de mélodie, n’agace pas à chaque dissonance et ne dérange guère lorsqu’il réveille avec ses cors. De romantique avant-gardiste, il est devenu « classique ». Notre univers de métal et de machines, de jets de vapeur et de sifflets de trains s’accommode bien de ces mouvements d’archets nerveux et puissants. Dans un monde qui aime la paix mais prépare la guerre, arrivent à point nommé ses marches et mesures martiales annoncées par les flûtes puis renforcées d’un coup par l’ensemble ordonné des vents et des cordes.

Les luttes sociales, les bras de fer entre puissances, l’âpreté des luttes entre industries rivales, ont forgé des esprits et des cœurs qui accueillent bien mieux Beethoven que ne pouvaient le faire ses contemporains. Il nous vrille l’oreille mais pour mieux l’emplir d’une énergie faussement brute qui nous oxygène tout le sang : avec lui, les combats prennent un sens. Il nous broie la main mais sa force, dans ce monde incertain, nous rassure finalement. Il nous attrape par le colback et ne nous lâche plus tant qu’il n’est pas sûr de nous avoir entièrement conquis.

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La Frise Beethoven de Gustav Klimt

Enfermé dans sa surdité, il nous délivre le « bénédictus » d’une Missa Solemnis, ce cri d’espoir qui s’élève au-dessus de toutes les médiocrités et nous fait palper le divin. Un violon, quelques voix comme un faisceau de lumière pure au premier abord ; en fait toute une complexe construction de chœurs et d’orchestre formant un escalier à double révolution grimpant vers le paradis. La souffrance de l’artiste devient un sève régénératrice et notre société qui peine à écarter le mal se prend au moins à aimer le beau.

Beethoven est partout : vignettes dans la chicorée du matin, sculptures dans les squares, masques dans les musées, frise de Klimt à Vienne. « Héroïque »,  Pathétique » rentrent dans le vocabulaire courant. Notre société paradoxale qui glorifie l’homme seul, l’individu avec sa richesse et ses droits tout en l’enfermant dans des masses grégaires chères à Gustave le Bon, s’identifie à ce génial solitaire qui sait réunir et transporter les foules.

On se prend à imaginer que le cinématographe du futur recyclera aussi Beethoven… lorsque nous dégusterons, à pleines dents, de drôles d’oranges mécaniques.

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