23 janvier 1911 : Comment féliciter ses enfants ?

Avoir un aîné, Nicolas, entrant bientôt au lycée et un benjamin proche des deux ans, conduit à féliciter mes enfants sur des thèmes sans beaucoup de points communs, au même moment !

Le grand tourne sa plume une dernière fois dans l’encrier et finit par boucler l’exercice de trigonométrie avec élégance, annonçant un résultat juste s’appuyant sur une démonstration rigoureuse. Bravo, lui dit-on, ma femme et moi, en applaudissant vigoureusement.

Le dernier, Alexis, tournant ses petites fesses une dernière fois sur son pot de chambre, finit par y laisser – c’est une première – le liquide jaunâtre tant attendu, après bien des efforts de notre part pour le convaincre. Bravo, lui dit-on aussi, ma femme et moi, avec le même enthousiasme.

La cadette Pauline sur les genoux de la bonne et un livre de lecture à la main, nous regarde un peu moqueuse. Pour les exploits de ses deux frères, elle tape aussi des mains avec un grand éclat de rire joyeux. Elle aura bientôt l’âge de raison et se demande si nous n’en faisons pas un peu trop. Elle montre le mot qu’elle peine à prononcer sur son ouvrage illustré : « exagérer », sans réaliser à quel vocable connu les lettres font référence. Après une brève réflexion, elle prononce correctement le passage difficile et s’exclame : « et moi, je n’ai pas droit à un grand bravo et des applaudissements ? »

Je demeure silencieux et lui écris, toujours pour l’entraîner bien sûr, ces quelques lignes, qu’elle déchiffre pas à pas : « Maman et Papa encouragent bruyamment Alexis et Nicolas qui en ont bien besoin. » A l’instant où la cadette arrive à lire l’adverbe difficile « Bruyamment » , ma femme et moi lâchons, dans un même élan, un grand « bravo Pauline ! »

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Auguste Renoir, La Lecture

21 janvier 1911 ; Champagne : la coupe est pleine

Le champagne coule à flot mais dans la rue. Les verres s’entrechoquent mais jetés contre le mur. La révolte des vignerons en Champagne mousse et fait de drôles de bulles. Coalition des mécontents :

  • les vignerons de la Marne souhaitent que le champagne soit véritablement une appellation contrôlée et que les négociants cessent d’importer des récoltes du Midi voire d’Algérie ou de l’étranger.
  • Les vignerons de l’Aube craignent que leur département ne puisse plus produire le précieux breuvage et que leurs revenus -déjà faibles – s’effondrent.

En quelques mois, la tension est montée de façon spectaculaire. En fin d’année 1910, un rassemblement de 10 000 vignerons s’était déroulé dans le calme à Epernay. En ce début d’année 1911, les choses prennent une autre tournure.

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La révolte des vignerons en Champagne : le gouvernement décide d’envoyer la troupe

Récoltes répandues sur la chaussée, drapeau rouge hissé sur les mairies, maisons de négociants incendiées : la violence du mouvement commence à inquiéter le gouvernement qui organise une réunion de crise ce jour.

Il faut absolument éviter un embrasement généralisé semblable à celui de 1907 dans le Languedoc où la troupe – le fameux 17ème régiment d’infanterie – avait en partie fraternisé avec les émeutiers et où la vie locale avait frôlé la paralysie totale (grève de l’impôt et arrêt de toute activité économique).

Le plan que je propose aux ministres est adopté :

  • partie «carotte», nous faisons accélérer les débats à la Chambre pour qu’une loi sorte dès février prochain pour lutter efficacement contre la fraude vis à vis de l’origine des récoltes et l’interdiction des transports de vins étrangers. L’appellation Champagne doit être définitivement protégée.
  • partie «bâton», nous envoyons le 31ème régiment de dragons stationné à Epernay et réputé pour sa loyauté.

Le préfet reçoit des instructions précises pour mener des pourparlers de sortie de conflit avec les négociants et les vignerons.

Quand la réunion se termine, Briand commente : « Il va être aussi difficile de ramener le calme que de reboucher une bouteille de champagne !»

18 janvier 1911 : On a failli assassiner Briand

Tout a failli s’arrêter. Je croyais faire un métier sans grand risque. Porter les dossiers du Président du Conseil, l’accompagner à la Chambre comme « commissaire du gouvernement » : a priori, on ne pense pas risquer sa peau dans ce type d’activité.

Eh bien si. Hier, vers trois heures de l’après-midi, deux coups de feu sont partis des tribunes du public et visaient Aristide Briand. Un déséquilibré venait de vider son revolver en direction des ministres. Les balles m’ont frôlé et ont évité mon patron. L’une d’entre elle a touché la jambe de mon voisin, le directeur de l’Assistance publique, Léon Mirman. Ce dernier a été rapidement emporté par les médecins pour être soigné. Les huissiers et la police ont arrêté le fou furieux qui a levé son arme sur nous, sans succès, un certain Auguste Gizolm.

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Aristide Briand reste très calme, presque détaché…

Je n’ai pas eu peur sur l’instant. Le premier coup de feu nous a laissés incrédules. Un bruit est même sorti des gradins : « c’est un pétard ». La seconde détonation accompagnée d’une flamme a levé instantanément le doute et nous a conduit à nous protéger en nous baissant sous les bancs.

Aristide Briand est resté parfaitement calme, debout, droit, presque détaché. Après le drame, il demandait s’il n’y avait pas d’autres blessés, sur un ton de conversation de salon.

Quand je suis rentré chez moi, ma femme, prévenue par ma secrétaire, s’est jetée dans mes bras. Nous sommes restés, l’un serré contre l’autre, sans rien dire. Il m’a semblé qu’elle avait pleuré, avant mon arrivée.

J’ai bien dormi cette nuit mais je ne peux m’empêcher, sans arrêt, de repenser à ces quelques secondes terribles, gravées à jamais dans ma mémoire, où tout aurait pu prendre fin. Paradoxalement, c’est maintenant que j’ai peur, que tout cela m’obsède et me fait mal. Et au travail, je ne peux pas en parler. Briand, lui, sifflote du matin au soir, comme si de rien n’était.

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