9 mai 1914 :  » La République des Camarades « 

 » Mais qu’y trouve-t-on dans La République des Camarades ?  » Robert de Jouvenel a pris place à côté de moi dans un dîner en ville et la lenteur du service me permet de l’interroger sur l’essai à succès qu’il vient de publier. 

L’essayiste philosophe réfléchit un instant et se lance, très heureux de pouvoir briller en société avec son ouvrage :
 » Oh, monsieur le conseiller, vous ne trouverez dans mon livre aucune information que vous n’aviez déjà. Je m’efforce de montrer que, dans notre chère troisième République, la séparation entre les pouvoirs exécutifs, législatifs voire judiciaires demeure largement une fiction, compte tenu de la proximité entre les les différents dirigeants, ministres, sénateurs ou députés. Ils sont tous issus de professions semblables (avocats, médecins….), fréquentent les mêmes lieux, habitent les mêmes quartiers de Paris et se retrouvent dans des partis monopolisant les places… 
Quant à la haute administration, au monde des bureaux, il se paie le luxe de survivre à tous les ministères, toutes les combinaisons de partis… Les ministres ne dirigent plus rien réellement, tout est entre les mains des chefs de bureau ! « 
 
Je trouve son jugement bien excessif et lui demande un exemple de ce qu’il avance. Il ne se fait pas prier :
 » Eh bien, c’est simple. Voyez l’arrivée de tel ou tel ministre dans son nouveau bureau, peu après sa nomination dont il est si fier. Un de ses chefs de service lui tend alors servilement un parapheur avec toute une série d’arrêtés, lettres, notes ou commandes à signer, sur des sujets aussi complexes que variés. Que voulez-vous que l’homme politique contrôle ? Soit il appose sa paraphe les yeux fermés, soit il veut vraiment vérifier par lui-même ce qu’on lui propose de valider et dans ce cas, il voit alors les pièces s’amonceler sur sa table de travail, ses subordonnés s’affolent, les commandes sont en retard, les paiements deviennent irréguliers, les décisions restent en suspens, un immense désordre encombre toute l’administration dont il a la garde. Il faut qu’il renonce car il retarde gravement voire bloque tout son ministère…  Au final, après avoir vainement essayé de comprendre et de maîtriser le cours des choses, il finit par signer, résigné, sans plus trop se poser de questions. » 
 
J’interromps mon voisin, peu convaincu par sa démonstration.
 
 » Vous impressionnez le grand public avec ce type d’anecdote. Vous décrédibilisez l’Etat et participez ainsi à l’ambiance délétère de ce début de siècle. En fait, le rôle des conseillers, dont je fais partie, limite le risque de manipulation des ministres. Il faut certes que nous connaissions nos dossiers et que les politiques nous fassent confiance. » 
Jouvenel qui ne manque pas de repartie, tranche :  » Dans ce cas, on substitue le pouvoir des conseillers à celui des chefs de bureau mais nous en revenons toujours au même point : le ministre ne contrôle rien ! « 
 
Il poursuit, le sourire cruel :  » Et les derniers impôts votés par les parlementaires, vous trouvez qu’ils ont un sens ? Vous qui habitez à côté de la rue de Rome, imaginez que l’on décide demain de mettre en place une taxe… tiens, sur les violoncelles par exemple. Vous allez voir, tout le monde va trouver que c’est une bonne idée ! Mais tous les groupes de pression vont aussi monter au créneau, intriguer dans les couloirs et les antichambres et petit à petit, lors des débats sur le projet de loi, on va exonérer d’abord les musiciens professionnels puis les pères de familles nombreuses, ceux qui ont un enfant sous les drapeaux, les anciens combattants, les marchands de vin, ceux qui reviennent des colonies, les professeurs de musique, de danse et enfin, tous les enseignants … Résultat : l’impôt est voté à une majorité écrasante à la Chambre, mais il n’y a plus personne pour le payer ! « 
 
Les plats viennent enfin d’arriver. Ça sent bon mais je me plonge, pensif et vexé, dans mon assiette. Jouvenel n’a pas tout à fait tort.
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3 mai 1914 : Versailles, château de Pierre

«  Ce qu’il y a de plus beau à Paris, c’est Versailles !  » 

Non, mon ami Pierre de Nolhac, conservateur du château de Versailles, n’est pas chauvin ! Derrière ses lunettes légèrement bleutées, j’observe les yeux de Pierre : ils demeurent tout à fait sérieux et me détaillent attentivement. 
M._Pierre_de_Nolhac,_conservateur_du_Musée_de_Versailles
Pierre de Nolhac
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Je m’installe un peu plus confortablement dans le vieux fauteuil en cuir usé du bureau du conservateur, situé provisoirement dans l’aile du Midi, le temps que les travaux qu’il a commandé dans plusieurs galeries du domaine, avancent.
 » Il faut redonner aux différentes salles leur aspect d’avant la Révolution. Les rénovations inadaptées du temps de Louis-Philippe, c’est terminé.  » 
Je repense à l’aspect pitoyable qu’avaient le château et le parc avant l’arrivée de Pierre en 1887. Les dégradations des Prussiens en 1871, puis celles venant des parlementaires pendant huit longues années et enfin, un budget d’entretien et de rénovation rabougri avaient eu raison de la demeure des derniers rois de France. Il n’y avait presque plus de visiteurs et les historiens se détournaient du lieu.
Pierre a repris en main les affaires, avec acharnement et à propos. Le recours aux mécènes ( les magnas de la presse américaine, les Gordon Benett père et fils par exemple ) ou le démarchage permanent pour des subsides des ministères ( c’est comme cela que nous avons fait connaissance ) ont donné de nouveaux moyens – qui restent certes insuffisants – pour Versailles.
Le résultat est là : des galeries qui reprennent progressivement leur aspect original des règnes de Louis XIV ou Louis XV, un public beaucoup plus nombreux, des personnalités qui se pressent pour voir les nouveaux aménagements dont on parle dans le Tout Paris et dans les salons en vue des capitales européennes.
 
Pierre travaille avec passion, il écrit fébrilement au milieu des multiples documents qui jonchent sa table de travail. Ses biographies sur Louis XV et Madame de Pompadour ou celle sur Marie-Antoinette, ses essais sur le château lui-même. font autorité. Il a su exploiter au mieux ses  précieuses archives, trésors cachés de Versailles et négligés par tous, dans la poussière, jusque-là.
 
J’aime rendre visite à Pierre, passer par la gare Saint-Lazare à côté de chez nous  et prendre ces trains si pratiques et rapides du réseau de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest. Mon ami vient me chercher à mon arrivée Versailles Rive droite et nous passons un après-midi ensemble à parler d’Histoire, d’expositions et de musées.
Tel un guide mystérieux dans une caverne plus secrète que celle d’Ali Baba, Pierre me conduit souvent pour découvrir des pièces interdites aux visiteurs et un instant, en écoutant ses savantes explications chuchotées, je quitte par la pensée notre plutôt paisible année 1914 pour rejoindre l’époque des rois, des guerres et des révolutions, ces moments de bruit, de poudre et de fureur. 
Je ne reviens vraiment dans notre monde actuel que lorsque je prends place dans le wagon du retour, souvent un manuscrit de Pierre à la main, document qu’il me demande de relire attentivement et qui me fera rêver à nouveau dans mon appartement du 8ème.
Car le plus beau rêve de Paris, c’est Versailles…
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Versailles accueille l’élection présidentielle de 1913
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27 avril 1914 : un café à l’Elysée

Deux gendarmes m’ont apporté ce matin un nouveau billet me convoquant pour l’après-midi à l’Elysée. Le rendez-vous avec le président de la République était fixé à deux heures précises. 

Le moment venu, dans ce palais que je connais bien, pour y être allé souvent sous Armand Fallières, je franchis d’un pas décidé le bureau des officiers, celui du général, celui du sous chef de cabinet, puis celui du chef de cabinet ( ! ) accompagné d’un huissier, obséquieux comme il se doit.
Raymond Poincaré m’accueille dans son bureau situé juste à côté du Salon d’argent. Il arbore un grand sourire, ce qui relève, chez lui, d’un effort que je sais presque surhumain. 
Il me fait asseoir en face de lui, me propose un café que je refuse poliment.
 
Il entre tout de suite dans le vif du sujet :  » Alors, cher ami, vous vous êtes décidé ? Vous venez me rejoindre ? « 
Je commence une phrase en balbutiant :  » Avant de vous répondre, j’ai vu…  » 
Il m’interrompt, un peu agacé :  » Je sais, je sais, vous avez vu votre mentor Clemenceau… C’était couru d’avance ! 
Écoutez, il m’a appelé. Cela ne le gêne pas que vous veniez travailler à mes côtés. Vraiment pas, croyez-moi… je vais vous faire une confidence : celui qui devrait être indisposé d’embaucher un de ses anciens collaborateurs, c’est moi.  » Il me tend alors, avec un peu de brusquerie, la lettre qu’il a reçu du Tigre quand il a été élu à la magistrature suprême. Le courrier commence par :  » J’ai le plaisir de vous annoncer que je vous connais plus.  » Raide. Du Clemenceau pur sucre! Je ne peux m’empêcher de réprimer un léger sourire. Quand j’étais conseiller du Tigre, des missives comme celle-là, j’en avais arrêté des dizaines. Mon patron de l’époque avait le chic, si on n’y prenait pas garde, pour se fâcher avec une bonne moitié de la planète.
 
Détournant mon regard du papier plein de mots furieux, je poursuis, en plongeant mes yeux droits dans ceux du chef de l’Etat :  » Monsieur le président, je suis très honoré et j’accepte votre proposition. « 
 
Poincaré m’explique mon rôle. C’est très simple : assurer un lien étroit avec le président du Conseil, contrôler le chef d’état major général Joffre,  seconder le chef de l’Etat dans les affaires diplomatiques, avoir un œil sur les affaires intérieures, entretenir des contacts avec le personnel politique de gauche, les écrivains, les artistes et enfin lui rapporter ce qui se dit dans les salons et les diners en ville, sans parler d’éventuelles missions de confiance dans les capitales étrangères… 
 » Cela fait beaucoup !  » ne puis-je m’empêcher de commenter. 
Il rétorque :  » Vous verrez, ici, l’Elysée, c’est une prison, la maison des Morts. Sept ans d’ennui si je n’y prends garde. Je compte dès lors sur vous pour me réveiller, agiter les sujets, proposer, m’aider à redonner un peu de lustre à la fonction présidentielle. « 
Je continue un peu inquiet :  » Et donc Monsieur Clemenceau est tout à fait d’accord ?  » 
Il laisse passer un léger silence, pour qu’ensuite chacun de ses mots porte :
 » Mon accord avec le Tigre, vous concernant, demeure le suivant : vous aurez le droit de lui dire ce qui se passe ici et vous expliquerez à ce grand homme qui restera toujours votre guide, le sens de mon action. Vous lui montrerez que je ne lui veux aucun mal, que je n’ai ni haine ni rancune à son égard. Il vous appartiendra aussi de me dire ce qu’il pense. J’en ferai l’usage que je veux… évidemment. Et puis, le point le plus important, c’est que vous le rejoindrez s’il revient aux affaires.  » 
Il range la lettre d’insultes du Tigre dans un tiroir qu’il ferme à clef et ajoute, d’une voix devenue plus grave :  » Je ne sais pas ce que l’avenir réserve à la France. Nous vivons une époque si dangereuse, si complexe. J’ai besoin de toutes les bonnes volontés. Vous vous mettez au travail demain…  » 
Avec un peu d’humour, il conclut :  » Vous ne devriez pas refuser le café. Avec moi, vous allez en avoir besoin ! « 
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L’Elysée en 1914

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