30 juillet 1914 : ma femme a raison !

« Et tu crois que cela me rassure ce que je lis dans la presse et de ne plus te voir rentrer de l’Elysée, épuisé et taciturne,  qu’après 11 heures du soir ? »

Ma femme Nathalie demande des comptes. C’est légitime. Je n’ai que trop tardé à tout lui dire, j’ai pris sur moi au-delà du raisonnable, à assumer mentalement, seul, cette charge de conseiller d’un Président de la République absent, en pleine crise internationale.

Cela me fait du bien de parler à mon épouse, de lui demander conseil pour la suite, de tester ses réactions, elle qui a encore un regard neuf sur ce que je vis…

Elle décide de me questionner avec précision : «  On va vers la guerre, n’est-ce pas ? »

Je réponds sans détour et dans un souffle : « Oui, sans aucun doute. » Et je lui raconte d’une traite l’enchaînement terrible que personne n’a pu éviter ces dernières semaines :

1 : cette Autriche décidée à en découdre avec la Serbie, l’Allemagne qui la soutient sans réserve pour ne pas être accusée de se dérober à ses devoirs vis à vis de son seul allié sûr en Europe ;

2 : la mobilisation en Autriche et sans doute parallèlement dans une Russie qui ne peut admettre cette menace de Vienne à ses portes ;

3 : la réaction agressive probable d’une Allemagne préférant se battre avec la Russie d’aujourd’hui plutôt que celle qui risque d’émerger dans deux ou trois ans quand les lignes de chemins de fer pouvant acheminer rapidement les troupes du tsar seront achevées. Le Reich engage dès lors son audacieux plan Schlieffen qui prévoit une mise hors de combat de la France en quelques semaines afin de tourner ensuite toutes ses forces vers l’Est.

Et en toile de fond, les états-majors de toutes les puissances européennes qui ne veulent pas être pris de cours et poussent à l’engagement sans délai de leurs troupes respectives.

Ma femme répète, le regard infiniment triste, tétanisée : «  La guerre, la guerre… Mais cela veut dire que tu pars demain au front ? » Je la rassure. À 46 ans, je serais tout au plus versé dans la « réserve de l’armée territoriale », loin à l’arrière des lignes. Et vu mes fonctions à l’Elysée, il y a peu de chances que cela se produise.

Revenant à la charge, Nathalie questionne à nouveau : « Et Nicolas ? » Là encore, je pense être rassurant. Notre fils aîné est de la classe en 16. Il ne partira donc, le jour de ses vingt ans, que dans deux ans. Et d’ici là, la guerre – si guerre il y a – sera finie. Nous l’aurons gagné ou, comme en 1870, perdu. J’ajoute : « Les états-majors sont tous formels, la guerre aura pour caractéristique d’être brève. L’offensive de l’un des belligérants se révèlera victorieuse rapidement. »

Je sens Nathalie peu convaincue. Elle lâche, en soupirant : « En 1870, nos généraux se sont déjà lamentablement trompés, persuadés d’avoir une armée capable de rivaliser avec la Prusse. En 1914, ils s’égarent encore, j’en suis certaine. Comment imaginer un instant qu’une guerre engageant, sur des territoires immenses, des millions d’hommes ainsi que des matériels énormes, produits de façon industrielle, comme des fusils modernes, mitrailleuses et canons, puisse être une guerre courte ? Au contraire, nous allons basculer dans une horreur totale et longue ! » Je sens que ma femme a raison.

Elle me prend la main – je crois distinguer une larme qui coule, dans la pénombre, sur sa joue – et me glisse à voix basse : « Olivier, tu te rends compte ? C’est tout notre monde qui va être englouti, cette belle époque que nous avons vécue… »

Ma femme, Nathalie.
Ma femme, Nathalie.

 

29 juillet 1914 : Jaurès à Bruxelles pour sauver la paix

La rencontre avec Jaurès est finalement brève. Accompagné de ses amis ( Sembat, Guesdes, Rappoport, Longuet, Vaillant…), il prend le train à la Gare du Nord pour Bruxelles où est prévue une réunion en urgence du Bureau socialiste international. Au sein de l’annexe de la Maison du Peuple, les dirigeants des partis socialistes européens ont prévu d’évaluer la situation internationale et de montrer la force de leur union face aux différents bellicismes nationaux. Le grand tribun français prendra  ensuite la parole dans la soirée devant la foule francophone au Cirque Royal.

Je suis pour ma part avec mon ami Léon Blum et nous parvenons à isoler Jaurès un instant pour prendre un café, juste avant qu’il ne monte dans son wagon. Je lui demande à cette occasion de ne pas insister pour qu’il y ait des manifestations pour la paix dans Paris, ces manifestations ayant toutes les chances d’être vigoureusement interdites par le ministre de l’intérieur Malvy. Il balaie ma requête d’un revers de main : « Nul n’arrête le peuple qui se lève en masse et descend dans la rue pour imposer la paix ! » Je n’ose lui rappeler que le gouvernement risque dans ce cas de mettre en application ce que l’on appelle le « carnet B » qui prévoit l’arrestation préventive de nombreux dirigeants et opposants à la guerre, en cas d’imminence d’un conflit menaçant notre pays. Blum glisse pour sa part à Jaurès quelques mots d’encouragement où je sens poindre aussi beaucoup d’admiration.

Puis le dirigeant socialiste repose sa tasse qu’il a avalé d’un coup, se lève, remonte le quai à grandes enjambées et prend place dans son compartiment, accompagné jusqu’au bout par un policier assurant, sur ma demande, sa protection. À travers la vitre du train qui s’ébranle peu après, il nous fait, à Blum et à moi, deux ou trois brefs signes de la main et se replonge dans ce qui doit être la préparation de son discours du soir ou un prochain article pour l’Humanité.

Le train s’éloigne et on ne voit plus que la fumée noire, massive et compacte de la locomotive en pleine accélération. Blum m’attrape alors par la manche et avec un sourire me confie : « Cela m’a  bien fait rigoler quand tu as prié Jaurès de ne pas provoquer dorénavant de manifestations pour la paix, dans les rues de la capitale. C’est un peu comme si tu demandais à un curé de ne plus jamais faire de messe ! » Du tac au tac, je réponds à Léon : « Tu sais, quand tu compares notre Jaurès à un curé, eh bien, c’est moi qui pouffe de rire ! »

En ces heures tragiques où on s’attend à tout moment à un mobilisation générale des Russes  face aux Autrichiens, prélude à une déflagration européenne, cet échange de «petites blagues » avec Blum me fait un bien fou.

Jaurès prononce son grand discours au Cirque Royal de Bruxelles le 29 juillet 1914 au soir
Jaurès prononce son grand discours au Cirque Royal de Bruxelles le 29 juillet 1914 au soir

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28 juillet 1914 : Joffre marque son territoire

Les deux hommes n’ont quasiment aucun point commun mis à part d’avoir un nom commençant par la même initiale – J – et contenant le même nombre lettre : 6.

Je veux parler de Joffre et Jaurès,

Ce matin, j’ai rencontré le premier et je m’apprête à recevoir bientôt le second.

L’heure est grave. Dans la nuit, l’Autriche a mobilisé huit corps d’armée puis  déclaré la guerre à la la Serbie. Belgrade est bombardée et sera sans doute prochainement envahie par les troupes du vieil empereur François-Joseph.

Notre chef d’état-major des armées, Joffre, n’est pas surpris : «  la question n’était pas de savoir si nous allions avoir une guerre mais quand elle éclaterait…Depuis le temps que toutes les conditions étaient réunies pour qu’un conflit éclate ! »  Il sert le poing et ajoute cette fameuse phrase qu’il prononce souvent depuis 1912 : « la guerre, nous l’aurons, je la ferai, je la gagnerai »  Je lui réponds qu’il a du mérite d’avoir vu juste depuis deux ans. Il s’écrie alors : «  Mais que croyez-vous ? Les Allemands ont peur, les Russes ont la frousse, les Autrichiens ont la pétoche… Chacun est persuadé qu’il doit prendre les devants pour gagner une guerre qu’il imagine courte. Après l’attaque généralisée contre la Serbie, ce serait une illusion d’enfant que de s’imaginer que la Russie – qui se sait lente – ne mobilisera pas ! Vous devriez interroger notre ambassadeur à Saint-Petersbourg, Maurice Paléologue. Je suis sûr qu’il confirmera mes dires. »

Mais ce n’est pas pour cela que Joffre a demandé à me rencontrer. Il souhaite, ni plus ni moins, se plaindre de son ministre, M. Messimy :

« Il n’est pas normal que l’ordre de rappel de tous les officiers permissionnaires ait émané de lui ! Cette directive relève de la sphère militaire et donc de moi. »  J’en conviens et ajoute : «  C’est vrai que le ministre aurait dû se contenter d’œuvrer à la mise en alerte des responsables civils comme ceux des postes, des télégraphes ou des chemins de fer et vous laisser la responsabilité du corps des officiers. »

Je sens Joffre rassuré de ce soutien. Il m’informe qu’il vient de faire rentrer toutes les troupes en manœuvre dans leur garnison et qu’une division complète de tirailleurs va être rapatriée du Maroc vers la France ainsi que deux autres divisions venant cette fois-ci d’Algérie. Il ajoute, sobrement : «  J’applique le plan XVII », le fameux plan qui encadre la défense de la France en cas de guerre. Il ajoute : «  le général Berthelot et tout le troisième bureau de mon état-major organisent d’ores et déjà  une éventuelle et future mobilisation dans notre célèbre « salle des Maréchaux ». Si le gouvernement en donne l’ordre, nous devons être prêts. »

Sur mon bureau, je lis, sous ses yeux et à haute voix, les rapports des différents ministres. Je constate que tout se met en place pour un conflit que l’Administration essaie d’anticiper : le service des télégraphes vient d’être mis en alerte vingt-quatre heures sur vingt-quatre et les responsables des postes doivent assurer, sur toutes les zones frontalières, une permanence de nuit. Les douaniers sont quant à eux aussi mobilisés, ainsi que les gardes forestiers, pour surveiller nos lignes.

Joffre me quitte. Après avoir fait brièvement claqué ses talons, il me tend une main que je trouve chaleureuse.

Je me fais monter un repas froid et je me prépare, mentalement, à ma prochaine rencontre avec Jaurès.

A suivre…

 

Joseph Joffre, chef d'état-major général des armées
Joseph Joffre, chef d’état-major général des armées

 

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