20 janvier 1919 : Clemenceau et Védrines au sommet

Je n’imaginais pas jeter quelques mots, au même moment, sur deux hommes aussi différents que Jules Védrines l’aviateur et Clemenceau l’homme d’Etat. L’actualité les réunit pourtant. Le second vient d’être élu triomphalement président de la conférence interalliée sur la Paix et le second s’est posé clandestinement sur le toit des Galeries Fafayette. Les deux événements ne semblent pas avoir grand chose à voir mais je leur trouve quelques points communs.

L’audace d’abord : Clemenceau est un rebelle et seul sa persévérance inouïe, son audace continue, nous ont permis de gagner une guerre difficile où le rapport de force a souvent été contre nous. Védrines, lui non plus, ne renonce jamais. Après des exploits difficiles comme le Paris-Madrid, il brave aujourd’hui les foudres de la préfecture de police (les vols à basse altitude restent interdits sur la capitale depuis 1912) et se pose devant une foule enthousiaste sur le toit d’un grand magasin du boulevard Haussmann !

Le courage ensuite : Clemenceau pourrait se reposer d’un conflit exténuant et prendre enfin une retraite bien méritée. Il préfère continuer à servir son pays et le monde entier pour arriver à une paix juste dans un contexte international  (allemand, russe…) qui demeure très incertain. Védrines, mondialement connu, se remet aussi en danger et atterrit victorieusement sur quelques malheureux mètres carrés battus par les vents de travers et cachés par des nappes de brouillard intermittentes.

La vision d’avenir : Védrines est persuadé qu’un jour, tous les parisiens auront un aéroplane et qu’il sera bon qu’ils puissent se poser sur des toits spécialement aménagés. Le Tigre a, lui, bien compris que l’avenir n’est plus au seul langage des fusils et des canons et qu’après avoir gagné la guerre, il nous faut maintenant réussir la paix.

Ah oui, dernier point commun : j’ai la chance de connaître personnellement nos deux héros et ils me font tous les deux rêver !

L’aéroplane de Jules Védrines vient de se poser, presque sans dommages, sur la terrasse des Galeries Lafayette. C’est formellement interdit mais tout le monde adore !

13 janvier 1919 : il faut contrer le bolchevisme !

L’ambassadeur de France Joseph Noulens a été expulsé de la Russie bolchevique et nous conseille de nous battre contre les forces mobilisées par Lénine

Aujourd’hui, je fais partie de la délégation qui accueille Joseph Noulens, notre ambassadeur de France de retour de Russie. Nous sommes à la Gare du Nord et l’ambiance est chaleureuse. On ne peut pas dire que le diplomate ait connu une mission heureuse et tranquille !

Les événements survenus, ces dix-huit derniers mois, à Moscou et à Pétrograd, ont été terribles et l’avènement du bolchevisme a mis à bas une civilisation brillante qui aurait pu devenir prospère. Les tsars n’avaient pas tous les défauts.

Au lieu de cela, Joseph n’a vu que des émeutes, de la guerre civile et une extension de la misère. Les foules ont porté au pouvoir des agitateurs professionnels sachant utiliser une réthorique séduisante et trompeuse dans le but d’arriver à une révolution s’étendant progressivement à toute l’Europe. Leurs opposants politiques remplissent, d’ores et déjà,  des prisons pleines à craquer, à la suite de jugements sommaires ou même sans aucun procès, à moins d’être sommairement assassinés.

« Lénine et Trotski sont une menace permanente pour nos pays » ne cesse de répéter Joseph Noulens. Il insiste pour que nous maintenions des troupes là-bas, pour soutenir tous les forces d’opposition et tenter de rétablir un jour un pouvoir respectueux des libertés individuelles.

 » La Russie qui avait su devenir une alliée fidèle se trouve maintenant plongée dans le chaos ! » s’exclame t’il. Je sais que Joseph Noulens a l’oreille de Clemenceau et que nous allons tout faire, militairement et financièrement, pour endiguer cette peste bolchevique.

2 janvier 1919 : Ma femme embrasse la cause féministe

 » Je n’ai nulle intention de ne m’occuper que de la famille et de tourner en rond dans notre appartement à Versailles  » : Maintenant que je suis beaucoup plus à la maison grâce à la fin de la guerre et que je peux donc être un peu présent auprès des miens, maintenant aussi que les enfants ont grandi, ma femme Nathalie s’interroge sur les activités qu’elle souhaite mener. Elle désire, tout à la fois, gagner sa vie, être indépendante et exercer un métier qui lui plaît.

Elle continue : « … Oui, le journalisme me plaît bien. Quand nous nous sommes connus, j’écrivais déjà pour Le Figaro et le Petit Parisien. J’adorerais reprendre la plume et retrouver l’ambiance des salles de rédaction, les reportages loin de Paris, les rencontres avec des gens si différents, la joie d’avoir écrit un joli papier !  » Son regard s’illumine, elle ajoute malicieuse :  » Et tu ne t’imagines pas que je vais pratiquer le journalisme plan-plan avec un p’tit article sur la mode de temps en temps, juste avant de prendre le thé et les petits gâteaux avec des amies versaillaises. Tout cela m’insupporterait ! Je vais reprendre contact avec la féministe Marguerite Durand et elle me conseillera sur ce que je dois faire dans la presse… »

Je lève un sourcil un peu interrogateur :  » Ah ? Tu veux revoir Marguerite ? La journaliste que Clemenceau avait défendu, il y a plus d’une vingtaine d’années, quand elle avait eu des problèmes graves avec son patron, au Figaro : ce type qui voulait lui enlever leur enfant commun ? La créatrice de La Fronde, le journal « Le Temps au féminin » ?  »

Nathalie me répond, songeuse mais décidée :  » Oui, cela servira à quelque chose. Entre 1914 et 1918, pendant que vous, les hommes, vous versiez votre sang, nous, les femmes, nous avons donné toute notre sueur dans les usines et les champs. Nous avons répendu des tonnes de larmes à l’annonce tragique des blessures et des morts. Et surtout, nous avons fait tourner la totalité du pays à l’arrière. Telle que je connais notre bonne vieille France, cela risque d’être vite oublié et nous allons rester des « incapables majeures » , sans aucun droit civil, sans droit de vote. Il faut se battre !  »

J’aime voir ma femme comme ça. Fière, forte, déterminée. Et sur le fond, elle a raison.

La journaliste et féministe Marguerite Durand. Ancienne actrice, elle est devenue une plume redoutée et une vraie patronne de presse.

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