29 décembre 1919 : une drôle d’année 1919 !

On aurait pu croire à une année calme : la guerre est finie, nos soldats rentrent à la maison, nous commençons à reconstruire les régions dévastées, les veuves pleurent leurs morts, encore bien après les avoir enterrés et on soigne, comme on peut, les milliers de blessés. La vie reprend ses droits, abritée par une paix si chèrement conquise. La population essorée, décimée, aspire au calme. Le paysan veut labourer son champ, le prêtre faire sa messe, l’instituteur reprendre son programme, le maçon finir son pan de mur… et le diplomate bâtir une paix durable.

En fait, il n’en est rien. L’encre du Traité de Versailles est à peine sèche que chacun y va de sa critique : « trop dur » selon les uns, « trop mou » pour les autres, « pas assez ambitieux » ou au contraire » irréaliste »… le document ne trouve grâce aux yeux de personne. Les Américains refusent de le ratifier et se tiennent prudemment à l’écart de la Société des Nations que nous installons ces jours-ci à Genève. Les Allemands, humiliés comme jamais, fulminent d’être considérés comme seuls responsables du conflit ; les Anglais se méfient des Français qui le leur rendent bien et les peuples d’Europe centrale ne s’estiment pas respectés par ce qui a été, pourtant, péniblement arbitré. Bref, la guerre se termine à peine, que la paix a déjà du plomb dans l’aile.

Triste année 1919 aussi, sur le plan intérieur, avec des grèves et des manifestations à répétition, dans tout le pays, venant d’une classe ouvrière furieuse qui aurait aimé que les combats horribles de 14-18 mènent à une amélioration de sa condition, alors qu’elle constate que la situation n’a pas bougé : les mines restent toujours dangereuses et sales, les usines aussi épuisantes et ennuyeuses. Triste année enfin sur le front de la vie politique pour mon patron Clemenceau qui subit de vives critiques d’hommes politiques minables, plus habiles pour les manoeuvres à la Chambre que pour mener, en son temps, la France à la victoire.

Heureusement, sur le plan personnel, les choses s’enchaînent bien. Mon aîné Nicolas – sorti sans aucune blessure du conflit (!) – travaille comme ingénieur dans le secteur aéronautique et continue à s’entraîner pour devenir définitivement pilote. La cadette Pauline poursuit une scolarité brillante dans l’ambiance chaleureuse d’un grand lycée versaillais et le dernier, Alexis, passionné de sport, est devenu beaucoup plus doux et calme qu’avant.

Et moi ? eh bien, je continue mon petit bonhomme de chemin. Loin des projecteurs et des fracas de la presse à gros tirage, dans mon austère bureau caché dans l’une des ailes de l’Elysée, je conseille au mieux les dirigeants de tous les bords. Par mes multiples notes et entretiens du matin de bonne heure ou du soir tard, je les pousse, de toutes mes forces, incorrigible passionné, à donner le meilleur d’eux-mêmes pour ce qui reste – tout de même – la plus belle des causes du monde : mon pays adoré, la France !

Parade de l’armée grecque lors du défilé du 14 juillet 1919 : les pays d’Europe centrale s’estiment oubliés par les pays vainqueurs de la Grande Guerre. Rien n’est par exemple prévu pour aboutir à une paix durable et équilibrée entre la Grèce et ce qui reste de l’Empire ottoman. Résultat : les deux nations restent en guerre.

13 octobre 1919 : Olga Picasso n’a pas fini de me surprendre !

Nous sommes reçus chez les Picasso. Le premier étage de leur appartement que leur a déniché le riche marchand d’art Paul Rosenberg, au 23 rue de la Boétie, apparaît comme parfaitement rangé. Les meubles y sont choisis avec soin et disposés avec goût. L’ensemble respire la propreté. On ne retrouve plus du tout l’ambiance saltimbanque de l’époque Montmartre, au moment où j’avais fait, un peu par hasard, la connaissance de Pablo. Olga, la maîtresse de maison, danseuse des ballets russes, contrôle chaque détail de son intérieur comme si elle était sur scène. Aucun faux pas, point de fausses notes. Elle ne souhaite en aucun cas que son conjoint impose, en permanence, sa forte personnalité sur les lieux. Même accrochés aux murs, on distingue plus de Cézanne, de Renoir ou de Corot que de toiles de mon ami !

C’est au second étage que l’on retrouve l’atelier du peintre et le joyeux bazar qui va avec.

Nous nous glissons dans de confortables fauteuils et un verre à la main, la conversation roule sur la dernière fois que nous avons vu nos hôtes réunis. C’était à leur mariage, l’an dernier, le 12 juillet, à l’église orthodoxe de la rue Daru. Pablo, malicieusement, rappelle :  » Nous avons choisi, exprès, la « saint Olivier » pour sceller notre bonheur ! « . On ne saura jamais si ce détail est exact (Pablo aime bien me faire plaisir… mais aussi me taquiner) ; dans tous les cas, la cérémonie était émouvante. Fastes, chants et rites orthodoxes, solennité et pompe : on se serait cru dans Boris Godounov !

Nous évoquons ensuite les nombreux déplacements du couple : Biarritz pour le voyage de noces, Saint-Raphaël pour les vacances mais aussi Londres où Picasso a réalisé un rideau de scène du ballet « Le Tricorne » de Diaghilev. Il nous montre aussi des dessins des danseuses : certains très réalistes ( que j’aime beaucoup), d’autres beaucoup plus stylisés avec des membres enflés – un peu à la Renoir – ou d’une inspiration carrément cubiste (qui me sort par les yeux).

De mon côté, à la demande insistante d’Olga, je finis par dérouler, sur la table basse et dans un grand silence, deux œuvres de mon père. Moment terrible où le regard aigu de Picasso va se poser sur le pastel à l’huile et l’aquarelle de ce cher Papa.

Quel sera le jugement du maître ?

Olga sent immédiatement mon anxiété et se laisse aller alors, avec une pointe de brusquerie, à sa propre appréciation, sur un ton impérieux qui interdit, de fait, à son époux de se prononcer. Et c’est avec un délicieux accent slave qu’elle s’exclame :  » Da, c’est très beau ! De la couleur, du mouvement, le regard est attiré à chaque fois par un chemin ou une ligne de fuite qui incite à la rêverie ! C’est chaleureux, j’aime énormément ! Tu sais quoi, Olivier ? Nous allons décrocher quelques toiles de Renoir de nos murs parce qu’elles ont un peu vieilli et les remplacer par ces deux magnifiques œuvres de votre Papa !  »

Elle joint sur le champ le geste à la parole, avec l’aide empressée de son mari, tout heureux de satisfaire sa chère et tendre. Et quelques instants plus tard, les productions du paternel – si discret qu’il n’a jamais voulu exposer de sa vie – côtoient un Cézanne et un Picasso, dans l’antre de l’un des plus grands maîtres de tous les temps !

Les deux œuvres du père d’Olivier le Tigre cédées au couple Picasso…

9 octobre 1919 : les bonnes idées récompensées

Cela tient parfois à peu de choses une promotion !

Clemenceau, Wilson et Lloyd George étaient penchés sur une carte, pour pendant la conférence de la paix. Le Tigre a interpelé mon ami : « Monsieur Berthelot, venez donc un peu ici : à nous trois, nous ne sommes pas capables de trouver la Vistule ! – La voici, Monsieur le président. Seulement, elle s’appelle la Weichsel parce que c’est un atlas allemand. »

Philippe Berthelot reste persuadé que c’est à ce moment précis que la décision s’est prise, dans la tête de notre patron, de le nommer au prestigieux poste de directeur des Affaires politiques et commerciales du Quai.

Assez informé des véritables mécanismes de nomination, je nuance son analyse :  » Sans doute, tu as fait un joli coup à cet instant. Mais les grands chefs à plumes ont surtout retenu que c’est toi qui a su trouver une solution de compromis entre les positions anglo-saxonnes et celles de notre pays. »

Nous ne pouvions obtenir, malgré notre insistance, la création d’un « bouclier rhénan » coupé du reste de l’Allemagne. Ce glacis était considéré par les Américains comme une annexion inacceptable par rapport à la liberté des peuples de disposer d’eux-mêmes. Quant aux Anglais, ils voyaient cela comme une possibilité offerte à la France d’accroître dangereusement sa puissance. Comme si nous étions encore à l’époque de Louis XIV ou de Napoléon !

C’est Philippe qui a alors suggéré à Clemenceau un compromis assez génial : la Sarre devenait neutre, la Rhénanie se voyait complètement démilitarisée et les allies apportaient leur garantie.

Je lui glisse :  » Sans cette idée originale, nous serions encore en train de négocier ! Tu la mérites bien ta promotion !  »

Philippe Berthelot

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