13 mars 1908 : La Dame au Voile

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Renoir, « La Dame au Voile » 1880

Elle est de dos, nous attendons l’omnibus. Elle patiente, mes pensées vagabondent. Une inconnue mais de vagues ressemblances avec des femmes rencontrées et aimées. Un parfum flotte juqu’à moi, comme un filet attirant et doux. Je devine un visage dont les yeux me fuient et apprécie le grain d’une peau fine caressée d’un regard furtif.

Sous le gros châle de chaude laine, la soie blanche d’un chemisier délicat met en valeur un buste admirable. Les épaules, fragiles, étroites, semblent demander protection. Les mains plient le foulard dénoué à l’instant, permettant de mieux apprécier un joli port de tête.

« La Dame au Voile » de Renoir, un bon siècle après une autre « Dame au Voile » du peintre suédois Alexandre Roslin.

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A. Roslin, « La Dame au Voile » 1768

Une femme cachée à la sensualité discrète de notre époque a pris la place de cette jeune aguicheuse qui jetait un regard malicieux sur un Ancien Régime finissant dans l’ivresse des plaisirs que plus personne ne défendait.

Dans cette France des derniers rois, la belle séduisait l’homme sans arrière pensée, le regard invitait à aller plus loin, le sourire s’amusait de la timidité masculine. « Viens, approche, laisse ton regard plonger vers un sein laiteux qu’une maladresse feinte laisse dévoilé … ».

L’inconnue de Renoir, citoyenne d’une République maintenant bien établie, d’une société aux rapports humains plus complexes, se réfugie dans une bulle isolant d’une foule d’individus sans appartenance. La possibilité de gestes sensuels et sans suite n’existe plus qu’en rêve dans un monde devenu plus policé. « Ne m’observez-plus, cela ne se fait pas. Qui êtes-vous pour porter sur moi ce regard qui me gêne ?  »

Aujourd’hui, les deux sexes se comprennent moins, se méprennent plus. Le pas vers l’autre implique un risque qui n’existait pas le siècle dernier. La pesanteur des règles sociales, une pudeur féminine valorisée par une éducation qui se méfie des sens, rend difficile une simple rencontre, une main tendue vers un « ailleurs » à deux.

L’inconnue de Renoir monte dans l’omnibus, elle dînera encore seule ce soir dans son modeste appartement du cinquième et se plongera dans un livre à l’eau de rose lui décrivant des princes charmants qui ne la rejoindront sans doute jamais.

11 mars 1908 : Delcassé, l’ennemi politique

delcasse.1205184977.jpgT. Delcassé

L’arène politique abrite de grands fauves. Les plus puissants dévorent les plus faibles ou, s’ils se soumettent, les incorporent dans leur meute.

Il arrive parfois que deux tigres aient une taille, une intelligence, une agilité et une ambition comparables. Dans ce cas, aucun combat ne peut réellement les départager. Ils deviennent ennemis et structurent autour d’eux le paysage politique en deux camps rivaux.

Clemenceau, avant de devenir Président du Conseil, a déchiré à belles dents nombre d’imprudents qui passaient à sa portée. Il n’a ainsi pas usurpé sa réputation de « tombeur de ministères ».

Il n’a, en revanche, pas réussi à jeter définitivement à terre un lion robuste : Théophile Delcassé, le tout puissant ministre des affaires étrangères pendant sept années durant, de 1898 à sa chute en 1905.

Pour décrire la rivalité qui oppose les deux hommes, il convient de revenir sur les deux options possibles de politique étrangère que peut actuellement mener notre pays. Elles peuvent être brièvement résumées ainsi :

– La France garde des forces pour prendre sa revanche vis à vis de l’Allemagne, regagner l’Alsace et la Lorraine. Dans ce scénario, elle consolide son armée et évite de se disperser dans les aventures coloniales. Elle reste alors très ferme vis à vis de Guillaume II.

 ou bien

– La France, amputée de ses deux belles provinces, tente de retrouver une autre grandeur en agrandissant son Empire colonial. Dans ce cas, elle ménage l’Allemagne pour avoir les mains libres en Afrique et en Asie.

Clemenceau est, de toute évidence, un adepte de la première option. Gambetta ou Ferry défendaient nettement la seconde.

La grande force, le talent de Delcassé est d’avoir remplacé le « ou bien » obligeant à un choix entre deux politiques par un « et », dispensant de choisir et surtout faisant gagner notre pays sur tous les tableaux.

Grâce à lui, nous nous sommes rapprochés de l’Angleterre et de la Russie, ce qui permet de prendre notre vieil adversaire germanique « en tenaille » et de l’isoler. Pour autant, nous avons eu aussi une politique coloniale très active, notamment vis à vis du riche royaume marocain qui voit progressivement son destin lié à la France.

Le beurre et l’argent du beurre ?

Pas tout à fait. Clemenceau dénonce cette oeuvre audacieuse de son rival. Pour lui, si les résultats diplomatiques paraissent incontestables, il regrette qu’ils n’aient été obtenus qu’au prix d’importants risques de conflits avec l’Allemagne (crise de Tanger en 1905) et que les alliances nouées avec la Russie et la Grande Bretagne ne conduisent guère à des bénéfices immédiats pour notre pays.

Il y a sans doute un peu de mauvaise foi dans ces critiques de Clemenceau : les défauts de ses amis l’amusent, les qualités de ses ennemis l’agacent … souverainement.

Pour autant, il est vrai que la France ne peut pratiquer une politique « du bord du gouffre » sans avoir les moyens, principalement militaires et économiques, de résister à une éventuelle agression. Or, pour le moment, l’économie du pays du Kaïser, la puissance de son armée, nous incitent à la prudence.

Ainsi, au delà du conflit humain entre Delcassé et Clemenceau, se figent deux conceptions de la conduite des affaires du pays. Notre régime parlementaire que l’on dit « débile », a fait alterner les deux. Nous avons d’abord décuplé notre grandeur nationale de 1898 à 1905 …. et Clemenceau nous évite maintenant d’en payer le prix fort, par une politique conciliante vis à vis des différentes puissances.

10 mars 1908 : Il faut des patrons exemplaires

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Statue d’Eugène Schneider, fondateur de la dynastie du même nom, grand-père d’Eugène II Schneider, dirigeant actuel de la prestigieuse société du Creusot

G. Clemenceau a tenu à le recevoir lui-même. Eugène Schneider, ou plus exactement « Eugène II Schneider », héritier d’une dynastie prestigieuse de patrons du Creusot.

L’homme a du charisme, des convictions. Il fait de la politique et a été élu député. Le Creusot reste pour lui un champ d’expérimentation industriel et social.

D’une main, il lance la production de machines électriques, de turbines pour les navires, de locomotives et même de sous-marins.

De l’autre, il se préoccupe du sort de ses employés et fait émerger des caisses et maisons de retraites, des crèches et écoles ménagères, des parcs de loisirs agrémentant des cités ouvrières modèles.

« Les patrons doivent être exemplaires. Nous avons des devoirs plus que des droits. Ne l’oublions pas, l’opinion publique nous regarde.  » lance-t-il d’un ton pénétré de grandeur et de bonté.

Il insiste sur la nécessité de recruter les ingénieurs aux meilleurs écoles : Polytechnique, Centrale, le Génie Maritime ou les Mines. Cet apport d’intelligence tire vers le haut ses usines qui deviennent très profitables et exportent (marine américaine …) . Les bénéfices sont intégralement réinvestis dans le développement de nouveaux procédés ou l’amélioration du sort des salariés.

Les associés de la société en commandite (Schneider se méfie des capitaux des banques et ne souhaite pas transformer son entreprise en société par actions) soutiennent sur la durée les lourds investissements nécessaires pour rester à la pointe de la technique.

J’arrête là cette description.

A écouter Eugène Schneider, nous pourrions nous croire dans un monde idéal. Des bons patrons, des ouvriers bien traités, leurs enfants promis à un bel avenir …

La réalité reste plus nuancée. Il y a un peu moins de dix ans, en 1899, des grandes grèves ont éclatées au Creusot. Les salariés réclamaient des syndicats, de meilleurs salaires et une plus grande liberté politique.

La direction a répondu par la mise en place de délégués d’atelier mais n’a pas souhaité voir s’implanter des syndicats nationaux comme la CGT. Au Creusot, les ouvriers sont priés de s’affilier à un syndicat « jaune ».

Dans cet endroit de France, on est élevé Schneider (crèches et écoles patronales), on mange Schneider (la firme soutient les jardins ouvriers), on travaille pour Schneider, on se syndique Schneider, on achète Schneider (dans les coopératives locales soutenues par la Société), on part avec une retraite Schneider.

Un patronat exemplaire, je vous dis.

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