20 août 1908 : Guerre des polices

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Alphonse Bertillon, le « père  » de la police scientifique

Les méthodes d’anthropométrie mises en place par Alphonse Bertillon ont déjà trente ans. Les policiers conservent longtemps (éternellement ?) une trace de toutes les personnes suspectes arrêtées avec trois photos prises (face, profil et trois quarts), une liste de leurs caractères physiques et leurs empreintes digitales. Des milliers de fiches cartonnées s’entassent dans les locaux de la Sûreté et dans ceux de la Préfecture. Elles sont classées et comparées par des mains expertes et discrètes. Des fonctionnaires méticuleux règnent sur une population enfichées de voleurs, d’escrocs, d’anarchistes, de manifestants violents, de syndicalistes révolutionnaires … Si vous êtes fichés à vingt ans, la police conserve votre trace jusqu’à la mort.

Sur toutes les scènes de crime se déplace un nouveau service, l’Identité Judiciaire, qui prend des photographies et des relevés de tous les éléments permettant la manifestation de la vérité. Le policier ne court plus après le malfaiteur. Il recueille les traces de son passage, analyse, et attend la faute pour le confondre. L’animal froid attend sa proie et l’arrête quand elle passe à sa portée.

Notre police française se fait une spécialité reconnue mondialement dans les filatures. Une personne peut être suivie, épiée pendant des semaines, des mois, sans s’en rendre compte.

Le courrier ? Il peut être ouvert grâce aux pouvoirs que donne l’article 10 du code d’instruction criminelle.

Le téléphone ? Les écoutes commencent à être systématiques, sur ordre, oral ou écrit, d’un directeur du ministère.

Le domicile ? Les policiers savent le visiter sans laisser de traces de leur passage.

Les amis, la famille, les collègues ? Autant d’indicateurs potentiels qui peuvent être rémunérés ou qui sont contraints à parler à la suite de chantages peu avouables.

Et ne vous fiez pas à son nom pour la croire inoffensive ! La « Police des Chemins de Fer » , par exemple, passe plus de temps à renseigner le pouvoir sur les activités des opposants sur tout le territoire qu’à rassurer les honnêtes gens qui prennent un train tard le soir.

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Un commissaire de police en 1908

Police efficace, police redoutable.

Et pourtant, elle a une faiblesse. D’un côté la Place Beauvau, de l’autre le boulevard du Palais. La Sûreté générale compétente sur tout le pays sauf Paris, ne communique pas avec la Préfecture de Police, rivale et détestée.

Telle organisation terroriste est connue sur le terrain par la Sûreté qui suit toutes ses activités dans chaque département mais celle-ci ignore tout des agissements des meneurs et têtes pensantes parisiennes … renseignements jalousement gardés par la Préfecture.

Nous sommes plusieurs à travailler auprès de Clemenceau pour mettre un terme à ces divisions stériles, mais souvent sans grand succès.

Quand je rentre chez moi et que je pose ma casquette de fonctionnaire zélé, je ne suis finalement pas si mécontent de cette division. Sans le vouloir, l’Etat laisse ainsi un espace de liberté, une marge d’incertitude, il présente une faille.

L’Etat, le Pouvoir, restent ainsi, par cette faiblesse et par d’autres (on ne compte plus les archives qui s’égarent !) , très humains. Cette humanité et cette faiblesse me rassurent. La dictature, en France, n’est pas pour demain.

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Le Préfet de Police, Lépine

20 août 1908 : Un vrai suspense dans la Chambre Jaune

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Joseph Rouletabille, initialement appelé « Boitabille » . C’était en fait le vrai nom d’un journaliste qui a protesté et a obtenu cette évolution du patronyme de notre héros.

Une intrigue intellectuellement séduisante, un bon suspens, de l’humour et pourtant, je reste un des rares réfractaires au livre de Gaston Leroux,  » Le Mystère de la Chambre Jaune « .

Quand je discute avec mes collègues de ce feuilleton paru cette année dans le journal « L’Illustration », je suis certes obligé de me ranger à tous leurs arguments.

Oui, l’intrigue et la construction de l’histoire sont ingénieuses. Comment un meurtre peut-il se produire dans une pièce restée hermétiquement close ?

Oui, le héros est sympathique et ô combien intelligent. Oui, l’histoire nous délasse en nous éloignant des vicissitudes de la vie quotidienne.

« Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » ; cette phrase mystérieuse ne peut rapprocher ce roman de l’ambiance que sait créer Maurice Leblanc et son Arsène Lupin.

Pour tout dire, je trouve l’histoire un peu vaine. La construction très cérébrale du roman finit par m’agacer. Des goûts et des couleurs….

Gaston Leroux a une plume alerte d’ancien chroniqueur judiciaire. Lorsqu’il y a quelques années, il relatait les procès des anarchistes poseurs de bombes, nous le lisions avec plaisir. J’ai eu l’occasion de le croiser une fois ou deux aux réceptions de l’ambassade de Russie. Envoyé spécial dans ce pays pendant un an, il raconte à qui veut l’écouter, avec talent, l’écroulement progressif de l’Empire des tsars.

Maurice Leblanc, Gaston Leroux…ces auteurs nous donnent du plaisir dans des feuilletons qu’ils savent construire minutieusement pour nous tenir en haleine.

Grâce à eux, la Presse cesse, quelques instants, d’être (trop) sérieuse et nous emmène sur les chemins de la détente et du divertissement.

A quand la rencontre entre Rouletabille et Arsène Lupin ? Qui gagnera entre ces deux esprits originaux ?

Je suis sûr que la fantaisie de Lupin l’emportera sur l’esprit méthodique et raisonneur de Rouletabille.

Au bureau, les avis sont partagés. Des débats enflammés ont lieu sur ce sujet, pendant les heures de travail, entre les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur.

Et pendant ce temps, les (vrais) cambrioleurs courent toujours !

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Gaston Leroux, journaliste, grand reporter, écrivain.

19 août 1908 : Cette France qui boit trop

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« L’Ame du Vin » de Carlos Schwabe
Nos parlementaires ont un rapport difficile et complexe avec l’alcool…

« Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux. »

« L’Ame du Vin » de Baudelaire

Ces quelques vers de Baudelaire montrent bien toute la difficulté de faire la part des choses, en France, entre le vin, source d’un plaisir raffiné et la boisson à l’origine d’une part de l’alcoolisme.

Georges Clemenceau s’est exclamé devant des parlementaires du parti radical : « la question posée par l’usage et l’abus de l’alcool n’est autre que le problème social tout entier ».

En fait, avant de faire baisser la consommation de vin, produit culturel français par excellence, il faudrait d’abord s’attaquer à l’absinthe, alcool violent,  » qui rend fou « , comme le répètent les ligues anti-alcooliques qui demandent rendez-vous sur rendez-vous à mon Patron.

La plante d’absinthe provoque, selon les médecins, toujours très écoutés par Georges Clemenceau, des hallucinations voire des convulsions. Les ouvriers sortant de l’usine, les paysans après les travaux des champs, retiennent plutôt l’effet de bien-être, bienvenu après (pendant ?) une rude journée de travail. Cette sensation constitue pour eux un véritable piège et les fait sombrer dans une dépendance qui les diminue rapidement d’un point de vue physique.

Au delà de l’absinthe, il conviendrait aussi de surveiller le nombre croissant des débits de boissons et de supprimer le privilège des bouilleurs de cru.

Si les modalités de la lutte contre l’alcoolisme sont bien identifiées, l’adoption concrète des mesures se transforme, au fil des jours, en véritable parcours du combattant. Les viticulteurs ou les bouilleurs de cru ont de puissants relais à la Chambre et certains parlementaires ont même des intérêts dans les sociétés produisant de l’absinthe. Chaque proposition de loi est âprement débattue puis retirée, tout projet de décret génère une opposition puissante décourageant tout futur signataire.

Ainsi, l’or rouge (le vin fait la fortune du Bordelais), la fée verte -surnom de l’absinthe – ont encore de beaux jours devant eux avant qu’une véritable réglementation protégeant la santé de nos concitoyens voit le jour.

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Viktor Oliva :  » Le Buveur d’Absinthe « 

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