5 septembre 1926 : Une SDN rassurée mais un père inquiet

Une journée passée à courir entre l’hôtel des Bergues et les couloirs de la SDN.

Briand est intenable. Il passe d’un salon à l’autre, tape sur l’épaule des délégués, promet monts et merveilles. Pour lui, l’affaire est pliée : le vote pour l’admission de l’Allemagne aura lieu mercredi 8, et Stresemann arrivera dans la foulée. Je lui ai rappelé les consignes de Poincaré sur les garanties en Rhénanie. Il m’a regardé avec un sourire las en allumant sa énième cigarette : « Laissez faire, Olivier. Les Allemands veulent entrer, nous voulons la paix, le reste n’est que de la mécanique d’intendance. » J’ai préparé une note serrée pour Paris ce soir ; Poincaré appréciera peu cette désinvolture.

À midi, pour prendre la température sans le protocole, je suis allé déjeuner à la brasserie Bavaria, rue du Rhône. C’est là que toute la presse internationale s’entasse. Les correspondants du Times et du Berliner Tageblatt y refont l’Europe entre deux chopes. Au mur, les caricatures de Derso et Kelèn affichent déjà Briand et Stresemann bras dessus, bras dessous. Les Allemands quittent Berlin demain soir par le train officiel. L’ambiance générale est à l’euphorie pacifiste. Les journalistes américains observent tout cela avec un détachement poli depuis leur table d’angle.

Je regarde cette comédie humaine avec le scepticisme que Clemenceau m’a inoculé pendant vingt ans. Dieu veuille que Briand ait raison ! Mais signer des déclarations de fraternité autour d’un lac suisse ne désarmera pas une division prussienne si les choses tournent mal dans dix ans.

Et puis, il y a l’autre attente, celle qui m’empêche de dormir. Ma fille Pauline est-elle bien arrivée à New-York ?

Le paquebot La France devait toucher aujourd’hui la « Big Apple » (amusante expression américaine, découverte récemment). J’ai fait le pied de grue trois fois au bureau du télégraphe de l’hôtel. Rien. La traversée a pu prendre quelques heures de retard avec la brume sur les bancs de Terre-Neuve, ou alors le débarquement et la douane s’éternisent au quai de la French Line.

Ma femme Nathalie doit ronger son frein à Versailles autant que moi ici. J’ai laissé un pourboire au concierge pour qu’il monte la dépêche dans ma chambre, même en pleine nuit. Tant que je n’aurai pas ce bout de papier jaune entre les mains, je n’aurai la tête ni à Briand, ni aux Allemands.

Le quai du Mont-Blanc à Genève dans les années 20

Le coin de l’historien : Les coulisses de Genève et le fil de l’Atlantique en 1926

🚢 Comment savait-on qu’un paquebot était arrivé à New York ?

Bien avant les radars et les liaisons téléphoniques grand public, la traversée de l’Atlantique restait une boîte noire de six jours. Pour savoir si le navire avait touché terre, les contemporains comptaient sur trois relais très précis :

 👉 Le repérage au bateau-feu d’Ambrose (Ambrose Lightship) : Mouillé à l’entrée de la baie de New York, ce navire-phare signalait par TSF (radio) chaque vapeur entrant aux stations côtières de Long Island. À cet instant, les autorités portuaires savaient que le paquebot accosterait au Pier 57 deux à trois heures plus tard.

 👉 Le réseau diplomatique et le câble sous-marin : Pour un homme d’État comme Olivier, la nouvelle tombait bien plus vite que pour le commun des mortels. Le Consulat général de France à New York câblait immédiatement une dépêche officielle chiffrée au Quai d’Orsay par le câble transatlantique, relayée sur-le-champ par téléscripteur à la délégation française à Genève.

 👉 Pour les familles : Les proches à terre recevaient quelques heures après le débarquement un mot laconique déposé par le passager au bureau Western Union du quai (« BIEN ARRIVÉE »), ou découvraient la nouvelle le lendemain matin dans la rubrique « Mouvements des paquebots » du Figaro ou du New York Herald.

 Le piège des cinq heures de décalage : Quand un paquebot approche de Manhattan à 17 h locales, il est déjà 22 h à Genève et à Paris. Les dépêches d’arrivée tombaient ainsi presque toujours en pleine nuit pour les Européens.

🍻 La Brasserie Bavaria, l’autre parlement de la SDN

Située au 49 de la rue du Rhône, la Brasserie Bavaria n’était pas un simple café, mais le cœur battant et officieux de la diplomatie mondiale. Loin de la raideur des séances officielles, ministres, ambassadeurs et correspondants de la presse internationale s’y retrouvaient pour refaire la carte de l’Europe autour d’une chope de bière munichoise et d’un plat de choucroute. Le lieu est resté légendaire pour ses boiseries entièrement recouvertes par les caricatures féroces et spirituelles exécutées sur le vif par les artistes hongrois Aloïs Derso et Emery Kelen, qui avaient fait du Bavaria leur quartier général.

🏛️ Genève avant le Palais des Nations : la scène du 8 septembre

En 1926, le gigantesque Palais des Nations de l’ONU n’est encore qu’un projet d’architecte (sa première pierre ne sera posée qu’en 1929). Les séances plénières se tiennent dans la salle de la Réformation, un austère temple calviniste aux bancs de bois durs et mal ventilés. C’est dans ce cadre modeste que se prépare le séisme diplomatique de cette rentrée : le vote unanime du 8 septembre 1926 scellant l’entrée de l’Allemagne de Weimar à la Société des Nations, sous l’œil inquiet de Raymond Poincaré à Paris, qui redoute que l’éloquence pacifiste d’Aristide Briand ne désarme trop vite la France.

La salle de la Réformation à Genève dans les années 20

3 septembre 1926 : Cap sur Genève avec Briand

Quitter Paris n’a jamais été aussi difficile. Alors que mes pensées voguent quelque part au large de Terre-Neuve à bord du paquebot France, où ma fille Pauline doit achever sa traversée, je monte dans le train de nuit à la gare de Lyon. Destination : Genève.

Avant le départ, Poincaré m’a convoqué à son cabinet des Finances, rue de Rivoli. Le président du Conseil n’est pas du genre à s’embarrasser de sentimentalisme :

— L’affaire financière est sur les rails, Olivier. Mais Briand s’apprête à faire entrer l’Allemagne à la Société des Nations. C’est une nécessité diplomatique, soit. Mais Aristide est un poète, et les poètes ont la fâcheuse manie de signer des chèques en blanc pour entendre les bravos de la foule. Allez là-bas. Gardez l’œil ouvert. Je veux savoir ce qui se trame en coulisses avant que l’on ne brade nos garanties de sécurité.

Dans le compartiment du train officiel, l’ambiance est singulière. Aristide Briand, cigarette éternellement collée à la lèvre, m’accueille avec ce sourire enjôleur et cette voix de violoncelle qui ont retourné tant d’assemblées hostiles :

— Alors, mon cher Olivier, le président Poincaré vous envoie surveiller si je ne vends pas la France aux Boches entre deux tasses de thé au bord du Léman ?

— Disons plutôt, monsieur le ministre, qu’il aime que les comptes soient exacts, en diplomatie comme au Trésor.

Briand a ri, rejetant la fumée vers le couloir :

— Laissons les calculettes aux comptables. À Genève, nous allons fermer l’ère des tranchées. Si l’Allemagne entre à la SDN, la guerre recule d’un pas. C’est tout ce qui compte.

Le vieux réflexe du « Tigre » s’est réveillé en moi. Clemenceau n’a jamais cru aux assemblées internationales, encore moins aux promesses de désarmement de Berlin. Huit ans après l’Armistice, voir Stresemann s’apprêter à siéger aux côtés des vainqueurs a quelque chose de vertigineux. Est-ce l’aube d’une paix durable ou une illusion coupable ?

À l’arrivée à Genève, la ville est en ébullition. Les délégations du monde entier s’entassent à l’hôtel des Bergues et autour du quai Wilson. Journalistes, pacifistes, diplomates en redingote : tout le monde guette l’ouverture de la session.

Mais pour l’heure, installé dans ma chambre face au lac, une seule chose me taraude : le paquebot de Pauline doit franchir les passes de New York d’ici quarante-huit heures. Avant de me plonger dans le dossier allemand, j’ai laissé des consignes strictes au bureau du télégraphe. Si un câble arrive d’Amérique, qu’on me l’apporte sur-le-champ, dût-on interrompre le Conseil des ministres de l’Europe.

Le palais de la SDN en 1926

Aristide Briand à la SDN (ici en 1924)

Aristide Briand en pleine activité diplomatique

Briand et le ministre des affaires étrangères allemand Gustav Stresemann

Le coin de l’historien : Genève et le tournant franco-allemand de septembre 1926

  • L’attelage paradoxal Poincaré-Briand : Dans le gouvernement d’Union nationale constitué fin juillet 1926 pour sauver la monnaie à, Raymond Poincaré a confié le portefeuille des Affaires étrangères à Aristide Briand. Tout oppose ces deux hommes d’État : Poincaré, Lorrain austère et juriste intransigeant, ne croit qu’au respect scrupuleux des traités et aux garanties de sécurité face à l’Allemagne ; Briand, pragmatique intuitif et maître incontesté de l’éloquence parlementaire, mise sur la négociation directe avec Berlin et l’apaisement européen. Poincaré le laisse manœuvrer au Quai d’Orsay, mais surveille de très près ses concessions territoriales et militaires.
  • L’enjeu de la session de septembre 1926 à la SDN : Après le triomphe des accords de Locarno à l’automne 1925, l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations avait subi un coup d’arrêt cuisant en mars 1926, torpillée par des querelles d’attribution de sièges (le Brésil et l’Espagne exigeant eux aussi un siège permanent). La session de septembre 1926 à Genève est celle du dénouement : la diplomatie française et britannique parvient à dénouer l’impasse, ouvrant la voie au vote unanime du 8 septembre qui confère à la République de Weimar son statut de grande puissance réintégrée dans le concert des nations.
  • Le décor de la Genève internationale : À cette date, le monumental Palais des Nations n’existe pas encore (sa construction ne débutera qu’en 1929). Les assemblées plénières de la SDN se tiennent dans l’austère salle de la Réformation, tandis que le secrétariat général occupe l’ancien hôtel National rebaptisé palais Wilson sur le quai du même nom. Les négociations secrètes et les tractations d’antichambre se nouent dans les grands palaces du lac Léman, en particulier à l’hôtel des Bergues, quartier général informel des diplomates français et étrangers.
  • Le choc doctrinal avec l’héritage de Clemenceau : Pour un homme formé aux côtés du « Tigre » comme Olivier, le spectacle de Genève suscite une profonde méfiance. Georges Clemenceau a toujours jugé la SDN impuissante et dénoncé l’illusion d’une sécurité collective sans force armée internationale pour l’imposer. Pour les vétérans de son entourage, voir Aristide Briand tendre la main à Gustav Stresemann sans exiger le règlement préalable et intégral des réparations de guerre apparaît alors comme un pari diplomatique particulièrement audacieux.

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