15 juin 1926 : Gaudí, le bâtisseur et les agités du siècle

Les dépêches de Barcelone décrivent une foule immense, des dizaines de milliers de personnes venues escorter le cercueil jusqu’à la crypte de la Sagrada Família. Les obsèques viennent de se finir. Les officiels ont rentré leurs grands chapeaux, les draps noirs ont été repliés, et le silence est revenu sur le chantier. Il a fallu cette pompe tardive pour que la Catalogne réalise ce qu’elle avait perdu.

Car quatre jours plus tôt, l’homme qui agonisait sur un lit de charité à l’hôpital de la Santa Creu — l’hospice des indigents — n’était pour tout le monde qu’un mendiant anonyme.

Le 7 juin, quand le tramway de la ligne 30 l’a percuté sur la Gran Via, Antoni Gaudí portait des vêtements si usés, si grossièrement retenus par des épingles, que les chauffeurs de taxi ont refusé de charger ce corps ensanglanté. On ne charge pas la misère, elle salit les banquettes. C’est un garde civil qui a fini par le faire traîner là où l’on meurt sans bruit. Il a fallu que le chapelain du temple vienne errer dans les salles communes le lendemain pour mettre un nom sur ce visage brisé.

Il y a dans cette fin une ironie brute qui ressemble terriblement à notre époque.

Paris comme Barcelone s’étourdissent au rythme du charleston, de l’argent facile et des réputations instantanées. Dans les couloirs de la Chambre et les ministères où se passent mes journées de conseiller, on s’agite pour exister, on soigne l’apparence, on flatte pour décrocher un ruban ou un strapontin de sous-secrétaire d’État. Et pendant ce temps, à 73 ans, le plus grand architecte de la péninsule vivait comme un ermite au cœur de son chantier, ne se nourrissant que de pain et de lait, entièrement dévoré par une idée qui le dépassait.

Je regarde les croquis de la seule tour achevée — celle de Saint-Barnabé, terminée il y a quelques mois à peine. Une unique sentinelle de pierre veillant sur un immense squelette de colonnes. Les esprits forts s’impatientaient de voir ce temple éternellement en chantier. Gaudí leur opposait le flegme des bâtisseurs de cathédrales : « Mon client n’est pas pressé. » Son client, c’était Dieu.

Ayant vu le monde et le siècle exploser dans la boue des tranchées, j’ai développé une sainte horreur des agités du court terme, de ces politiciens qui croient décréter l’avenir à la semaine. Le mysticisme catholique de Gaudí m’est totalement étranger, mais sa discipline m’impose le respect. Passer ses dernières années à modeler des maquettes en plâtre pour des successeurs qu’il ne verra jamais, confier l’avenir à son bras droit Domènec Sugrañes avec la certitude tranquille du semeur, cela demande une force que le cynisme moderne ne comprend pas.

La foule est maintenant partie, les bougies s’éteignent et la ville retourne à son bruit. Gaudí repose désormais sous ses voûtes inachevées. Il est mort dépouillé de tout ce qui brille, laissant notre siècle superficiel face à sa propre vacuité. Les gouvernements passeront, les majorités s’effondreront, mais sa pierre restera.

Gaudí lors d’une procession en 1924
La Sagrada Familia en 1926

June 15, 1926: Gaudí, the Builder, and the Restless Spirits of the Age


Dispatches from Barcelona describe an immense crowd—tens of thousands of people gathered to escort the coffin to the crypt of the Sagrada Família. The funeral has just concluded. The officials have put away their top hats, the black drapes have been folded, and silence has returned to the construction site. It took this belated pomp for Catalonia to truly realize what it had lost.
For just four days earlier, the man dying on a charity bed at the Hospital de la Santa Creu—the hospice for the destitute—was, to everyone, nothing more than an anonymous beggar.
On June 7, when a line 30 tram struck him on the Gran Via, Antoni Gaudí was wearing clothes so worn, so crudely held together with pins, that taxi drivers refused to take his bloodied body. They do not carry misery; it stains the seats. It was a Civil Guard who finally had him taken to where people die without a sound. It took the temple’s chaplain wandering through the common wards the following day to put a name to that shattered face.
There is a raw irony in this end that bears a striking resemblance to our times.
Paris, like Barcelona, loses itself in the rhythm of the Charleston, easy money, and instant reputations. In the corridors of the Chamber and the ministries where my days as an advisor are spent, people scramble to exist, curate appearances, and flatter to secure a ribbon or a minor seat as an under-secretary of state. Meanwhile, at seventy-three, the peninsula’s greatest architect lived like a hermit in the heart of his construction site, nourishing himself only on bread and milk, entirely consumed by an idea far greater than himself.
I look at the sketches of the only completed tower—that of Saint Barnabas, finished just a few months ago. A lone stone sentinel watching over an immense skeleton of columns. The wits grew impatient watching this temple eternally under construction. Gaudí countered them with the phlegm of cathedral builders:

« My client is not in a hurry. »

His client was God.
Having seen the world and the century shatter in the mud of the trenches, I have developed a sacred horror of those frantically chasing the short term—of those politicians who believe they can decree the future on a weekly basis. Gaudí’s Catholic mysticism is entirely foreign to me, but his discipline commands my respect. Spending his final years shaping plaster models for successors he will never see, entrusting the future to his right-hand man Domènec Sugrañes with the quiet certainty of a sower—this requires a strength that modern cynicism cannot comprehend.
The crowd has now departed, the candles are burning out, and the city returns to its noise. Gaudí now rests beneath his unfinished vaults. He died stripped of everything that glitters, leaving our superficial century to face its own emptiness. Governments will pass, majorities will collapse, but his stone will endure.

14 juin 1926 : Penser au pape

C’est bizarre de penser au pape. Je travaille dans une institution républicaine, beaucoup de mes interlocuteurs à la Chambre sont anticléricaux. Je ne vais moi-même presque jamais à la messe et le fait que j’habite maintenant Versailles ne m’a pas vraiment rapproché de l’Église.

Mais le pape, il me fascine et reste pour moi un repère irremplaçable. Au cœur de l’Italie, il nous écrit une vérité et nous parle de ce que le monde devrait être, de notre responsabilité de dirigeants. Il ne cherche pas à plaire, n’a pas d’alliés et ses ennemis ne sont que ceux qui veulent bien le devenir.

C’est une voix (presque) nue. Sans armée, sans l’argent des industriels ou des banquiers, il ne peut compter que sur la force de l’exemple, la foi de millions de catholiques et le désir de sagesse de chacun, heureusement parfois plus fort que la bêtise humaine.

Il n’aime pas les Empires coloniaux et plaide pour l’émancipation des populations locales ; il refuse la soumission de l’Église aux intérêts des États ; il va chercher la si discrète – mais incandescente – Thérèse de Lisieux plutôt que les héros fabriqués par la grande presse.

Même son nom, l’austère « Pie XI » (mais où les papes vont-ils chercher un tel patronyme ?) ne pousse à aucun culte de la personnalité venant du grand public. Tout dans son allure grave respire l’encens, le recueillement et l’éloigne a priori du monde moderne. Il faut faire l’effort de l’écouter et de lire ses encycliques « Quas Primas » (la fête du Christ-Roi qui reste le rempart contre tous les absolutismes d’État) « Rerum Ecclesiae » (pour la primauté des clergés autochtones partout dans le monde) en latin.

On me dit parfois que le monde va trop vite. Peut-être, mais ayant vu le siècle littéralement exploser dans les tranchées, le tumulte d’aujourd’hui me laisse de marbre. Je ne suis ni pessimiste, ni tourné vers le passé. Tout au plus éprouvé-je une légère mélancolie à voir avec quelle facilité nous nous étourdissons de vains débats. C’est là que la figure de ce pape m’interpelle. Il y a chez cet ancien marcheur des Alpes une droiture de montagnard. Il a gardé de la montagne cette obstination à rester vertical face au vide. Je n’attends rien de ses dogmes. Pourtant, sa silhouette lointaine me rassure : elle est la preuve qu’on peut être mêlé aux affaires du monde sans jamais se laisser dissoudre par elles.

Le pape Pie XI
Le pape Pie XI dans les jardins du Vatican

June 14, 1926: Thinking of the Pope

It is strange to think about the Pope. I work in a republican institution; many of my colleagues at the Chamber are anticlerical. I myself hardly ever go to Mass, and the fact that I now live in Versailles has not truly brought me any closer to the Church.

Yet the Pope fascinates me and remains an irreplaceable touchstone. From the heart of Italy, he writes a truth to us and speaks of what the world ought to be, of our responsibility as leaders. He does not seek to please, has no allies, and his enemies are only those who choose to become so.

His is a (nearly) naked voice. Without an army, without the money of industrialists or bankers, he can rely only on the power of example, the faith of millions of Catholics, and each individual’s desire for wisdom—which, fortunately, is sometimes stronger than human folly.

He has no fondness for colonial empires and pleads for the emancipation of local populations; he refuses to submit the Church to the interests of States; he reaches out for the so discreet—yet incandescent—Thérèse of Lisieux, rather than the heroes manufactured by the mainstream press.

Even his name, the austere « Pius XI » (wherever do popes find such patronymics?), discourages any cult of personality from the general public. Everything in his solemn bearing breathes of incense and contemplation, seemingly distancing him from the modern world. One must make the effort to listen to him and to read his encyclicals in Latin: Quas Primas (the feast of Christ the King, which remains a bulwark against all forms of State absolutism) and Rerum Ecclesiae (for the primacy of indigenous clergy throughout the world).

I am sometimes told that the world moves too fast. Perhaps, but having seen the century literally explode in the trenches, today’s tumult leaves me unmoved. I am neither pessimistic nor backward-looking. At most, I feel a slight melancholy seeing how easily we daze ourselves with vain debates. This is where the figure of this Pope speaks to me. In this former Alpine climber, there is the uprightness of a mountaineer. From the mountains, he has kept that stubborn resolve to remain standing vertical before the void. I expect nothing from his dogmas. Yet, his distant silhouette reassures me: it is proof that one can be entangled in the affairs of the world without ever being dissolved by them.

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