18 juin 1908 : Départ secret pour Constantinople

orient-express-3.1213761900.jpg

Je pars ce soir dans le train de nuit Orient Express…

  » Savoir ce qui se passe là-bas, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France.  »

Je pars pour Constantinople. Tout est secret. Même Stephen Pichon, le ministre des affaires étrangères n’est pas informé de ce déplacement commandé par G. Clemenceau directement.

Le 2ème bureau et plus précisément le service de renseignements du colonel Dupont m’assistent dans la préparation de ma mission. Ils me fournissent (beaucoup d’) argent, cartes (détaillées), (faux) papiers et s’occupent de mon hébergement sur place. Ils sont en relation avec les puissants services secrets turcs pour que des contacts discrets puissent avoir lieu, là-bas, avec ceux qui comptent dans cet Empire en déclin.

Je reste à Constantinople (les Turcs disent Istanbul et comme tous les occidentaux, je n’arrive pas à m’y faire) jusqu’à dimanche. Je pars en Orient Express ce soir.

Tout le voyage pour réviser ce qu’il faut savoir sur la Sublime Porte :

– un Etat affaibli depuis sa défaite contre la Russie en 1878 qui a donné lieu au désastreux traité de Berlin signifiant la perte de ses territoires balkaniques ;

– un sultan autocrate Abdül-Hamîd II tentant de moderniser son pays par la force et qui vit dans son palais impérial de Yildïz entouré de ses seuls courtisans et d’un réseau d’espions ;

– un mouvement d’opposition dit  » Jeunes Turcs » qui s’efforce de prendre le pouvoir notamment en Macédoine ;

– un immense pays avec une culture multiséculaire et des ressources qui font de nombreux envieux (l’Empire des tsars et l’Angleterre notamment) ;

– une capitale qui vit des mille feux d’une belle époque dans les quartiers riches, animés et cosmopolites de Beyoghlu.

Je pars la tête farcie de chiffres et d’informations stratégiques… et le coeur empli de rêves d’un Orient compliqué et fascinant.

14 juin 1908 : Ma nièce fréquente les gangs de Lower East Side !

Je n’avais aucune nouvelle de ma nièce, partie pour émigrer aux Etas-Unis, depuis le 12 mai dernier. Elle m’informait à l’époque qu’elle venait de quitter le paquebot « La Savoie » et de franchir le « tri d’Ellis Island », lieu d’arrivée et de contrôle administratif de tous les émigrants vers l’Amérique. A la lecture du courrier ci-dessous, je découvre avec stupeur qu’elle vient de s’installer dans les bas-fonds de New York.

 » Mon cher oncle

Enfin des nouvelles ! Je ne te cache pas que les temps sont difficiles. Par orgueil, je continue à refuser d’utiliser les lettres de recommandation que tu m’as données en quittant l’Europe.

J’habite -c’est un bien grand mot – à Lower East Side, quartier de New York situé entre le pont de Manhattan et la 14ème rue. J’ai trouvé refuge au sein d’une famille italienne qui vend des légumes en plein rue sur une charrette. Je tiens le commerce de très bonne heure le matin et tard dans la soirée. Je suis libre dans la journée. En échange de ce travail, les Bernasconi (c’est leur nom) m’autorisent à coucher sur une paillasse dans leur minuscule entrée. Je mange un repas par jour. Je peux me laver une ou deux fois par semaine dans un grand bac rempli d’une eau que nous achetons, pour toute la famille, dans la rue.

J’ai souvent un peu faim mais je suis libre, totalement libre.

Je ne retrouve pas du tout l’ambiance compassée que j’ai quittée dans notre vieux pays. La vie dans Lower East Side est faite de débrouillardise et d’imagination. Les plus forts et les plus malins survivent, les autres sont impitoyablement éliminés.

Cher oncle, il faut ici oublier la notion d’honnêteté, de respect des lois (y en a-t-il ?). Je fréquente un jeune garçon chétif mais prêt à tout, qui est à la tête d’une petite bande – membre de ce que nous appelons le « Five Points Gang » – qui « protège » les commerçants des 10ème, 11ème et 12ème rue. Ces derniers lui donnent un peu d’argent chaque mois et comme cela, ils ne sont embêtés par personne. Un impôt privé en échange de la sécurité, en quelque sorte.

Ce bel italien de 26 ans, né près de Naples, qui connaît quelques mots de français, s’appelle Johnny Torrio. Il augmente ses revenus en tenant une salle de billard où les Italiens se livrent, bruyamment, à différents jeux d’argent et de hasard.

Certaines mauvaises langues prétendent que Johnny demande aussi à de jeunes garçons de faire toutes sortes de livraisons pour son compte, notamment de porter de l’opium. Après tout, je n’en sais rien et je ne veux pas en savoir plus. J’apprécie juste que la bande me donne un peu d’argent quand j’ai vraiment trop faim et que Johnny me regarde avec des yeux de braises.

Il me fait beaucoup rire mais je ne suis pas sûr qu’il saurait être très tendre avec la gent féminine. Je garde donc mes distances. Ne t’inquiète pas.

Voilà, si tu veux m’écrire, tu peux envoyer le courrier à Paolo Vaccarelli, 11ème rue, Manhattan à New York. Paolo, tout le monde sait qui c’est ici et il me connaît. Ta lettre sera entre de bonnes mains (pas toujours très propres mais très habiles) !

Je t’embrasse.

Ta nièce qui t’aime.  »

Lower East Side dans les années 1900

12 mai 1908 : Le tri d’Ellis Island

Ma nièce qui vient de toucher le sol américain où elle souhaite s’établir nous envoie cette lettre.

 » Huit mille personnes examinées par jour. De l’abattage. Ellis Island a été agrandie grâce à la terre issue du creusement du métro new yorkais. Les dix hectares de cette île sont entièrement réquisitionnés pour trier les flots d’émigrants vers l’Amérique.

Ils viennent du monde entier. Toujours des Européens des pays de l’Ouest : Irlandais chassés de leurs terres par des propriétaires toujours plus gourmands en redevances, Italiens du Sud, ouvriers allemands chômeurs …

Mais de plus en plus des Grecs, des Arméniens, des Syriens, des Russes, des Juifs fuyant les pogroms.

Mes compatriotes restent peu nombreux. Ils préfèrent l’Algérie, plus accueillante, dit-on.

Tout ce monde arrive épuisé. Des semaines pour rejoindre la France en charrette, une traversée de notre pays dans des trains sans confort, des heures à croupir, serrés dans des salles d’attente de gares ou de port (Saint Lazare, Le Havre …). La faim, la soif, le manque d’hygiène. Les maladies se répandent comme une traînée de poudre dans les rangs. Cinq à dix pour cent de ces pauvres gens meurent avant d’avoir fini le voyage dans l’entrepont d’un navire de la Compagnie Générale Transatlantique ou de la White Star Ligne. La traversée qui dure plus d’une semaine est fatale aux plus faibles.

Ellis Island. Le début du « rêve américain » ! Façon de parler, chère tante, cher oncle.

Dans un immense hangar, nous sommes parqués comme des bestiaux et rangés dans des colonnes différentes suivant notre nationalité. Un service d’hygiène nous examine les yeux, nous fait tousser, on se baisse, on lève les bras … quelques secondes pour chacun. Au moindre doute, un marquage à la craie nous désigne pour un examen approfondi. Il faut écarter les contagieux, les fous ou les invalides du sol américain.

Après l’examen « médical », l’entretien administratif. Avons-nous des moyens pour survivre les premiers jours ? Quel métier souhaitons-nous exercer ? Avons-nous déjà fait l’objet d’une condamnation ? Les questions sont posées en rafales, toujours sur un ton suspicieux. L’Amérique n’a que quelques minutes pour débusquer le menteur, le voleur voire le criminel. Il paraît que les prisons de New York et des environs sont déjà pleines de ces émigrés incapables de s’adapter et qui ont sombré dans la misère et le vice.

Enfin, je suis apte pour entrer sur le sol des Etats-Unis d’Amérique ; je suis heureuse de cette nouvelle vie qui s’annonce !

J’ai le choix entre aller grossir les rangs des « sans le sou » du Lower East Side… ou utiliser les multiples lettres de recommandations fournies par ma famille.

Je réfléchis quelques jours. Sombrer dans la misère (provisoirement ! je crois à ma bonne étoile) mais être libre, ne rien devoir à personne. Ou entrer plus facilement dans la société anglo-saxonne avec les clefs fournies par mon père et mon oncle.

Dans une ou deux semaines, j’aurais pris une décision. Je ne manquerai pas d’écrire.

Je vous embrasse tous.

Votre nièce qui pense à vous.  »

Le tri d’Ellis Island

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑