1er juillet 1909 : Ce qui se trame sur les retraites

 » Il va falloir être aussi efficace que discret !  »

Clemenceau ouvre par cette phrase la rencontre de tous les protagonistes du projet de loi relatif aux retraites. Viviani, ministre du travail, a devant lui le volumineux dossier où s’accumulent la proposition Nadaud de 1879, celle de l’abbé Lemire, d’autres de Gayraud, Millerand ou Vaillant. Sur le dessus de la pile, le rapport rédigé par le vénérable sénateur Paul Cuvinot qui a remis en forme les articles de la future Loi sur les Retraites Ouvrières et Paysannes, apparaît tout écorné et couvert d’annotations.

cuvinot.1246415884.jpg

Paul Cuvinot, sénateur de l’Oise, brillant polytechnicien, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, spécialiste du dossier « Retraites »

Cuvinot, présent à la réunion, explique que la commission qu’il préside, a modifié les articles pour les rendre compatibles avec la législation fiscale. Ses explications sont claires, il parle avec assurance et confirme sa réputation de futur ministrable.

Caillaux, ministre des finances, insiste sur ce que le Trésor va apporter pour que le futur régime de retraite soit un succès :

 » Au moment du départ à la retraite à 65 ans, une allocation viagère de l’Etat viendra compléter l’accumulation des versements mensuels des assurés et les contributions des employeurs. 60 francs par an !  »

Clemenceau nous regarde tristement :

 » 60 francs ? Alors qu’un ouvrier ou un contremaître peut gagner jusqu’à 800 voire 1000 francs annuels ? Quelle générosité ! Nous ne sommes pas convaincants. La Cgt ne cesse d’assassiner le projet en prétendant que les pensions seront versées… à des morts. L’espérance de vie des bénéficiaires est de 50 ans en moyenne alors que l’âge de départ est fixé à 65 ans.

La droite considère que les pouvoirs publics ont mieux à faire que de s’occuper de la vieillesse des ouvriers et préfère que nous fassions des efforts pour les industries et leurs employés actifs. Elle prétend que l’épargne individuelle est plus efficace que ce régime obligatoire que nous mettons en place et qui coûtera cher aux patrons.

Bref, comme toutes les lois sociales, tout le monde est contre et chaque débat à la Chambre met en péril le gouvernement. Les peurs des uns s’additionnent aux craintes des autres.

En attendant que le texte passe, seuls les fonctionnaires, les infirmes et les vieux indigents sont couverts ! Les autres doivent se débrouiller pour organiser leurs vieux jours. Les Allemands et les Anglais ont faits plus de progrès que nous sur cette question. La France est à la traîne !  »

Il propose alors que le texte ne repasse pas tout de suite au Parlement et de convaincre les députés et les sénateurs un à un avant de leur présenter à nouveau le texte.

« Il faut arrêter de s’exposer publiquement et inutilement. Il faut convaincre dans les couloirs, à la buvette, lors des dîners en ville ou dans les antichambres. »

Viviani objecte :

 » … et si tous nos efforts restent vains ?

Le Tigre répond avec une voix posée, les deux mains jointes, le regard un peu perdu dans ses pensées :

– Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué. C’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser… « 

21 janvier 1909 : « Vos lois sociales coûtent trop cher ! »

 » Vos lois sociales coûtent trop cher et vous ne vous en rendez même pas compte !  »

Les deux hommes se font face dans mon bureau. Ils se détestent. A ma gauche, René Viviani, socialiste indépendant, a créé le ministère du travail il y a deux ans, le 25 octobre 1906. De l’autre côté, venant de parler et prêt à bondir, Eugène Touron, rapporteur de la commission sénatoriale des finances.

viviani.1232521516.jpg

René Viviani, socialiste indépendant, est ministre du Travail en 1909

Clemenceau m’a chargé, en son nom, de les réunir :  » Si les avancées en matière sociale pouvaient faire l’objet d’un plus grand consensus, cela faciliterait la tâche du gouvernement. Mettez donc dans une même pièce Viviani et Touron et essayez de rapprocher leurs points de vue.  »

Touron reprend :

 » C’est une aberration de créer un ministère du travail. Le périmètre de l’ancienne administration du commerce et de l’industrie se révélait beaucoup plus pertinent. Vos fonctionnaires s’imaginent que le monde du travail fonctionne en vase clos, sans se préoccuper des conséquences économiques des textes qu’ils préparent. Ils ne réalisent pas que les lois efficaces sont celles qui tiennent compte à la fois des industriels, de leurs clients et de leurs salariés. Si on privilégie les uns aux dépends des autres, c’est la catastrophe.  »

Viviani ne se laisse pas démonter. Il a l’habitude de défendre pied à pied la position de son jeune ministère.

– Il fallait qu’en France, l’Etat puisse enfin penser le monde du travail dans sa globalité et ne laisse pas le monopole de cette réflexion aux syndicats comme la Cgt. Concernant la défense des ouvriers, on ne peut pas dire que la France soit en avance par rapport à un pays comme l’Allemagne.

– Mais vos lois sociales coulent une industrie déjà fragile, rétorque Touron. Le textile a vu ses exportations reculer de 19 % l’an dernier. Les patrons se plaignent de la rigidité, de la lourdeur de vos lois et règlements. Et en définitive, ils perdent des contrats au profit des sociétés étrangères et ne peuvent embaucher autant qu’ils voudraient. Ce sont les ouvriers qui sont les victimes, au final, de votre politique à courte vue.

Viviani rougit légèrement mais s’exprime d’un ton toujours aussi calme :

– Politique à courte vue que la loi de 1841 sur le travail des enfants ? Politique à courte vue que le droit pour les femmes de disposer de leur salaire ? Politique à courte vue que notre projet sur les retraites ouvrières ? Politique à courte vue que le droit pour les salariés d’avoir recours aux prud’hommes ?

– Mais tout cela coûte cher; les initiatives des entrepreneurs sont bridées par des pages et des pages de règlements complexes que vos inspecteurs du travail font respecter à coup de baguette. Les lois sociales dressent les ouvriers contre les patrons alors que les premiers ont besoin de la réussite des seconds pour vivre. Ces mesures sont inspirées par le socialisme et non par le réalisme !

La France oublie les vrais problèmes de son industrie. Celle-ci ne devrait se préoccuper que de trouver des matières premières bon marché, des procédés de fabrications ingénieux et des débouchés prometteurs. Au lieu de cela, les directions des usines doivent se concentrer sur l’application des règlements du travail sous le regard sourcilleux de vos fonctionnaires !  »

Les positions restent irréconciliables. Je regarde mes interlocuteurs, navré. Ce qui se passe dans mon bureau est l’exact reflet de la situation sociale du pays : un affrontement violent et permanent entre des mondes qui refusent de se comprendre. La droite, la gauche, les patrons, les syndicats, la police, la presse sont des planètes qui s’éloignent à grande vitesse, loin du soleil de la Vérité.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑