19 décembre 1907 : Karl Lueger, la démagogie au pouvoir

 Mission à Vienne, suite …

Karl lueger.jpg Karl Lueger

Rencontre moins plaisante mais plus professionnelle qu’hier : le maire de Vienne.

Haut en couleur, antisémite, gestionnaire efficace, détesté de la Haute société, tribun redoutable : c’est tout cela, Karl Lueger.

Il symbolise bien une Vienne et une Autriche à la croisée des chemins. Empire qui a su trouver un compromis entre Allemands et Hongrois, respectueux des différentes langues tchèques, polonaises ou ruthènes. Mais Empire qui peine à présent à se moderniser (l’Allemagne est devenue plus industrielle et plus riche) et qui tend à se crisper sur la question des nationalités en admettant moins les différentes cultures qu’autrefois. 

Le peuple viennois qui se méfie de ses élites naturelles, noblesse et grande bourgeoisie réunies, a préféré élire un bourgmestre qui parle haut, porte beau et le flatte en lui promettant d’houspiller l’administration de la ville pour la rendre plus efficace. Emporté par sa passion, Karl Lueger appelle de ses souhaits un grand Empire rénové, nationaliste et désigne les juifs comme la cause des malheurs du temps.

Les phrases qu’il prononce sur les juifs lui valent une réprobation des élites et démocrates autrichiens mais lui apportent des voix des nombreux quartiers populaires et ouvriers viennois. Le monde des petits employés et commerçants apprécie aussi sa faconde, son franc-parler teinté d’humour ravageur.

 » Lui au moins il nous comprend, nous écoute, nous défend  » s’exclame un vieil homme dans un café quand je lui parle du Maire.

En revanche, la baronne Sonja Knips m’indique qu’elle fuit toutes les réceptions où Karl Lueger pourrait être présent. Elle regrette que l’Empereur n’ait pas persisté dans sa volonté de refuser le verdict des urnes en ne nommant pas K. Lueger et n’ait pas demandé fermement au peuple de voter pour quelqu’un d’autre.

 » Monsieur le Français, notre jeune démocratie et notre vieille monarchie sont toutes deux bien malades. Les maux de l’une provoquent des souffrances infinies pour l’autre et réciproquement…ré-ci-pro-quement  » répète-t-elle lentement, fière de connaître ce mot français un peu « savant ».

La rencontre avec Karl Lueger ne m’a pas apporté grand chose que je ne savais déjà en entrant dans la pièce. Il m’a demandé de transmettre ses compliments à mon patron pour sa capacité à maîtriser les troubles et les grèves en France… Ce que je ne ferais sans doute pas puisque ce n’est pas l’aspect de G.Clémenceau que j’apprécie le plus !

Espérons que les peuples d’Europe ne seront pas tentés un jour de se laisser diriger par des copies de cet inquiétant Karl Lueger.

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Karl Lueger et des membres de son parti  » chrétien social « 

18 décembre 1907 : Gustav Klimt ; aucune femme ne résiste à ce génial solitaire

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Gustav Klimt 025.jpg Klimt :  » L’Amour « 

Visite en fin d’après midi à Gustav Klimt. Légende vivante.

A l’origine du mouvement de « Sécession  » par rapport à l’art officiel prôné par l’Académie des beaux-arts, il y a dix ans, en 1897, il est aussi celui qui a quitté cette tendance en préférant rester seul à partir de 1905.

Le succès de la Sécession lui revient principalement. Visions oniriques et irréelles, promotion de la féminité et de l’érotisme, volonté de propagation dans la population d’un art global et omniprésent, cette démarche a su rencontrer son public à Vienne mais aussi dans tout le monde occidental.

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Affiche de Klimt pour la Sécession

Les toiles de Klimt se vendent dans la noblesse et la grande bourgeoisie autrichienne mais commencent aussi à intéresser les marchands d’art des autres pays.

Sonja Knips me présente un homme barbu au front dégarni. Il est vêtu d’une longue robe de bure sous laquelle – m’a-t-elle indiqué discrètement, avant de venir et dans un sourire – il serait … nu.

L’artiste vit avec ses maîtresses et ses chats. Solitaire, il ne fait guère attention à notre venue.

La baronne Knips m’indique que Klimt pourrait encore plus éveiller le scandale qu’il ne le fait déjà, si les familles des filles et femmes de la haute société savaient dans quelles conditions il réalise leurs portraits si recherchés.

Dans le secret de son atelier, Klimt peint d’abord ces belles dames … en les dénudant et en leur proposant des positions sensuelles voire très équivoques.

Puis, il les habille, sur sa toile, comme des déesses et les enchâsse dans de magnifiques motifs dorés et décoratifs où prédominent les courbes, les spirales avec des allusions à l’Antiquité et à la mythologie.

L’honneur est sauf et chacun y trouve son compte. Le grand bourgeois de mari retrouve dans l’oeuvre finale qu’il achète fort cher, les motifs d’art nouveau qu’il aime tant et la belle dame, encore rougissante, rentre chez elle en ayant le sentiment d’avoir connu une aventure un peu …unique !

Gustav Klimt 039.jpg Klimt  » Judith I « 

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Klimt,  » Le Théâtre de Taormine « 

17 décembre 1907 : Sous le charme de Sonja Knips

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Sonja Knips par Gustav Klimt

Sa beauté n’est pas classique. Elle ne fait pas partie des jeunes blondes viennoises aux yeux clairs, à petit nez retroussé et aux traits réguliers.

Sa chevelure est dense, avec des boucles aux reflets roux. Son port de tête altier rappelle qu’elle est baronne, épouse d’un grand industriel.

L’Ambassadeur de France m’a indiqué que c’était elle dont je devais faire connaissance si je voulais connaître les meilleurs peintres viennois.

La baronne Sonja Knips m’a accueilli chez elle, dans un décor fait de meubles luxueux où chaque mur accueille une toile choisie avec goût.

knips4.1197838088.jpg Sonja Knips rajeunie

Elle s’exprime dans un français impeccable comme toutes les dames de la haute société viennoise.

Doucement, elle me raconte sa maladie des nerfs, sa tristesse infinie, son envie de mourir d’il y a dix ans. Puis, sa guérison récente au contact notamment du peintre Gustav Klimt.

Une photographie prise d’elle dans les années 1890 montre une femme qui paraît plus vieille que la belle baronne qui m’accueille aujourd’hui.

Elle a rajeuni. Son regard dégage maintenant une impression de force et scrute son interlocuteur pour l’obliger à donner le meilleur de lui-même.

Elle me propose de ne pas trop parler politique internationale et guide notre conversation jusqu’à un dialogue passionnant sur l’art et la culture viennoise.

 » Bienvenue Monsieur le Français dans un monde qui meurt dans une valse infinie et triste. Vienne n’a plus la force de rester dans la course du XXème siècle qui s’annonce. Notre culture monarchique, nos traditions, notre émiettement entre nations rivales, nous fragilisent face à un avenir très industriel, où la science permettra à quelques peuples puissants et très organisés de dominer les autres.

Pour échapper à une fin tragique qui nous paraît proche, pour ne pas avoir à observer avec horreur les comportements de notre maire de Vienne qui flatte les bas instincts du peuple, nous sommes quelques-uns dans la bonne société à nous réfugier dans l’Art. Nous soutenons les peintres qui nous emmènent loin de ces soucis et nous proposent un reflet merveilleux de nous-mêmes.

Savez-vous qu’avec Klimt, les femmes sont choyées, très désirables et dominent le monde ? Ivres de plaisir, elles vivent dans un univers irréel et onirique où rien ne peut les atteindre de ce monde qui s’effondre.

Monsieur le Français, devrais-je dire  » Monsieur l’envoyé du Président du Conseil de la France  » (elle détache chaque syllabe, avec une pointe d’ironie, en accentuant son charmant accent germanique) si vous n’êtes pas trop timide; me ferez-vous le plaisir de m’accompagner, demain dans l’après midi, voir Gustav Klimt ? « 

Dans un souffle, conquis par le rayonnement envoûtant de la belle baronne, je me suis entendu répondre :   » Oh, oui … « .

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